Mireille, Début du chant XII
des chemins s'élève au loin un long chœur de chansons. Mais bêlements de chèvres, chants d'amour, airs de chalumeau peu à peu dans les collines brunes se perdent, et vient l'ombre avec la mélancolie.
Tel peintre de l'homme a pu sentir profondément la vie de la nature livrée à elle-même : témoin la célèbre description du Paradou, de Zola.
Les modalités de la campagne sont infinies. Le spectacle le plus simple peut nous charmer, si nous savons le voir. « On s'étonne parfois — ai-je écrit autre part * — qu'un peintre fasse un tableau admirable avec un ou deux arbres au bord d'un ruisseau, avec un coin de paysage le plus modeste et qui, dans la nature, n'aurait pas retenu un seul instant nos regards. C'est que ce paysage, jugé banal, nous n'avons pas su le regarder, et apercevoir ce qu'il contenait, ce que le pinceau de l'artiste met en valeur : les reflets de l'eau, le jeu des ombres et de la lumière dans le feuillage et sur la berge, le torse de l'arbre qui peut être à lui seul tout un symbole : tronc trapu et rugueux, svelte et élégant, ou tordu dans la lutte contre les vents; ou bien c'est la vigueur des pousses nouvelles, la mélancolie des feuilles tombantes ou des lentilles d'eau, la luxuriance de l'été ou l'aridité de l'hiver, paysage ivre de soleil, ou attristé de pluie, effet de neige, clair de lune. Que de
1. Pour qu'on voyage, p. 155-6. Voir à la suite l'analyse du paysage de la vallée de la Bièvre magnifié dans la Tristesse d'Olympio.
8o LE SENTIMENT DE LA NATURE
choses, si l'on savaitles voir, dans un coin d'étang ou de ruisseau ! »
Les paysages de la vieille France — de la Picardie au Nivernais et à l'Anjou, de la Normandie à la basse Lorraine — sont discrets, mesurés, agréables avec leur verdure tendre, leurs horizons doux et embués, leur ciel aux nuances très fines, de l'outremer au gris-perle ; ils respirent la paix et le travail. Les amateurs de sensations violentes et heurtées leur reprocheront, en revanche, d'être fades et mous; c'est le contraste parfait avec les aspects durs et revêches de l'Espagne rocheuse. Leur charme a été bien décrit par Vigny [Cinq-Mars) :
Connaissez- vous cette contrée qu'on a surnommée le jardin de la France, ce pays où l'on respire un air pur dans les plaines verdoyantes arrosées par un grand fleuve?... Des vallons peuplés de jolies maisons blanches qu'entourent des bosquets, des coteaux jaunis par les vignes ou blanchis par les fleurs du cerisier, de vieux murs couverts de chèvrefeuilles naissants, des jardins de roses d'où sort tout à coup une tour élancée, tout rappelle la fécondité de la terre ou l'ancienneté de ses monuments... Au bruit de nos chevaux, la tête riante d'une jeune fille sort du lierre poudreux, blanchi sous la poussière de la grande route ; si vous gravissez un coteau hérissé de raisins, mie petite flamme vous avertit tout à coup qu'une cheminée est à vos pieds : c'est que le rocher même est habité.
Plus pénétrants qu'impressionnants, ces paysages demandent à être vécus pour être compris et goûtés, surtout à l'époque de leur opulence — durant la saison des roses et des prés en fleurs — et pendant le suprême éclat des beaux octobres dorés.
Je relève ce croquis si juste de basse Lorraine dans un discours de M. Raymond Poincaré * :