‹ Le sentiment de la nature et son expression artistiqueChapitre 56 sur 157 · LA MONTAGNE III · texte numérisé non relu

LA MONTAGNE III

et je fais pousser les ailes. Je tue, mais j'immortalise. Abolis le Simplon et tu n'as plus Chavez. Le Saint-Bernard n'a existé que pour faire signe à Bonaparte.

... Tu me verras ditférente et pareille, bleue, noire et rose, et blanche et mauve, cruelle et dure comme une dent, houleuse comme ime vague, ondoyante comme une crinière...

Et je te ferai visiter des paysages de lune, de profonds limbes, des pôles non découverts, et je t'envahirai d'une terreur sacrée, inconnue, je te ravagerai de spendides effrois, je t' apparaîtrai fatidique, pareille aux Pyramides de l'humanité, sinistre et lamentable par certaines ténèbres, comme l'image même du Golgotha !

... Tu sauras aussi toutes les ivresses de ma solitude, et, après les joies austères de mon silence, les nobles charmes de mes bruits : ceux que font la hache du bûcheron et la sonnette du troupeau, le cri de l'aigle et le râle du torrent, la corne du pasteur, la cloche fêlée de l'hospice et le roulement des avalanches ^

Pour comprendre, sentir et aimer la montagne, il faut être ou avoir été bon marcheur. On ne grimpe pas sur une cime uniquement ni même principalement pour jouir du panorama du sommet : celui-ci n'est qu'un but, souvent accessoire; le plaisir réside avant tout dans l'ascension elle-même, dans ses incidents, dans les sensations multiples qu'elle procure.

Si l'on se rendait un compte exact — écrit un alpiniste ^ — de la difficulté de certaines ascensions, si l'on connaissait les menaces de l'orage, des abîmes qui se creusent et des pierres qui tombent en sifflant, on ne pourrait imaginer que c'est pour chercher cela que les ce grimpeurs » quittent les villes... Ils obéissent à l'attraction extraordinaire, irrésistible et presque douloureuse, de l'océan des neiges... Pour moi, je n'ai jamais vu un et homme d'action » y échapper.

Et voilà précisément la philosophie profonde de la montagne. Laissons les ironistes se livrer à des plai-

1. La montagne (Annales politiques et littéraires, l'r sept. 1912),

2. Georges Gasella, Le Vertige des cimes, Préface, p. 6-7 et 5.

santeries faciles, rebattues et macabres, sur la « Iblie des grimpeurs » qu'ils ne comprennent pas et sur « l'inutile sacrifice » des vies humaines. La montaerne est une grande école d'énergie, de persévérance, de sang-froid. Elle vérifie le vieil aphorisme d'après lequel le plaisir estle résultat de l'effort normalement accompli. Elle apprend à regarderie danger en face, à le mesurer, à le conjurer comme à le prévoir; elle enseigne l'utilité de la fatigue, qu'il ne faut pas fuir, mais braver et dompter. — Pour la conquérir, il faut de la ténacité et de la méthode, comme pour arriver à un résultat quelconque dans la vie. Développons le sentiment de la montagne, disait Michelet, pour apprendre à notre siècle, pauvre en énergie, à remonter.

Beaucoup estiment que l'alpinisme est le plus intellectuel de tous les sports. C'est incontestablement à la fois le plus réaliste et le plus idéaliste :

C'est le rappel incessant de la réalité. Pas de rêverie avant d'avoir les pieds fixés. Et lorsqu'on a les pieds fixés, il faut alors accoutumer ses yeux à regarder sans peur au-dessous de soi, à écarter le vertige. Ainsi, lorsque nous connaissons la vie, devons-nous contempler face à face les quelques sentiments essentiels qui la composent * .

Il ne faut donc pas s'étonner si tous les fervents de la montagne sont des optimistes et souvent des <( professeurs d'énergie », — alpinistes à part. Quelques noms d'écrivains suffisent : Goethe, Rousseau, TœpfTer, Lamartine, Michelet, Edouard Rod, Nietzsche surtout (qui s'était fixé dans l'Eugadine). En face des cimes qu'il peut dompter, Fhomme se

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