‹ Le sentiment de la nature et son expression artistiqueChapitre 83 sur 157 · h''é\'olution de la poésie lyrique, l, p · texte numérisé non relu

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tant que Hugo n'est pas le seul, et que la phrase de Chateaubriand, la strophe de Lamartine n'est pas moins — quoique autrement — musicale que ses vers. N'entendez-vous pas ces quatrains chanter comme un violon dans une nuit d'Italie, au large de Sorrente :

A la molle clarté de la voûte sereine, Nous chanterons ensemble assis sous le jasmin, Jusqu'à l'heure où la Imie en glissant vers Misène Se perd en pâlissant sous les feux du matin.

Ou:

Celui qui respirant son haleine embaumée Sentirait ses cheveux soulevés par les vents Caresser en passant sa paupière effleurée Ou rouler sur son front leurs anneaux ondoyants i...

On ne saurait nier la valeur sonore et évocatrice du mot dans des vers comme celui de Vigny :

Un navire passait majestueusement.

Tous les grands écrivains modernes ont connu et utilisé ce pouvoir physique des mots : est-il besoin de rappeler le « gueuloir » de Flaubert? C'est en résumé une association d'idées d'une espèce spéciale qui résulte d'une sensation auditive produite par un

1. Ischia. Le rythme entre pour une part prépondérante dans cette mélodie. Cette question nous entraînerait trop loin. Qu'il nous suffise de faire remarquer que Lamartine évite (comme Racine) la succession des temps forts (ou syllabes accentuées) et que ses vers les plus musicaux forment une succession de trochées ou d'anapestes d'intensité (c. a. d. les longues étant remplacées par des syllabes accentuées, les brèves par des atones) La seconde des deux strophes citées ici est une succession parfaite d'anapestes (sauf réserve pour le premier hémistiche).

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mot plus sonore, plus long, moins habituel que les autres, ou par une combinaison particulièrement musicale ^

La valeur expressive des mots peut provenir d'une autre source : par exemple, de la liberté de construction de la phrase et de la facilité de créer des mots nouveaux, surtout par composition. A cet égard, l'allemand a un grand avantage — renouvelé du grec — sur les autres langues contemporaines : manié par des écrivains de talent, il donne à ses descriptions un relief remarquable (que la traduction ne peut conserver), et il lui est plus facile de s'accommoder à la personnalité des sensations, puisque l'ordre des mots peut suivre à volonté celui des idées. Voici par exemple un quatrain de Ruckert :

Des Himmels Wolken thauten Der Erde Frieden zu; Bei Abendg'lockenlauteii Ging" du Natur zu Ruh.

Même en forçant un peu le génie de la langue française pour rendre actif un verbe neutre, on ne donnera pas l'image exacte du premier distique en traduisant : « Les nuages du ciel rosoyaient la paix sur la terre », car il est impossible de rendre

1. La valeur colorée du mot serait une question beaucoup plus délicate. Tout le monde connaît le fameux sonnet de Rimbaud sur la couleur des voyelles. Ce n'est pas là tout à fait une fantaisie. M. Medeiros Albuquerque a signalé [Journal de Psychologie^ marsavril 1911) un curieux phénomène d'audition colorée : il résulte de son enquête que pour les personnes de langue portugaise Yu (= ou) est noir. L'explication est simple : les mots portugais les plus importants qui ont pour tonique cette voyelle expriment des idées noires [escuro^ sombre ; liito. deuil, etc.)

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la première inversion et Tordre syntaxique du second vers; quant au mot composé du troisième, il est certain que Timpression est toute changée et alourdie dans cette transposition : « Avec le tintement des cloches du soir, la nature allait au repos ».

En revanche il est juste de constater que les écrivains allemands ont souvent des tendances à abuser de ces facilités, et que les Français sont arrivés à des résultats supérieurs lorsqu'ils ont réussi à triompher d'un instrument plus rebelle*.

Le rôle de Tépithète est connu. Le changement de la place usuelle de l'adjectif produit un effet certain, à condition de ne pas dégénérer en procédé. Les grands écrivains recherchent surtout l'épithète neuve, qui n'est pas nécessairement le mot rare : le maximum d'effet semble obtenu, au contraire, par l'alliance nouvelle de deux termes usuels, mais qui ne sont pas ordinairement associés. La condition essentielle de cette union est d'être suggestive : à ce prix elle ne choquera point. C'est le cas de Vaile sifflante de Chateaubriand, et de maintes trouvailles heureuses de Hugo :

Les arbres sont profonds et les branches sont noires *.

Les écrivains italiens contemporains, à la suite de Carducci, ont poussé parfois à l'excès la recherche de l'adjectif neuf.

1. Plus rebelle aassi en ce sens que les mots s^usent plus vite en français pour devenir de simples signes d'idées, tandis qu'ils gardent plus longtemps en allemand leur valeur imagée.

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