Pierre Loti, Un pèlerin d'Angkor, p
rues, jardins — la forêt inspire un genre d'effroi que la montagne ne suggère pas : la peur du « caché ». La montagne peut éveiller de prime abord la crainte enfantine de sa chute ou la sensation d'étouffement : mais c'est seulement à la connaître beaucoup qu'on apprécie ses véritables dangers. Sous bois, on redoute aussi de s'égarer, car on sent instinctivement que les principaux moyens d'orientation font défaut : ce n'est pas toujours une appréhension chimérique, et ce devient une véritable angoisse quand on a perdu son chemin à la tombée du jour, surtout à l'approche d'une longue et brumeuse nuit d'hiver, même dans des régions où l'on n'a rien à craindre des animaux ni des hommes.
La montagne et la mer donnent des ensembles: la forêt offre des coins ; le détail ressort mieux et prend plus d'importance . C'est le paysage intime et recueilli. Dans la pénombre des futaies ou des fourrés, les couleurs se fondent, la lumière se tamise, les tons s'estompent : Tœil se fait plus sensible aux nuances, l'observation s'aiguise. L'amoureux des bois est ou devient presque toujours un chercheur de plantés ou de bêtes : qu'il herborise en botaniste, qu'il cueille des champignons ou des simples, qu'il chasse les insectes ou plus souvent le gibier. Le forestier, par définition, aime les arbres et les plantes : est-ce pour les venger des ravages de l'animal qu'il est si souvent chasseur, ou pour lui faire expier les frayeurs que les bêtes sauvages ont causées à ses aïeux, sinon à lui-même?
Les bruits, en forêt, sont encore plus adoucis, plus éteints que sur la montagne ou près de la mer; mais précisément dans le silence ambiant ils tendent
à s'amplifier: l'oreille, comme l'œil, arrive à s'affiner, à percevoir et à différencier les foulées du gibier, comme le murmure de la source, le cri de l'oiseau ou le ccup de hache lointain du bûcheron et « le bruit mat des châtaignes tombant sur la mousse » *.
La forêt vit intensément au printemps, surtout par les chants divers des passereaux de toute espèce. Dès le milieu de l'été, le silence redevient impressionnant. Il est parfois troublé par le bruit du vent dans les arbres, que l'on a comparé souvent au mugissement de la vague, mais qui, lorsqu'il prend force, paraît plus sinistre encore, car ici on entend sans voir.
Les sensations olfactives jouent enfin un rôle capital. « L'odeur sauvage particulière aux bois », qu'a si bien notée André Theuriet*, est peut-être l'élément qui agit le plus vivement sur nos sens. On s'en rend compte lorsqu'un fervent de la forêt rend avec sincérité ses impressions : « cela sent bon », déclarait Sainte-Beuve après avoir lu Le Chemin des bois de Theuriet, car c'est toujours à Theuriet qu'il faut en revenir si Ton veut donner des exemples précis et sentis de ces impressions si délicates : « l'humidité parfumée des bois au crépuscule » ; « l'odeur de feuilles tombées particulière aux taillis à l'arrière-saison », « l'odeur balsamique des tilleuls... moins pénétrante que celle des foins coupés, mais plus embaumée et faisant rêver à de lointaines féeries ». [Années de printemps ; Sous bois). Deux gammes de senteurs prédominent, suivant les essences : celle des forêts résineuses, plus forte sous