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CHAPITRE PREMIER

Le paysage, tel que nous le concevons à Tépoque actuelle, est un ensemble complexe — beaucoup plus complexe que pour nos aïeux — dans lequel se groupent et s'amalgament une foule d'éléments divers. A dégager ces facteurs, nous pourrons comprendre de quoi se compose, en quoi consiste le sentiment de la nature, qui semble, à [première vue, si imprécis, si fuyant, si difficile à définir et à analyser.

Un paysage renferme d'abord des éléments objectifs, complètement indépendants des sujets qui les perçoivent.

Les uns représentent le substratum de toute notre vie planétaire : éléments inanimés, si par ce mot on n'entend pas exclure le mouvement. C'est la terre, l'eau et l'atmosphère.

Le caractère le plus saillant de l'écorce terrestre, abstraction faite des plantes qui la recouvrent sur sa plus grande partie, c'est son relief, avec les variétés infinies des plissements, des soulèvements, des cassures, des érosions, depuis les horizons, larges et sans rides, des plaines et des plateaux jusqu'au

lO LE SENTIMENT DE LA NATURE

hérissement des pics les plus audacieux, en passant par tous les degrés des vallonnements, des collines et des massifs. La montagne — désignation synthétique d'une réalité multiforme — en est l'expression la plus remarquable : elle constitue même, comme on le verra plus loin, une des formes principales du sentiment de la nature.

Le relief a une importance capitale dans le paysage : à mesure qu'il s'accentue, il change les conditions de la perspective et, s'il rétrécit souvent les premiers plans, il relève et rapproche pour l'œil les lointains qu'il rend visibles à des distances beaucoup plus grandes. A un autre point de vue, il est essentiellement l'élément fixe du paysage, car ses variations sont très généralement insensibles pour , une ou plusieurs générations.

L'eau, au contraire, représente la [mobilité parmi les éléments inanimés, même à l'état relativement tranquille. Ses aspects ne sont pas moins divers. Dans sa plus grande étendue, c'est l'océan, avec ses flux et reflux, ses bonasses et ses tempêtes; ce sont les lacs, infiniment variés, dans des cadres de plaine ou de montagne, de forêts ou de rocs, depuis les mers intérieures des grands continents, jusqu'aux modestes étangs et aux humbles mares. Jaillissante, elle donne naissance aux geysers islandais et américains; courante, elle forme les ruisseaux, les rivières et les fleuves, ces éléments si importants du paysage; que la pente s'accentue ou que des cassures s'interposent, et voici les torrents écumants et les cascades mousseuses. Changeons d'altitude, et l'eau solidifiée nous offre les spectacles des neiges éternelles et des glaciers, ces fleuves

congelés, boursouflés de séracs et coupés de crevasses.

r. L'importance de l'eau n'est pas moins grande I que celle du relief. L'eau accompagne la végétation, avec elle toute verdure disparaît. N'est-ce point une des raisons pour laquelle elle confère, à nos yeux, de la beauté ou de la grâce aux sites qu'elle baigne? La mer, enfin, a une individualité assez puissante et se suffît assez à elle-même pour donner naissance, comme la montagne, à une des 1 modalités les plus caractérisées du sentiment de la l nature.

Au point de vue de la perspective, l'eau modifie comme le relief, mais d'une manière opposée, les conditions du tableau. Sous son aspect le plus fréquent — immobile ou en courant lent — , elle coupe •« le paysage par la ligne et le plan horizontal, elle ouvre, elle élargit l'horizon, qu'elle semble indéfiniment reculer, alors qu'il est beaucoup plus près de nous que dans la montagne. Elle apporte enfin une nouvelle gamme de couleurs, qui oscillent autour du bleu entre le vert, le gris et le blanc, en s'éclairant de reflets lumineux parfois très vifs.

Après le relief terrestre et l'eau, l'atmosphère, qui nous est visible sous les apparences du ciel, avec sa teinte bleue diurne due à l'épaisseur de la couche aérienne, ses nuages aux formes, aux combinaisons, aux teintes innombrables suivant les conditions dans lesquelles se condense et s'agglomère la vapeur d'eau, avec ses astres qui l'éclairent le jour et la nuit ' .

1. Cf. Ruskin, La reine de l'air^ pour plus de détails sur les effets de Tair dans le paysage.

Le ciel est essentiellement la source et le régulateur de la lumière, qui rend les objets perceptibles à l'œil, qui leur donne leurs nuances et fait varier leurs aspects. Dans la grande majorité des cas — car il faut mettre à part les contrées glaciaires et les saisons de neige — il représente la partie la plus claire du tableau. Clarté qui varie à l'infini suivant les heures du jour et de la nuit, suivant l'état atmosphérique, les saisons, la latitude.

La vie apparaît d'abord dans la nature avec les plantes. Une des données principales d'un paysage, c'est l'absence ou la présence (avec ses degrés) de la verdure. La haute montagne est privée de végétation comme les espaces sans eau, et les bords immédiats de la mer, y compris les récifs et les îlots, n'ont en général qu'une flore peu apparente à l'œil et toute spéciale. Sans la verdure, le sol reparaît au premier plan, en off'rant les colorations dures de la terre, en faisant saillir l'ossature des rochers, en se décomposant dans l'éboulement des pierrailles.

Les aspects visuels, si variés, de la plante, ne sont pas cependant impossibles à classer K D'abord la flore d'eau, sous-marine ou sub-fluviale, généralement invisible sauf pendant les reflux ou les fortes décrues; Therbe des prés et des alpages, aux tapis de verdure si reposants à l'œil ; les fleurs sauvages et cultivées, dont les couleurs égaient la campagne ; les céréales et autres cultures propres aux régions

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