‹ Le sentiment de la nature et son expression artistiqueChapitre 92 sur 157 · O/?. cit., pp · texte numérisé non relu

O/?. cit., pp

2. Op. cit., pp. 208-217. Cf. La Littérature arabe de G. Huart. Pour rArménie, on consultera les anciens Poèmes arméniens par A. Tchobanian : ils accusent un sentiment assez vif de la nature, mais qui s'exprime rarement par la description.

s'intéresse qu'à l'homme, à sa vie, à son bonheur, à sa conduite, et qui envisage l'éloquence, l'histoire, la poésie elle-même sous l'angle de la morale pratique. De prime abord, le sentiment de la nature paraît absent de la littérature grecque. On en chercherait à peu près en vain des vestiges chez les prosateurs \ et chez les poètes bucoliques eux-mêmes, — lorsqu'on relit par exemple Théocrite à ce point de vue — on est frappé par l'indigence des descriptions, lâches, flottantes, où un paysage flou est à peine indiqué en quelques lignes ^.

C'est une constatation qui ne saurait diminuer en rien la valeur de la littérature grecque, dont nous sommes un admirateur fervent : mais ses qualités sont ailleurs. Les Grecs ont concentré leur attention sur l'homme, et à cet égard ils sont inimitables : ils ont trouvé les accents justes, émus, profonds, pour dire nos joies et nos douleurs, et rien ne dépasse, rien n'atteint peut-être chez les modernes le pathétique de la prière de Priam, du XXXIIP chant de VOdyssée ou Ôl Œdipe Roi, Mais ils n'ont pas associé la nature à nos peines, à nos plaisirs, à nos espoirs : pour tout dire, ils ne l'ont pas aimée, j'entends aimée pour elle-même, en dehors des satisfactions positives qu'elle peut nous procurer. Ils ne l'ont considérée que du point de vue utilitaire. Les hommes de cette race n'ont jamais été des rêveurs. Il ne suffit pas de

1. A part quelques rare» patsagei de PUton (par exemple le charmant début de Phèdre) et de Xénophon [Économique).

2. «... Malgré tous les détails rustiques que comporte leur profession de berger [des personnages], on ne sent pas très vivement et très directement chez Théocrite la présence de la nature.» (V. de Laprade, op. cit., p. 351),

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dire avec Chateaubriand que leur mythologie rapetissait la nature : c'est là un effet, et non une cause; ici encore la religion est une création de la conscience collective d'un peuple.

Objectera-t-on que les Grecs pouvaient sentir très vivement 1a nature, mais queleurg écrivains traitaient d'autres sujets, parce que telle était la tradition littéraire? Cet argument ne peut se soutenir sérieusement. A toute époque et en tout pays, poètes et prosateurs ont exprimé les sentiments de leur temps, et ils ont su assouplir et renouveler les genres pour y introduire les émotions, les préoccupations de leurs contemporains. Et quelles occasions ne s'offraient pas à eux, comme dans les narrations de V Odyssée et d'Hérodote sur les pays inconnus et étranges? Rappellerai-je aussi les célèbres vers d'Euripide :

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« Il est doux de voir la lumière; ne me force pas à voir ce qu'il y a sous la terre ». Gomment! le poète avait à sa disposition les ressources du chœur et de la lyrique, et il se serait borné à cette phrase, il aurait manqué un effet certain devant un public qui aurait aimé la nature, en ne disant pas un mot, dans les plaintes d'Iphigénie, sur les beautés du paysage qu'elle allait quitter? C'est inadmissible. Il suffit de mettre en regard — situation analogue — les plaintes de Régina dans les Burgraves ou de la Jeune Captive, pour comprendre la différence des sentiments. — La littérature grecque est assez riche en

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