‹ Le sentiment de la nature et son expression artistiqueChapitre 60 sur 157 · Cassagne, Traité d'aquarelle, pp · texte numérisé non relu

Cassagne, Traité d'aquarelle, pp

que celles de Gompiègne et même de Fontainebleau. Beaucoup préfèrent les futaies sans nom et sans histoire des Vosges ou des Alpes : toujours est-il qu'elles ont un caractère foncièrement dilTérent.

La forêt de Fontainebleau — c'est déjà un titre de gloire suffisant — est incontestablement la plus remarquable de nos forêts de plaine, par la variété de ses aspects, l'opposition entre ses magnifiques futaies, ses plateaux et ses clairières sablonneuses, et surtout par ses tables naturelles de petits. rochers, provenant de la désagrégation des grès par la pluie, qui en constituent la véritable caractéristique. Le contraste entre les vastes perspectives d'horizons plats et les blocs de pierre étages, superposés, équarris, presque fignolés, dispersés çà et là entre les pins, est très curieux et n'a guère d'équivalent ailleurs. La gamme des ors et des rouges, après une première gelée d'automne, est de toute beauté à l'orée d'une clairière. Pourquoi faut-il qu'on n'ait pas renoncé, pour désigner de légers vallonnements, au terme ridicule de gorge, qui appelle des comparaisons écrasantes?

La forêt de montagne est tout autre, d'abord par sa situation orographique qui la coupe de ravins, de torrents, d'à-pic rocheux, et qui ouvre entre les ramures d'incomparables perspectives sur les lointains, — mais aussi par la nature des arbres qui la peuplent en raison de l'altitude, du pin au mélèze et à l'aroUe, en passant par le châtaignier, le hêtre et le sapin.

Les pins rouges tordus, aux touffes irrégulières et maigres traversées par le soleil, s'égaillent sur les pentes chaudes et sèches; dans les zones plus froides, les futaies de hêtres enchevêtrées opposent

à l'ardeur des rayons l'écran impénétrable de leurs nappes sombres et lustrées. Jaloux de son domaine, symbole de la force et de l'individualisme, le châtaignier, maître des versants frais, prend ses distances et n'admet ni frère ni rival dans l'orbite de ses rameaux : l'air et la lumière circulent librement autour de lui, baignant largement le gazon sauvage, propre et net comme un parc. Plus haut, les sapins majestueux qui laissent retomber dédaigneusement leur crinière foncée et dure, plus haut encore les mélèzes élancés à la fine chevelure claire, groupent leurs cônes inégaux à l'assaut des pentes raides et le long des torrents, sur un sol maigre auquel se cramponnent les griffes puissantes de leurs racines. La dernière enfin, l'arolle, sentinelle avancée de la forêt, avec ses panaches capricieux d'aiguilles, ses troncs rougeâtres, ébranchés, disloqués, rugueux, rongés de lichens, paraît vieillie avant l'heure et semble avoir attiré sur elle toutes les colères de la montagne. Hors de nos régions, on trouverait bien d'autres types de bois, depuis la claire palmeraie de TAfrique arabe jusqu'aux gigantesques et opulentes forêts américaines et équatoriales. Renvoyons, pour l'Amérique du nord, aux célèbres pages d'Atala, et plaçons en regard cette description sèche et précise de la forêt vierge de Guyane, due à la plume d'un explorateur* :

La forêt vierge... se présente sous un aspect froid et sévère. Mille colonnades ayant trente-cinq ou quarante mètres de haut s'élèvent au-dessus de vos têtes pour supporter un massif de verdure qui intercepte presque complètement les rayons du soleil. A vos pieds, vous ne voyez pas un brin d'herbe... La

1. Jules Crevaux, Voyage d'exploration dans l'intérieur des Guyane» {Tour du Monde, 1879).

vie parait avoir quitté la terre pour se transporter dans les hauteurs, sur le massif de verdure qui forme le dôme de cette immense cathédrale. C'est à cette hauteur de quarante mètres que l'on voit courir les singes, c'est de là que partent les chants de milliers d'oiseaux aux plumages riches et variés. Au niveau du cours d'eau, la végétation perd en variété pour gagner en élégance et en pittoresque... Les herbes, les arbrisseaux, prenant tout leur développement, sont couverts de fleurs et de fruits aux couleurs éclatantes... Des lianes s'élèvent du sol jusqu'au sommet des plus grands arbres, en prenant des points d'appui sur les arbrisseaux qu'elles rencontrent.

Le caractère le plus frappant du paysage forestier, c'est d'abord la suppression presque totale du ciel et des lointains; la vue, plus bornée, se concentre autour de soi. C'est ensuite la disparition des couleurs vives, la prédominance du vert, et surtout Taffaiblissement général de la luminosité, le règne de l'ombre ou de la pénombre avec ses conséquences connues : agrément de la fraîcheur pendant la saison chaude, impression reposante par contraste avec la lumière trop crue, mais aussi, quand la futaie s'épaissit ou que Fombre s'enténèbre, sensation d'oppression, d'étouffement, surtout perceptible dans les forêts équatoriales, et enfin sentiment instinctif de frayeur.

La forêt, toujours la forêt, et toujours son ombre, son oppression souveraine. On la sent hostile, meurtrière, couvant de la fièvre et de la mort; à la fin on voudrait s'en évader, elle enprisonne, elle épouvante *.

Plus souvent, à ceux qui l'ignorent, à ceux surtout qui ont vécu dans des endroits ouverts — champs,

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