‹ Le sentiment de la nature et son expression artistiqueChapitre 52 sur 157 · Les volcans (voir plus loin · texte numérisé non relu

Les volcans (voir plus loin

pages, aux limites incertaines, forment transition.

La zone inférieure, à laquelle s'arrêtent la plupart des touristes, fut la seule connue jusqu'à la fin du xviii*^ siècle, si l'on excepte les pâtres et les chercheurs de cristaux. C'est elle qu'a célébrée Rousseau. Elle offre les paysages verts, souvent grandioses, toujours reposants, de ses vallées aux creux desquelles se blottissent les villages entre les prairies, et dont les flancs sont feutrés de forêts ou hérissés de rocs : vallées infiniment variées par Torientation, la pente, la largeur, la perspective. Çà et là un torrent s'écroule en cascade, une faille rocheuse s'étrangle en une gorge sombre et humide, l'extrémité d'un glacier haut perché s'éboule en une cascade figée de blocs verdâtres. Au débouché vers la plaine, de grands lacs découpent à l'emportepièce leurs rives capricieuses et affleurent de leurs nappes vertes ou bleues le pied, souvent abrupt, des montagnes.

De là, par échappées, on aperçoit quelques cimes neigeuses ou quelques pics aigus de la zone supérieure, mais seulement comme un fond de tableau qui ajoute à la majesté et à la beauté du décor. Et cette impression persiste même lorsqu'on croit voir de près ce monde glaciaire, qui est en réalité fort loin et qui donne — on en jugera bientôt — une tout autre impression lorsqu'on est au milieu de lui. Voici, par exemple, une description — à distance et d'en bas — du Mont Blanc, burinée avec précision par Théophile Gautier {Les Vacances du lundi) :

Pendant la nuit, le Mont Blanc avait rejeté la draperie de nuages qui le cachait, et apparaissait dans sa sublime nudité. Pas un flocon de vapeur ne rampait sur ses flancs abrupts, et

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ses fines arêtes blanches se déeoupaient en dents de scie sur un fond d'azur d'une pureté admirable. Il avait à cette heure l'aspect d'un prodigieux bloc de marbre de Carrare, tant la neige était d'un blanc solide et mat : les stries des coulées et des ravins semblaient les traces d'un ciseau qui aurait attaqué l'énorme masse pour en faire sortir une statue colossale... Une divine beauté revêtait ces formes harmonieuses et nobles...

... Quoique le Mont Blanc fût à plusieurs lieues de distance, il semblait qu'on n'avait qu'à étendre la main pour le toucher;... on eût sauté de la terrasse sur cette nappe blanchâtre immaculée. . .

Les alpages, qui commencent où s'arrêtent les forêts, ont une limite supérieure indécise, suivant la saison ou la chaleur de l'été qui fait plus ou moins reculer la neige. L'arbre a disparu, mais le gazon reste ; il se diapré même des fleurs les plus radieuses, parla vivacité et la variété du coloris, qu'offre la nature sauvage. La vie est représentée encore par les troupeaux lents de vaches et de bœufs. De petits lacs blafards dorment très haut dans les fossettes de plateaux âpres; par endroits, dans une trouée béante, apparaît la coulée inférieure d'un glacier, rugueuse de boue et striée de crevasses vertes. Le désert des cimes approche.

Saussure, dans les Alpes, Ramond, dans les Pyrénées, sont les premiers intellectuels qui ont pénétré le monde de la haute montagne. Car c'est bien d'un autre monde qu'il s'agit. Dès qu'on a quitté la dernière herbe pour aborder les neiges éternelles trouées de dents rocheuses, la montagne apparaît sauvage, farouche, hostile, — terriblemenf belle. Danger presque continu pour l'homme, solitude et silence complets, à part les chutes espacées de pierres ou de neige, — à part les cris aigres de quelques

choucas aux ailes d'acier, ou la fuite lointaine d'un chamois. Le coloris change complètement : teintes métalliques des nuages, du gris fer à l'ocre cuivreux, ombres violacées ou verdâtres de la neige, tons étranges du ciel surtout le soir et le matin. Les règles admises par les peintres pour la lumière et la perspective sont complètement bouleversées : la partie la plus lumineuse du tableau n'est plus le ciel, mais le sol ; sur les hauts sommets, les montagnes sont projetées au-dessous de l'observateur, les reliefs s'aplatissent et se confondent, l'horizon est fort audessous du pian visuel. Autant d'aspects insolites qui déconcertent l'œil et qui, joints à la rapidité, parfois instantanée, des changements atmosphériques, donnent aux paysages de la haute montagne leur caractère fantastique et terrifiant.

Ces impressions ont été en général imparfaitement traduites : je dirai bientôt * pourquoi la peinture rencontrait ici des difficultés spéciales d'interprétation en dehors des conditions matérielles; les grimpeurs, de leur côté, sont des hommes d'action qui répugnent aux descriptions et dont les récits sont secs et monotones. Parmi eux, les écrivains sont rares; il s'en trouve pourtant qui ont su rendre, avec l'exactitude du souvenir et le relief du style, les sensations de l'alpiniste sur les cimes (il ne faut jamais perdre de vue, en effet, que ces spectacles ne sont perçus que dans l'effort) :

Une grimpée acrobatique... des pierres qui cèdent sous les talons, les cheminées étroites que l'on monte avec les reins et les genoux, ime seconde crête si frêle qu'elle semble sus-

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