‹ Le sentiment de la nature et son expression artistiqueChapitre 69 sur 157 · Ci-dessus, p · texte numérisé non relu

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qui le rivent à telle contrée en l'empêchant souvent de voyager.

L'artiste indigène est mieux placé que l'étranger pour sentir son pays natal, auquel il est attaché par le lien de l'atavisme et de la tradition, et plus encore par les souvenirs personnels. Les paysagistes hollandais, comme nos écrivains régionalistes contemporains — Frédéric Mistral et Maurice Barrés en tête — nous ont donné les images les plus complètes et les plus vraies de leur coin de terre, pour l'excellente raison qu'ils la connaissaient et l'aimaient mieux que personne, dans son passé comme dans son présent.

Mais on trouve aussi des peintres ou des écrivains qui, par un choix délibéré, ont élu une terre d'adoption dont le caractère les séduisait et s'harmonisait avec leur tempérament. Peut-être ne l'ont-ils pas pénétrée aussi profondément et transposée avec autant de fidélité que les indigènes (encore n'est-ce pas toujours exact) : mais il leur est arrivé souvent de lui donner plus de cachet, plus de relief, en faussant parfois l'ensemble, à leur insu, mais en faisant ressortir tel trait, tel détail dont la valeur n'apparaît pas aux yeux des gens du terroir. Est-il rien de plus breton, par exemple, que les paysages de M. Gottet? A-t-on mieux interprété la forêt de Fontainebleau que les peintres de l'école de Barbizon?

Il est bon, en effet, il est nécessaire que l'artiste sorte de son pays natal, fût-ce pour y revenir. On appréciemieux les paysages qui ne nous sontpas familiers, et qui éveillent l'attention, émoussée par l'habitude devant les spectacles accoutumés. Claude Lorrain doit la plénitude de son talent à l'Italie, tout

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comme Gœthe et Lamartine, Fromentin à l'Algérie, Chateaubriand à l'Amérique. Le voyage forme, diversifie; souvent il révèle des aptitudes, fait éclore des qualités. Si l'on veut comprendre à quel point il peut renouveler, même dans sa maturité, le talent d'un peintre ou d'un écrivain, que l'on compare les toiles rapportées du lac Majeur par Corot à ses tableaux antérieurs de rile-de-France^, qu'onsonge aux éblouissantes visions hindoues que M. Albert Besnard exposa à Paris en 1912, qu'on se rappelle enfin les voyages que faisait Zola, avant tel ou tel roman, pour se documenter, avec hâte peut-être, mais avec conscience, sur le cadre comme sur le milieu.

Les voyages ont un autre avantage, plus méconnu mais non moins important : ils nous permettent, au retour, de mieux apprécier les paysages de chez nous et de discerner les caractères qui constituent l«ur charme propre, leur cachet local. L'Auvergnat, par exemple,quiaura parcouru les Alpes et les Pyrénées, la Suisse et l'Italie, se rendra compte, et alors seulement, que la beauté de son pays ne réside pas dans la majesté des montagnes ni dans l'opulence des forêts, mais dans les volcans éteints, dans l'aspect fruste des villages construits en pierres noires sans crépi, et dans l'étendue des horizons que l'on observe rarement parmi d'autres massifs.

Tandis que les uns préfèrent les aspects calmes et riants, que d'autres recherchent les spectacles les plus sauvages ou les plus grandioses, certains ont une prédilection pour la nature arrangée, parée par et pour

1. Ceux-là ne sont pas supérieurs à ceux-ci, mais ils sont autres, ils ont peut-être empêché le peintre de s'immobiliser dans une « manière » qui risque de tourner au cliché.

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rhomme : des talents aussi différents que Watteau ou Lancret en peinture et M. Henri de Régnier en poésie, ont puisé le meilleur de leur inspiration dans les allées des parcs et des jardins, entre les parterres dessinés pour le plaisir des yeux et les statues que le temps commence à patiner. Par esprit de paradoxe ou pour mieux faire ressortir leur virtuosité en concentrant toute l'attention du public sur l'exécution, quelques-uns ont recherché volontairement le laid dans la nature, tel Raffaelli dans ses paysages de banlieue; le répulsif, comme Baudelaire dans sa description célèbre de la charogne. Ce sont là des exceptions, et de tels artistes nous conduisent évidemment par là aux antipodes du sentiment de la nature.

L'imagination joue un rôle capital dans la transposition de la réalité. Bien qu'elle emprunte ses éléments à l\ nature — ou, pour parler un langage plus psychologique, aux sensations perçues — , elle est prépondérante lorsque l'artiste veut peindre ou décrire un paysage historique* ou légendaire. Elle peut servir l'artiste mieux que le souvenir ou l'interprétation directe de la nature, car elle ne s'embarrasse pas des détails et se prête plus aisément aux constructions d'ensemble, à la synthèse. Est-il chez Victor Hugo un paysage plus expressif que celui de Booz endormi? Chateaubriand a fixé sa vision du déluge avec un relief vigoureux :

... L'oiseau même, chassé de branche en branche par le flot toujours croissant, fatigua inutilement ses ailes sur des plaines d'eau sans rivages. Le soleil, qui n'éclairait plus que

1. Encore dans ce cas est-il généralement loisible de voir les lieux où les faits se sont passés.

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la mort au travers des nues livides, se montrait terne et violet comme un énorme cada\Te noyé dans les cieux; les volcans s'éteignirent en vomissant de tumultueuses fumées, et l'un des quatre éléments, le feu, périt avec la lumière*.

Certains écrivains ont dépeint des contrées qu'ils n'avaient jamais vues, en s'inspirant de documents sans doute, mais surtout à l'aide de leur propre imagination. Pareille méthode ne saurait être recommandée : pour un Schiller qui réussit avec les paysages suisses (d'ailleurs très sobres) de Guillaume Tell^ ou pour un Hugo qui nous séduit par la fantaisie de ses Orientales^ ^ combien de tableaux ridicules et de descriptions mortes nous a valu cette méthode aujourd'hui abandonnée ? De plus en plus, les artistes ont le souci légitime de peindre d'après nature^-

Vient enfin l'imitation de l'artiste par l'artiste, nécessaire sans doute pour former le débutant, mais qui stérilise les facultés d'interprétation dès qu'elle devient un procédé chez les médiocres, voire chez des hommes de talent rendus paresseux par une notoriété précoce. Le plagiat du procédé qui a réussi, le snobisme, la servilité envers la mode, sont des i plaies de la peinture plus encore que de la littérature, \ et qui ne sévissent pas seulement dans l'expression ' de la nature. Combien a-t-on à déplorer dans les expositions et les salons la pauvreté d'inspiration et d'exécution chez les paysagistes qui — trop souvent '

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