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Le crime de Sylvestre Bonnard

l6 LE SENTIMENT DE LA NATURE

mais que les habitants de la campagne connaissent parfaitement, en y attachant un sens utilitaire : les paysans et les pêcheurs savent fort bien que l'état du ciel, des lointains, de la mer se modifie suivant la force et la direction du vent. Voici un aspect de la côte adriatique, avec vent d'est presque nul, remarquablement fixé par Gabriel d'Annunzio :

C'était un temps de levant. Le ciel était voilé, nébuleux, presque lacté. Une chaleur humide et immobile occupait l'air. La mer ayant perdu toute matérialité et tout mouvement, se confondait avec les vapeurs vagues des lointains : très pâle, sans haleine. Une voile blanche, une seule voile blanche — cette chose si rare dans l'Adriatique — , se levait là-bas vers les îles Diomedee, sans se remuer, indéliniment prolongée par le miroir de l'eau*...

Quiconque douterait de la poésie du paysage de pluie n'a qu'à relire le début de la Vita solitaria de Leopardi ou les descriptions si caractéristiques de M. Pierre Loti, qu'il s'agisse des mers de Bretagne ou d'Indo-Ghine. Nul mieux que l'auteur de Pêcheur d'Islande n'a vu et n'a évoqué, avec un relief tout objectif, les aspects et la vie des nuages* :

Autour des pêcheurs, dans les fonds immenses, c'était un nouveau changement à vue. Le grand déploiement d'infini, le grand spectacle du matin était terminé, et maintenant les lointains paraissaient au contraire se rétrécir, se refermer sur eux. Comment donc avait-on cru voir tout à l'heure la mer si démesurée? L'horizon était à présent tout près, et il semblait même qu'on manquât d'espace. Le vide se remplissait de voiles ténus qui flottaient, les uns plus vagues que des buées, d'autres aux contours presque visibles et comme frangés. Ils tombaient mollement, dans un grand silence, comme des mousselines blanches n'ayant pas de poids ; mais il en descen-

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