‹ Le sentiment de la nature et son expression artistiqueChapitre 81 sur 157 · Der Sommerabendi · texte numérisé non relu

Der Sommerabendi

DAUZAT 11

l6a LE SENTIMENT DE LA NATURE

semblés et de noyer le paysage dans les détails en supprimant le relief et le caractère. Avez-vouslu une longue tirade de Delille ou trois pages de Walter Scott consacrées à la façade d'un château, il vous reste une impression confuse, brouillée, au lieu de la vision nette qu'aurait gravée en vous Chateaubriand en trois lignes ou Victor Hugo en deux vers.

Il ne saurait en être autrement. La littérature ne peut prétendre, encore moins que la peinture, à reproduire complètement un paysage. Elle doit en dégager les éléments saillants pour faire surgir en nous une image. Un tel procédé est aussi le seul conforme à la vérité. Rassemblons nos souvenirs, fermons les yeux, pensons à tel paysage qui nous a particulièrement frappé ou qui nous est familier : que nous enreste-t-il? une impression générale, des traits caractéristiques qui le gravent dans notre mémoire et le distinguent des autres, — une silhouette de montagne à l'horizon, un coloris de mer, de nuages, de forêts avec tel détail qui particularise l'ensemble; mais nous serions incapables de le décrire par le menu d'après notre seule mémoire et sans rien inventer. Aussi souscrivons-nous pleinement à ce jugement de M. D. Morneti :

Décrire, ce n'est pas seulement avoir le sens des formes, des couleurs et des sonorités ; c'est encore choisir dans la masse confuse des feuillages, des verdures, des horizons, les lignes neuves, les détails vivants. Une page ne se fait pas dans le style avec des arbres, des gazons, des collines, des verdures et du ciel bleu. Il y faut discerner qu'un arbre pâle, tremblant sur une colline, est le paysage tout entier ; qu'une touffe de fleurs, tache éclatante sur un vieux mur, est l'âme

1. Le sentiment de la nature en France de J.-J. Rousseau à Bernardin de Saint-Pierre, pp. 424-5.

LES CONDITIONS DE l'eXPRESSION ARTISTIQUE l63

précise d'un coin de campagne ; que la transparence verdâtre d'une mare fleurie de nénuphars est la vraie face d'un vallon, et non le ciel bleu qui la domine ; qu'il y a des visages des choses comme des visages humains, et qu'il ne suffit pas pour nous les peindre de parler d'yeux, de nez et de bouche.

C'est l'art du détail individuel, celui des grands peintres de la nature, d'un Chateaubriand, d'un Hugo ou d'un Flaubert qui fait revivre la physionomie des bois et des campagnes, comme le pli d'une bouche et le frémissement d'une narine ressuscite un visage connu.

La brièveté comme le relief, vigoureux et coloré, de Heredia, est justement célèbre. Citons ce croquis, moins connu en France, de Henri Heine, remarquable par sa sobriété et par la science des valeurs :

L'air est frais et il fait sombre, — et silencieux coule le Rhin; — le sommet delà montagne étincelle — dans l'éclat du soleil dusoii**.

Nous n'avons pas l'intention d'analyser dans ses éléments multiples l'art de la description*. Nous rappellerons seulement, dans leur application au paysage, quelques principes bien connus.

D'abord l'importance de l'élément verbal en luimême, qui semble surtout une préoccupation moderne. Les classiques concentraient leurs efforts sur le mot juste et le « mot mis en sa place ». Les

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