‹ Le sentiment de la nature et son expression artistiqueChapitre 80 sur 157 · Cf. ci-dessus, pour Lamartine, p · texte numérisé non relu

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tableaux » *, tandis que dans les Méditations ou les Harmonies^ elles sont extrêmement simplifiées, réduites à quelques touches. L'originalité des paysages de Lamartine et de Rousseau, c'est, je crois, l'entrecroisement, ou mieux la pénétration, l'amalgame des sensations visuelles, auditives, olfactives... et émotives surtout : ce sont des synthèses d'impressions, de véritables états d'âme. Prenons Vlsolement^ et surtout des paysages italiens comme Ischia^ le Dernier regret ou des paysages savoyards de Rousseau : c'est autre chose, sinon mieux qu'une vision : c'est la résurrection de tout un monde sensible avec les bruits des vagues, des torrents, les chants de la barque, l'odeur des fleurs, des bois, de l'air, avec les réflexes produits sur l'homme : langueur, joie de vivre, mélancolie ou regret.

L'évocation du milieu peut être obtenue à l'aide d'un procédé tout diff'érent, par la recherche de la couleur locale. C'est un souci tout moderne : la variété des aspects, dans le temps, comme dans l'espace, n'a guère préoccupé nos aïeux : cette question déborde singulièrement le cadre du paysage 2. Bernardin de Saint-Pierre a introduit et exprimé en France ce sentiment pour la description de contrées

1. G. Lanson, op. cit., p. 939. Cf. pour Rousseau le jugement de M. D. Mornet [op. cit., p. 421-2) : « Il ignore tout d'abord l'art de Tépithète pittoresque... Il multiplie dans ces pages les plus vagues des épithètes... : bois épais, épais feuillage, épaisse forât — coteau fleuri, jardin fleuri — plaine d'eau immense, immenses glaces, immenses roches, sans compter les verts et les verdoyants ». Et p. 439 : « Rousseau n'a qu'une pauvre palette : il ignore l'art des transpositions. »

2. Cf. F. Brunetière, L'évolution delà poésie lyrique en France au xix« siècle, t. I, pp. 83-96.

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étrangères, et Chateaubriand pour l'histoire. L'école romantique, entraînée par les historiens, Augustin Thierry, Michelet, etc., s'est fait le champion de cette idée, dont Flaubert devint aussi un illustrateur avec Salammbô et l'un des Trois Contes. Tout l'art consiste à dégager ce par quoi tel aspect de la nature diffère des spectacles familiers aux lecteurs.

Tels écrivains excellent à donner le mouvement : ce sont des visuels, qui ont déjà la science des contours et du relief. On peut noter deux procédés principaux. D'abord l'instantané, analogue à celui du peintre, le croquis d'une position qui suffit à éveiller l'idée de mouvement; le littérateur a d'ailleurs l'avantage de pouvoir associer, à l'image visuelle, pour la renforcer, l'image auditive, témoins les canards sauvages de Chateaubriand, « le cou tendu et l'aile sifflante ». Il peut au contraire dérouler les phases successives du phénomène comme dans ces vers classiques de Midi :

Du sein des épis lourds qui murmurent entre eux Une ondulation majestueuse et lente S'éveille et va mourir à l'horizon poudreux.

La première manière est plus vive, plus imagée, plus impressionniste, mais aussi plus difficile, carie croquis doit être bref et suggestif ; la seconde convient mieux à l'expression des mouvements lents et majestueux : on voit tout le parti que Leconte de Lisle en a tiré.

L'animation du paysage varie suivant les écrivains : elle atteint son maximum avec les artistes épris de la vie. Quelques-uns, en dehors de toute conception métaphysique, tendent, par un procédé plus spéciale-

LES CONDITIONS DE l'eXPRESSION ARTISTIQUE l6l

ment littéraire, à personnifier les choses pour animer le tableau. On trouverait de nombreux exemples dans Mistral, pour qui cette formule paraît bien correspondre â une vision du monde. 11 en est tout autrement chez le poète allemand Hebel qui a recherché seulement une image originale en parlant du petit nuage bleu et rouge que le soleil prend comme mouchoir pour s'éponger le front*. Mais la démarcation est souvent difficile à préciser.

Abordons la technique de la description, qui est commandée d'abord par quelques idées maitresses

Une description, quand elle n'est pas faite uniquement à titre documentaire, doit être vivante, c'est-àdire refléter des impressions ou des émotions. Une énumération froide et sèche, même groupée, même présentée avec art, nous laisse insensibles et ne saurait prétendre à exprimer l'amour de la nature. C'est le cas pour tous les écrivains de second ordre du xviii® siècle et du premier Empire, — Delille en tête — qui ont voulu faire des descriptions pour suivre la mode, mais qui n'ont mis aucun sentiment dans leurs peintures mortes.

Un autre mérite de la description, c'est la brièveté. Vérité longtemps méconnue, mais aujourd'hui universellement admise : pour le lecteur, les plus expressives peintures sont les plus concises, car les longueurs, malgré l'habileté de l'arrangement et l'art de l'exécution, risquent de faire disparaître les en-

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