La Veillée d'Auvergne, mai 1913, p
2. C'est aussi ropinion d'un naturaliste, M. Gaston Bonnier {Les Alpes^ dans la Revue hebdomadaire, l»*" nov. 1913).
LES CONDITIONS DE l'eXPRESSION ARTISTIQUE l53
mairement. Mais l'unité ne doit pas être tyrannique ni grouper nécessairement, comme certains théoriciens le prétendent, tous les éléments autour d'un motif central auquel ils sont subordonnés : si le peintre transpose et ne décalque pas les paysages, il ne faut pas cependant qu'il les dénature en cherchant à asservir les aspects du monde aux lois de la raison.
Une dernière question se pose : la fidélité de l'interprétation chez les peintres.
A ce point de vue, on peut distinguer facilement deux tendances, — on pourrait presque dire deux écoles parmi les paysagistes. Les uns, consciencieux et scrupuleux parfois jusqu'à l'excès, ne travaillent que d'après nature, et s'efforcent de reproduire, avec le plus de fidélité possible, des spectacles auxquels l'art, estiment-ils, ne pourrait rien ajouter. De véritables artistes, et de très grands, ont procédé ainsi, comme Théodore Rousseau. Pareille imitation ne saurait nuire au talent, car la nature est le grand maître, qui seul peut renouveler les sources d'inspiration, les procédés de transposition, et auquel l'art revient nécessairement après s'en être éloigné : témoin le mouvement impressionniste. De tels tableaux ont un accent remarquable de sincérité, de vérité, de vie.
Voici en regard les tempéraments qui tendent à synthétiser, à transformer la réalité conformément à leurs sensations dominantes. Les uns font de simples croquis sur place, pour les compléter à l'atelier.
l54 LE SENTIMENT DE LA NATURE
^ D'autres, comme Millet, observent longuement et notent de mémoire les traits, les détails, les gestes qui les ont frappés : ils ne retiennent ainsi que les éléments caractéristiques, les parties essentielles du paysage : leurs tableaux donnent une impression plus nette, plus « une », plus intellectuelle.
L'école romantique est allée plus loin dans cette voie, en déformant complètement les aspects de la nature pour leur donner plus d'expression, pour les dramatiser. On a pu remarquer * qu'il serait impossible d'identifier les paysages auvergnats de Paul Huet sans le secours du catalogue. Qu'on feuillette jusque vers 1860 la collection du Magasin Pittoresque qui contient une fort belle série de gravures sur bois, et l'on sera frappé de voir combien les sites et les montagnes sont stylisés et deviennent plus tourmentés ou plus élancés que dans la réalité ^. On ne peut nier que de telles transformations ne donnent du caractère aux visions fantaisistes. Mais aujourd'hui nous sommes plus exigeants, plus réalistes pour le paysage, même historique : nous demandons à l'artiste d'interpréter la nature et non de la recréer suivant son caprice.
La part de l'homme est de plus en plus restreinte dans le paysage contemporain. Les premiers paysagistes français, depuis Poussin et jusqu'à Corot, ont placé volontiers des personnages dans le décor de la nature pour sacrifier à la mode ou à la tradition : on