Par exemple La mort de SaphOj de Gustave Moreau
l56 LE SENTIMENT DE LA NATURE
prétendue « infériorité » du paysage est une formule surannée qui a fait son temps; le paysage s'est maintenant classé comme l'égal des autres genres : point n'est besoin de vouloir l'ennoblir, l'intellectualiser par des velléités prétentieuses qui risqueraient de le discréditer. Le peintre doit s'efforcer, avant tout, de faire voir et sentir les spectacles de la nature, d'interpréter ses sensations par des formes et des couleurs expressives : s'il se dégage des idées générales de son œuvre, ce ne peut être que par surcroît, sans recherche et sans effort préconçus.
2^ Dans la littérature.
L'art de suggérer, qui occupe déjà une si grande place dans la peinture, est le seul qui soit à la disposition de l'écrivain. Celui-ci, à l'aide des signes sonores qui sont devenus dans chaque langage l'image auditive — et visuelle par leur représentation écrite, — des objets et des idées, doit évoquer tel ou tel aspect de la nature en éveillant les sensations diverses et multiples que provoquent les paysages. S'il a sur le peintre l'infériorité de ne pas offrir à l'œil — qui est le sens le plus intéressé — une reproduction directe de la réalité, en revanche il a toute latitude pour choisir les éléments et les impressions, pour traduire les changements et les mouvements aussi bien que l'aspect momentané.
Certains écrivains — analogues aux peintres qui brossent leurs toiles par larges touches — excellent
LES CONDITIONS DE l'eXPRESSION ARTISTIQUE iS;
à donner des ensembles par des notations simples et brèves. Soient ces vers de Vigny :
Quand devant notre porte Les grands pays muets longuement s'étendront *,
ou telle célèbre finale de Heredia, comme :
Toute une mer immense où fuyaient des galères 2.
On en trouve aussi chez Victor Hugo :
Le clair de lune bleu qui baigne l'horizon ^ .
Et chez Mistral :
La Crau était tranquille et muette ; au loin son étendue se perdait dans la mer et la mer dans l'air bleu *.
Ce n'est pas un hasard si ces visions brèves et sommaires apparaissent' toujours comme des fonds de tableaux : si, aux premiers plans, ressortent des éléments souvent multiples, dans les lointains au contraire les détails s'effacent pour laisser place à une impression unique et très simple. Elles terminent fréquemment la strophe ou le poème : l'écrivain éprouve le besoin de s'arrêter, au moins un instant, après avoir ouvert la perspective de ses horizons; de même les lointains du paysagiste (bien que peints les premiers) attirent en dernier lieu l'attention du spectateur, aux yeux duquel ils achèvent le tableau.
Certains auteurs donnent la sensation du relief, du pittoresque, grâce surtout à l'emploi de l'épithète