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Préface de Iji Mer de Michelet

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même, peut-être là surtout, où elle semble laide ou terne au profane, le long des plages plates et monotones, près des landes stériles, sous un climat hostile et un ciel bas, — là où rien ne distrait l'attention qui se concentre exclusivement sur le flot. Plus sensibles à ses colères qu'à ses sourires, ils préfèrent les sombres fureurs de la tempête à la beauté calme d'un océan radieux, les horizons gris et glauques de la Manche aux séductions de la Méditerranée trop bleue, trop jolie, trop parée et qui, malgré ses ouragans tout aussi terribles, conserve toujours un peu à leurs yeux l'apparence d'un grand lac.

En généralisant plus encore, on constate que la plupart des passionnés de la mer — du moins parmi les esprits d'élite qui ont traduit leurs impressions — sont des rêveurs et des pes&imistes. Rappelleronsnous Gamoëns, Chateaubriand, M. Pierre Loti et M. Maurice Barrés « première manière » dans ses> descriptions de Venise? La mer n'a inspiré à Victor Hugo que des pages mélancoliques ou poignantes. Les peintres de mer, comme M. Gottet, ont une prédilection pour le littoral le plus morne — celui de Bretagne — et ils « voient triste » dans l'exécution plus encore que dans le sujet.

Il y a cependant des hommes d'action qui aiment la mer pour le combat qu'ils soutiennent contre elle par la rame sur le canot où à la nage parle muscle. Ceux-là, comme tous les lutteurs, ne peuvent pas être des découragés et des résignés. Effectivement M. Jean Richepin incarne cette tendance. Mais on s'étonne qu'elle n'ait pas trouvé plus d'interprètes autorisés parmi les écrivains et les peintres, et que des navigateurs comme M. Pierre Loti puissent se laisser

gagner par le fatalisme oriental. On peut répondre qu'à l'heure actuelle les bâtiments de guerre sont plus souvent à l'ancre qu'occupés à « bourlinguer » ; mais il faut surtout considérer qu'on n'a plus guère la sensation de lutte personnelle et de corps à corps, avec des ordres brefs et des manœuvres intermittentes, sur le navire moderne, véritable animal de bois et d'acier organisé pour se défendre lui-même contre la furie des flots.

Il n'est pas sans intérêt de comparer les perspectives marines aux autres paysages d'eau : lacs, étangs, rivières et ruisseaux. Une différence est commune à ces derniers paysages : ceux-ci présentent en général un horizon fermé : au bord de grands lacs seulement et de fleuves gigantesques comme l'Amazone on n'aperçoit pas l'autre rive. Mais surtout l'eau douce change complètement le décor: elle appelle près d'elle la végétation et l'arbre, que l'air marin éloigne presque toujours du littoral. La douceur du paysage s'affirme donc ici dans la verdure comme dans Fair, par opposition avec la sévérité grandiose de la mer. On trouve, il est vrai, des transitions entre l'océan et le lac qpi peut avoir, lui aussi, des rives plates ou montagneuses, et qui rappelle souvent les aspects découpés du littoral marin. N'y a-t-il pas une ressemblance frappante, par exemple, entre le golfe de Pasajes ou la rade de Villefranche et tel lac alpestre comme celui de Lugano ou de Gôme? La vague ellemême, avec sa régularité, se retrouve, bien qu'affaiblie, sur les bords du lac de Garde — pour ne pas

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quitter l'Europe — où les digues construites pour abriter les ports de pêche achèvent de donner l'illusion d'une petite mer. Et l'étang, avec ses roseaux, n'est-il pas apparenté à la lagune dormante ?

Le paysage de rivière est au contraire foncièrement différent du paysage marin : mais la régularité du courant — qui a été considéré souvent comme le symbole de la vie qui passe — n'est pas sans analogie avec la régularité de la vague. On sait quelle place tient dans la peinture la rivière et son diminutif le ruisseau; l'impression change, à mesure que les rives se resserrent ou que le courant se ralentit : de la force à la grâce. Large, le cours d'eau est animé parle mouvement des bateaux; étroit, il fait glisser le canot du pêcheur et pénètre la campagne, la montagne ou la forêt en les égayant — riant, torrentueux ou discret — de son ruban clair et mobile, à la couleur si variée, verte comme l'Aar ou le Rhin, bleue comme le Danube, limoneuse comme la Garonne, métallique comme le Rhône, reflet du ciel comme la Seine ou la Loire, — ici s'écaillant en lames courtes entre des berges escarpées, là s'étalant complaisamment le long des saulaies et autour des bancs de sable rose, offrant ailleurs le miroir plombé et sans ride de l'Eure ou de ses sœurs normandes sur laquelle les peupliers se penchent et s'effeuillent à l'arrière-saison. 11 faut dire aussi la variété des ponts qui complètent si heureusement le décor, de la frêle passerelle de bois à la rangée d'arches massives reflétées par le fleuve, depuis le vieux dos d'âne gothique qui enjambe le courant, très haut, d'un'seul bond, jusqu'au pont suspendu dont les longs bras tendent le rigide hamac au-dessus de la rivière.

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