Sous h ois
les sapins, plus fine et plus chaude dans les pinèdes; celle de la mousse et de la feuille humide qui imprègne les sous-bois obscurs des hêtraies et surtout des chênaies. La première s'avive l'été, la seconde s'accentue en automne, tandis que le parfum de la floraison printanière fait flotter pendant quelques semaines des effluves grisants.
La forêt se transforme avec les saisons, dont le rythme ne s'accuse nulle part aussi intensément : même les conifères, aux aiguilles persistantes, qui paraissent immuables aux yeux du profane, changent d'aspect avec leurs bourgeons, leurs pousses vertes, leurs fleurs et leurs fruits. Que de physionomies différentes suivant que la neige ouate le sol et détaille les branches, que le soleil clairet d'avril rougit ou verdit les premières ramures pâlotes, que les chevelures luxuriantes des arbres s'épanouissent aux ardeurs de la canicule ou ruissellent sous les orages de juillet, que le vent d'octobre fait tomber les glands, les baies, les cônes mûrs, et donne le frisson à la toison rousse et cuivreuse des feuilles mourantes!
La mer est préférée par les rêveurs, la montagne par les hommes d'action : la forêt, au contraire, attire surtout les timides, les amoureux de solitude \ et de retraite.
Oh! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles?
a dit La Fontaine après Virgile.
Le désir de retour à la nature s'affirme peut-être ici avec plus d'énergie qu'ailleurs, justifiant les vers de Sull}^ Prudhomme {Stances et poèmes) :
On redevient sauvage à l'odeur des forêts.
L'homme a vécu jadis de si longs siècles dans les bois qu'il n'est pas interdit de songer à un lointain retour d'atavisme : est-ce pour cette raison que les peuples germaniques, venus plus tard à la civilisation, sont plus sensibles que les Latins au charme de la forêt?
Les incompatibilités d'humeur ou de compréhension méritent d'être notées. Tandis que l'océan et la montagne ont rarement les mêmes admirateurs, l'amour de la forêt s'allie bien souvent à l'amour de la montagne et n'exclut pas celui de la mer. Toutefois les alpinistes épris des hautes cimes dénudées et des immensités neigeuses prisent peu les bois. Il y a par contre une opposition presque toujours irréductible entre la forêt — l'épaisse et ombreuse forêt du nord ou de la montagne — et le paysage méditerranéen. Les « boisiers » n'apprécient guère les paysages secs et nus, tout en ligne et en couleur, de la Provence : Theuriet, qui paraît avoir goûté la Côte d'Azur, l'a bien mal décrite*. En revanche, les Provençaux comme les anciens Grecs, épris d'air, de lumière et de clarté, n'aiment pas « l'horreur » de la forêt sombre, qui manque de ciel, et sous laquelle il leur semble étouffer.
On a vu bien des symboles dans la forêt : emblème
1. Voir notamment sa poésie A Nice, qui est pourtant une des mieux venues.
àe la vie, dans la puissante ossature des troncs séculaires; de la mort, dans la chute mélancolique des feuilles qui semblent tournoyer et s'abattre comme des oiseaux blessés à mort par les flèches du soleil automnal. L'obscurité énigmatique et bruissante des bois a été peuplée de faunes et de nymphes, de poulpiquets et de korrigans, personnifiant les forces obscures si agissantes, quoique cachées, de la nature. Chateaubriand, le maître de la comparaison grandiose aux immenses perspectives, a développé l'idée suivante, si souvent reprise après lui* :
Les forêts ont été les premiers temples de la divinité et les hommes ont pris dans les forêts la première idée de l'architecture... Les forêts des Gaules ont passé à leur tour dans les temples de nos pères... Ces voûtes ciselées en feuillages, ces jambages, qui appuient les murs et finissent brusquement comme des troncs brisés, la fraîcheur des voûtes, les ténèbres du sanctuaire, les ailes obscures, les passages secrets, les portes abaissées, tout retrace les labyrinthes des bois dans l'église gothique ; tout en fait sentir la religieuse horreur, les mystères et la divinité... L'architecte chrétien, non content de bâtir des forêts, a voulu, pour ainsi dire, en imiter les murmures, et, au moyen de l'orgue et du bronze suspendu, il a attaché au temple gothique jusqu'au bruit des vents et des tonnerres qui roule dans la profondeur des bois.
Après la mer, la montagne et la forêt, il faut dire quelques mots de leurs contraires : le paysage sans eau — sans relief — sans arbres. Leur synthèse est effectuée dans la plaine nue, steppe ou lande, — désert si toute végétation disparaît. Spectacles mornes et tristes, évocateurs d'infini et de néant, où manque