Prononcé à Commercy le 18 août
LA CAMPAGNE 8l
Du haut de ma colline boisée, j'aurai toujours le même plaisir à contempler notre Meuse qui serpente dans la vallée tranquille et laborieuse, les villages blottis dans la fraîcheur des vergers, les troupeaux qui paissent l'herbe de la prairie, la charrue qui laboure le flanc des coteaux, le train qui fuit sur la voie, le bateau qui glisse entre les peupliers du canal, au loin les fumées qui empanachent les hautes cheminées des forges et aciéries commerciennes : tous ces signes de paix et de travail qui donnent à nos horizons tant de douceur, de calme et de gravité.
Tel était le type de paysage cher à nos aïeux avant Rousseau — chemins de fer et usines à part — pour l'excellente raison que c'était celui de leur pays. Avec les voyages on a appris à connaître la variété de la campagne sous des cieux différents. La première divergence qui s'accuse pour le Parisien ou le Tourangeau lorsqu'il s'éloigne de sa région, c'est l'opposition entre les paysages du Nord et ceux du Midi.
Le Nord — si nous prenons pour type la Flandre — reste encore le plus voisin : l'horizon devient seulement plus plat, les lointains plus flous, plus brumeux, la lumière plus pâle, les cieux plus gris : le paysage se fait plus intime et s'éteint en tons discrets et tendres. Laissons la parole à un maître coloriste, Théophile Gautier {Caprices et zigzags) :
Le ciel était d'un bleu très pâle qui tournait au lilas clair en s'approchant de la zone de reflets roses que le soleil levant suspendait au bord do l'horizon.
Le terrain ondulait mollement, de façon à rompre la monotonie des lignes presque toujours plates dans ce pays, et de petits liserés d'azur terminaient harmonieusement la vue de chaque côté du chemin ; d'immenses plantations d'œillettes tout emperlées de rosée frissonnaient doucement sous l'haleine du matin, comme les épaules d'une jeune fille au sortir du bal; la fleur d'oeillette est presque pareille à celle de l'iris, d'un bleu délicat où le blanc domine : ces grandes nappes
DAUZAT 6
Sa LE SENTIMENT DE LA NATURE
azurées avaient l'air de morceaux de ciel qu'une lavandière divine aurait étendus par terre pour les l'aire sécher.
... [Au cielj deux teintes dominantes, du bleu pâle et du lilas pâle ; çà et là, quelques bandes de ce vert prasin que les peintres appellent le vert Véronèse, deux ou trois traînées d'ocre et de lueurs blondes accrochant quelques bouquets d'arbres lointains.
Au Midi, au contraire — si Ton rayonne autour de la Provence — , les contrastes s*accusent : la lumière s'avive, la couleur devient violente jusque dans les lointains, rapprochés par la clarté du ciel ; la ligne, plus tourmentée, se découpe nette, àl'emporte-pièce, sur des fonds sansbrume. Malgré le mirage qu'exercent sur l'imagination les palmiers et les orangers, surtout depuis les célèbres stances placées par Gœthe dans la bouche de Mignon, la végétation tient une place secondaire, — souvent maigre, voire absente : l'arbre, par exemple l'olivier, a volontiers le feuillage grêle et gris ; il s'espace, se groupe rarement. Le sol en revanche ressort partout — rocher ou terre arable — avec des tons vigoureux, rouge comme dans l'Estérel, ou d'un blanc aveuglant, irradié de soleil.
Voici deux vifs et brefs croquis de Provence, dus à la plume alerte d'Alphonse Daudet * :
Un joli bois de pins, tout étincelant de lumière, dégringoie devant moi jusqu'au bas de la côte. A l'horizon, les Alpilles découpent leurs crêtes fines... Pas de bruit... A peine, de loin en loin, un son de fifres, un courlis dans les lavandes, un gre-
1. Il y en a beaucoup dans Mireille. Cf. p. ex. la strophe Amount sus li roco pelado, p. 60 de l'éd. Charpentier (chant II),
lot de mules sur la route... Tout ce beau paysage provençal ne vit que par la lumière K
C'était en revenant de Nîmes, une après-midi de juillet. Il faisait une chaleur accablante. A perte de vue, la route blanche, embrasée, poudroyait entre les jardins d'oliviers et de petits chênes, sous un grand soleil d'argent mat qui remplissait tout le ciel. Pas une tache d'ombre, pas un souffle de vent. Rien que la vibration de l'air chaud et le cri strident des cigales, musique folle, assourdissante, à temps pressés, qui semble la sonorité même de cette immense vibration lumineuse 2.
Le Midi est le triomphe de la couleur et du parfum. Qu'on me permette de joindre quelques impressions que j'ai notées au printemps dans la Ligurie voisine^ :
« Des arbres, des buissons, des touffes d'herbe, de la terre même montent des senteurs rudes mais grisantes, des fumets fins et pénétrants, poivrés, salés, comme si la mer avait fécondé la montagne, arrosant de son embrun la sève des plantes et le pollen des fleurs : pins musqués, dont les effluves se mêlent au vent marin ; bruyères blanches des brousses schisteuses, aux fraîches grappes de corolles embaumées, comme de minuscules clochettes de muguet tout menu; romarins des collines calcaires, où perlent, gouttelettes d'améthyste, les fleurettes délicates que l'âme poétique du Midi a comparées à la rosée de la mer...
«... Les cimes neigeuses des Alpes voisines paraissent très basses, et jouent à cache-cache derrière le moutonnement des bosses montagneuses, crépues