‹ Le sentiment de la nature et son expression artistiqueChapitre 49 sur 157 · Ci-dessous, p · texte numérisé non relu

Ci-dessous, p

La plus forte impression subjective que donne la mer, et qui efface toutes les autres, c'est celle du danger. D'abord du danger couru parle prochain. Sentiment parfois égoïste, comme le témoigne le Suave mari magno de Lucrèce ; plus souvent altruiste lorsqu'il évoque les désastres passés et les drames sans témoins dont le secret est conservé dans cette « nuit de l'abîme », suivant la forte expression orientale \

Qui ne sait par cœur les vers tant répétés de Hugo {Oceano nox) :

O flots ! que vous savez de lugubres histoires, Flots profonds, redoutés des mères à genoux... ... Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées...

C'est enfin la notion du péril qu'on court soi-même, lorsque le marin ou le passager est battu par la tempête sur un vieux bateau qui tient mal la mer. Sensation devenue plus rare à l'heure actuelle où les navires sont construits pour résister aux plus gros temps, et où les catastrophes sont dues, comme sur terre, à des faits imprévus. Elle est plus précise chez le rameur qui, sur la frêle périssoire, lutte à force de bras contre l'hostilité des lames.

Si à la détailler la mer présente le spectacle de l'agitation, vue de loin et dans son ensemble elle donne au contraire l'impression du calme et de l'infini, par son horizon rectiligne qui parait fuir en un lointain extrême, et qui est souvent fort rap-

1. Michelet Ta reprise dans La Mer, où il a exprimé puissamment cette idée de crainte.

proche des yeux. C'est cette dernière sensation qui l'emporte chez la grande majorité des hommes, et, somme toute, le rythme éternellement monotone de la vague et du flux n'y contredit pas; l'idée, toujours présente, obsédante parfois, des périls de l'Océan, vient encore la renforcer.

Paix, mélancolie, tristesse même, telle est en moyenne l'âme du paysage marin. L'immensité horizontale^ sur eau comme sur terre — plaine ou désert, liquide ou sableux — évoque l'idée de rinfini, étroitement associée chez Thomme à celle de sa fragilité, de sa mort, de ses aspirations éternelles vers l'immortalité : sentiment souvent confus, voire embryonnaire, mais qui se dégage tôt ou tard de la contemplation de la mer. Hors des rives ensoleillées du Midi (et là seulement où le paysage terrestre est riant), la mer n'est pas gaie : témoins les figures graves des marins et des pêcheurs. Et la tristesse qu'elle inspire, douce, exquise même chez les uns, s'exaspère et s'aigrit chez les tempéraments hostiles dont l'air salin irrite les nerfs.

Ce n'est pas la joie que les admirateurs de la mer lui demandent : les paysages les plus fascinants, les plus émouvants ne sont point ceux qui paraissent nous sourire. Ecoutons M. Pierre Loti* :

Et plus elle est sombre, la mer, plus elle est morne, au déclin des jours brumeux, sous le suaire des ciels de décembre, — plus s'accentuent les sentiments de paix qu'elle apporte, les sentiments de résignation à la mort, d'oubli et de pardon de tout.

Les fervents de la mer l'aiment non seulement pour elle-même, indépendamment du cadre des rivages, mais, lorsqu'ils ne peuvent pas quitter le littoral, là

Page 1