Georges Casella, Le Vertige des cimes ^ p
lointains, tons sobres de la végétation où dominent le mélèze à la chevelure délicate et claire, le châtaignier sombre et puissant, les fourrés et taillis qui capitonnent les préalpes. Le contraste est accentué encore par le caractère des villages.
Les Alpes françaises et autrichiennes forment transition entre ces deux types extrêmes. Le Tyrol possède les paysages rocheux les plus frappants, surtout par le coloris, avec ses célèbres dolomites.
Les Pyrénées se distinguent par la lumière et la clarté de leur ciel, la limpidité de leurs gaves, la nuance douce et sombre de leurs prairies. Tel paysage méridional, comme celui du lac d'Orrédon, dont le bleu violent flamboie sons le soleil de midi au creux des pinèdes chaudes, n'a pas son équivalent dans les Alpes. Les massifs de la Maladetta et du Marboré, aux glaciers suspendus, donnent des spectacles saisissants de haute montagne, tandis que le versant espagnol offre des aspects remarquables de solitudes rocheuses.
Une physionomie particulière résulte du voisinage de la mer et de la montagne, par exemple dans la région niçoise.
Un type de montagne bien individualisé est le volcan. Inutile d'insister sur les sentiments de crainte qu'il inspire, même lorsqu'il est tapi au fond de l'horizon avec un léger panache de fumée, comme le Vésuve vu de Sorrente. On a décrit maintes fois la physionomie des cratères et des coulées de laves. Mais il faut signaler le contraste entre l'aridité du cône de cendre et la fertilité des campagnes environnantes, et la senteur insoupçonnée que l'on trouve, au retour, à la végétation.
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En France, après les Alpes et les Pyrénées, les chaînes de l'Auvergne et du Velay, et spécialement les massifs du Mont Dore et des puys, sont de beaucoup les plus remarquables, surtout par les phénomènes anciens qu'ils évoquent. Alpes et Pyrénées sont les montagnes du présent; on y saisit sur le vif le jeu des forces naturelles qui modifient le relief : glaciers qui rongent les vallées, torrents qui scient les gorges, avalanches, éboulements, névés. En Auvergne, au contraire, la grande activité géologique est terminée : mais Taspect des larges couloirs aux flancs parsemés de pierres de moraines, des calottes basaltiques qui couronnent les plateaux et les pitons et se sont fendillées en « orgues », des cratères éteints à la cuvette pacifique tapissée d'herbe et de mousse, suffisent pour éveiller l'image des fleuves de glace qui ont tranché la nappe des anciennes coulées, et des montagnes de feu dont les brasiers échelonnaient leurs incendies sur l'horizon.
Le Jura* est remarquable par ses plissements longitudinaux et ses cluses transversales : chaînes sans pics, à la ligne de crête à peine renflée par place et voisine de l'horizontale, vastes pâturages coupés de forêts. C'est la forêt qui domine dans le paysage des Vosges et des massifs allemands : les futaies de hêtres et de sapins y sont incomparables. A l'opposé, les sierras espagnoles présentent au contraire le spécimen de la montagne sèche, brûlée, dénudée.
1. Ruskin a dégagé ses caractères, avec un enthousiasme un peu excessif, dans Les sept lampes de l'Architecture.
Io8 LE SENTIMENT DE LA NATURE
On conçoit à quel point varient les impressions d'après le type de montagne observé. Cependant quelques sensations maîtresses se retrouvent partout.
JLi'altitude produit d'abord une réaction physique qui n'est pas sans analogie avec celle de l'air marin : mais elle est moins immédiate, moins tonique peutêtre, moins excitante aussi. Le neurasthénique irrité à la mer se calme à la montagne.
La sensation visuelle la plus caractérisée est le rapprochement apparent des lointains*. L'habitant de la plaine qui vient pour la première fois dans la montagne commet invinciblement, même prévenu, les erreurs les plus grossières de perspective en projetant les lointains, à cause de leur netteté, sur des plans trop voisins de l'œil. Il en résulte d'abord une gêne, parfois une oppression, comme si les sommets obstruaient l'air libre ou menaçaient de s'écrouler : on ne se rend pas compte que telle cime qui semble boucher l'horizon et qui est à quinze ou vingt kilomètres à vol d'oiseau, agrandit au contraire singulièrement le champ visuel, puisque dans la plaine on ne voit guère à plus d'une lieue à la ronde.
C'est la raison pour laquelle les novices — et on ne saurait en excepter le Chateaubriand du Voyage au Mont Blanc — n'apprécient pas la majesté de ces paysages. Invinciblement les montagnes les plus proches paraissent les plus élevées. Il faut une édu-
1. Ceci a déjà été noté par Rousseau {La Nouvelle Héloïse, partie I, lettre 23).