LA MONTAGNE I
cation de l'œil pour évaluer les dimensions et les distances* : mieux qu'à l'aide du raisonnement, elle ne se fera qu'avec quelques ascensions, nécessaires pour détruire les illusions de la perspective sur notre rétine. On sentira alors, mais alors seulement, la prodigieuse grandeur de la nature pyrénéenne ou alpestre.
Les sensations auditives sont assez complexes. La montagne donne une impression de silence relatif, troublé seulement par des murmures en dehors des accidents et des orages, — silence qui devient plus complet et plus impressionnant à mesure qu'on approche des hautes cimes. Les odeurs sont d'abord celles de la forêt et de la lande; elles font place peu à peu, avec l'altitude, à une sensation très spéciale dont j'ai déjà parlé *.
On oppose parfois la mobilité de la mer à l'immobilité de la montagne. C'est approximativement exact pour les formes : le relief ne se modifie pas sensiblement à l'œil, encore que l'écoulement des torrents, des neiges et des glaciers, sans compter les avalanches, les éboulements et les chutes de pierres, apportent à chaque instant le mouvement dans le paysage. Mais si l'on songe à la couleur, la variété de la montagne, sur un point donné, est bien plus grande que celle de la mer; loin d'être immuable, l'aspect change à l'infini suivantl'heuredu jouret les jeux de la lumière, suivant le temps, suivant la saison,
1. Il en est de même pour l'infini marin, bien que Téducation de l'œil soit ici plus rapide. Vu du bord du rivage, l'horizon marin est très borné : on n'a, au début, la sensation d'immensité qu'en s'élevant, ou en allant en pleine mer.
qui la drape tour à tour de brouillard et de lumière, de neige, de verdure et de fleurs : du bourgeonnement des premières pousses à l'éclat cuivreux des feuilles automnales, sans cesse sa parure se renouvelle pour la joie des yeux, La vie est plus apparente, sinon plu» intense, que dans le paysage marin, aux altitudes inférieures et moyennes, pour disparaître dans la zone supérieure. Enfin ce n'est qu'en montagne qu'on peut apprécier les nuages dans leurs formes, leurs mouvements, leurs couches superposées, les courants qui les entraînent et les accrochent aux cimes ou les brisent sur les pentes d'où ils remontent en colonnes de fumée.
Voici peut-être la différence la plus profonde entre la mer et la montagne. La mer, on la contemple généralement en rêveur inactif, assis sur la côte ou balancé sur une embarcation; où qu'on soit, il semble qu'on la possède toute; elle conseille le repos et l'immobilité. La montagne, il faut aller à elle avec fatigue; elle vous attire en vous inspirant le désir d'avancer toujours plus haut et plus loin, de voir ailleurs, car jamais elle n'est semblable à elle-même. Cet attrait des cimes, qui devient volontiers de la fascination et parfois du vertige, semble bien un sentiment moderne. Écoutons la voix que l'homme prête à la montagne, dans cette prosopopée éloquente de M. Henri Lavedan :
— Viens, lance-toi, prends mes petits sentiers étroits et difficiles, et bordés, comme tout bon chemin qui mène au ciel, de dangers et deprécipices... Viens..., je suis conseillère d'audace