L'optique et la peinture
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Le point de départ est celui-ci : on ne peut reproduire par la peinture ou le dessin que des coins, des fragments de paysage et non un paysage entier. Il est impossible, par exemple, de rendre sur un plan un panorama, même par juxtaposition de « tableaux » successifs ; les essais faits dans ce sens n'ont jamais été heureux.
Mais voici une question plus importante. Certains paysages, dit-on, fort beaux dans la réalité, ne sont pas susceptibles d'être transposés par la peinture, comme le prouvent des tentatives réitérées, et imparfaites; au contraire, un coin de campagne très ordinaire donne souvent lieu à un bon tableau, même sous le pinceau d'un artiste moyen.
Ce raisonnement renferme une part de vérité : l'exemple du panorama en est l'indice. Mais il faut en retenir surtout que certains paysages sont plus faciles à traduire par la peinture, tandis que la reproduction de tels autres se heurte à des difficultés matérielles ou esthétiques, voire à des goûts hostiles et tenaces du public qu'un grand artiste seul peut vaincre ou braver. Par suite d'une longue accoutumance, et aussi parce que de telles visions sont les plus familières dans la nature ambiante, le sous-bois et le paysage classique avec l'arbre et la maison au premier plan et les hauteurs des lointains, plaisent à l'œil et paraissent encore à beaucoup les meilleures formules du paysage. La mer aussi semble demander à être relevée par des premiers et des seconds plans vigoureux : barques ou pêcheurs, rochers, falaises. On a ainsi dégagé une série de règles artificielles pour la composition du tableau, sur 1' « unité », l'échelle des tons et des lumières, la « pyramide », etc.
LES CONDITIONS DE l'eXPRESSION ARTISTIQUE l5l
^ Pour donner plus d'expression, on a systématiquement truqué la nature afin de la faire rentrer dans
l les règles. Avec les artistes médiocres, on est arrivé au cliché et aux tableaux-types où la chaumière qui fume, toujours identique et orientée de biais, fait face à l'arbre d'une hauteur déterminée à l'avance. Les impressionnistes ont réagi avec raison contre les tableaux trop « composés ». L'unité certes est nécessaire, mais elle ne saurait être factice, et elle doit se dégager d'elle-même du paysage sans avoir été recherchée. La tyrannie des premiers plans commence à être rejetée, et le public s'est habitué fort bien aux larges plateaux et vallonnements de M. Pointelin, sans repoussoir, et par là même si larges, si aérés, si expressifs. J'ai remarqué au Salon, il y a une quinzaine d'années, un tableau dont j'ai oublié l'auteur, et qui s'appelait, je crois. Le Chemin du soleil; c'était une vision de pleine mer, sans côtes, sans bateaux, avec uniquement de l'eau, du ciel et le reflet du soleil sur les vagues : question de facture à part, c'est un des paysages marins les plus impressionnants que j*aie vus. — D'ailleurs, par une loi générale, les sujets des paysages vont en se simplifiant'. Les montagnes les plus grandioses présentent les difficultés inverses : les cimes paraissent trop proches et trop hautes à l'œil des peintres. Écoutons l'un d'eux exprimer l'opinion courante :
Le manque de recul, les formidables à-pics de montagnes de trois mille mètres qui barrent complètement la toile et ne laissent apparaître le ciel que vers le bord du cadre, ont tou-
1. A l'origine (ci-dessous, p. 203) le paysage n était qae l'accessoire du tableau, parce qu'il ne semblait pas suflisant pour attirer à lui seul l'attention.
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joïirs été un obstacle insurmontable à la peinture alpestre. Segantini, en se fixant sur les hauts plateaux de l'Engadine, avait pu retrouver les terrains horizontaux lui permettant d'étager ses vastes compositions, et ne laissant apparaître les cimes qu'après une succession de plans, qui, par contraste, donne à celles-ci toute leur grandeur *.
Je ne crois pas, pour ma part, l'obstacle insurmontable. Je retiens seulement que les caractères de la nature alpestre troublent et déconcertent, chez les peintres actuels, les principes de composition et d'esthétique qu'ils ont hérités de leurs maîtres et auxquels ils sont accoutumés. Pourquoi ces principes ne se transformeraient-ils pas en s'adaptant à des exigences nouvelles? On fera des paysages avec peu de ciel et sans ciel — comme dans les sous-bois, après tout : et on en a déjà fait, telles certaines vues saisissantes de crevasses qu'un vieil artiste de Ghamonix exposait naguère dans un petit musée près de la gare. Je conviens que les peintres de montagne sont loin d'avoir donné ce qu'on pouvait attendre d'eux ^ : mais c'est un art encore dans l'enfance (le paysage, lui-même, est relativement récent). Il faudrait une nouvelle éducation esthétique pour traduire par d'autres conventions des conditions toutes différentes de lumière, de coloris, de perspective.
L'unité s'obtient avant tout par la mise en valeur des caractères essentiels et de l'ensemble, tandis que sont négligées les particularités inutiles, comme les détails du terrain ou des herbages; les coins du tableau, qui n'attirent pas la vue, sont traités som-