ET LE PAYSAN
Il faudrait au savant, étions-nous tenté d'éciire à la fin de notre précédent chapitre, une vie plus près de la Nature, une communion de chaque heure avec ses aspects changeants, imprévus. Hélas, des multitudes d'hommes jouissent de cette vie et de cette communion, et ne s'en doutent même pas !
Nous parlons des campagnards, laboureurs, paysans. C'est une chose qui nous a toujours frappé : Comment donc se fait-il que ceux-là mêmes qui vivent dans la Nature, qui ont le privilège non pareil d'être ses plus proches voisins, de la connaître tout au moins par ses aspects généraux, de l'ensemencer, d'en recueillir les fruits bénis, comment se fait-il que ces êtres n'aient pas conscience de sa divine beauté >
Ils l'aiment autrement, dites-vous ?
Mais non, mais non, et cela confond !
Il y a en tout cela des anopialies, des antinomies souvent comiques à force d'être extravagantes. . .
C'est dans les pays où chantent et jaillissent le plus de claires sources que le paysan a le plus de méfiance à l'égard de l'eau : (( L'eau fait mal. )) Tel est le résultat de son expérience séculaire.
C'est encore aux contrées montagneuses où circule l'air le plus léger et le plus riche autour des forêts salubres, où les replis ondoyants et les courbes gracieuses de la terre sont baignées de la lumière la plus chaste, la plus blonde. . . c'est là que le paysan aime le mieux à se terrer, à se priver d'air et de lumière.
Partez un matin d'été et gravissez les hauteurs prochaines : Tout autour de vous chante et sourit. A peine les roses matinales, annonciatrices du soleil, ont-elles fleuri au ciel ingénu, après les teintes de perle nue de la prime aurore, déjà les forêts s'animent, les légères et transparentes vapeurs qui cachent les formes des montagnes violettes s'évanouissent. . . Auprès de vous, le long du chemin, entre les blés, les yeux bleus des bluets vous regardent comme à la dérobée... A mesure que la matinée s'avance, une gloire de lumières et de rayons vous pénètre et vous grise . . . Quelles délices, quelle joie indicible, quelle parfaite sérénité, quelle vie intense, débordante, heureuse, librement épanouie. . .
A la première halte, vous vous arrêtez à la ferme voisine. . .
Voici déjà les murs de l'habitation solidement assise sur les pentes. . . Ne cherchez pas la porte sur la façade principale, ensoleillée, qui surplombe.
LE PAYSAN lOI
mais détournez-vous, contournez la maison. Entre la muraille de la montagne et l'habitation, voici un cloaque. . . Vous enfoncez jusqu'à la cheville dans une boue noirâtre. Enfin, voici le seuil surbaissé bien au-dessous du niveau du sol ; avant d'y parvenir, il faut encore monter et marcher sur le tas de fumier, le solennel et antique fumier qui semble le cerbère traditionnel — gardien de la porte. . .
Entrez enfin. C'est la nuit ! Une grande cuisine éclairée par la seule porte ouverte, les murs noirs, le pétrin-table gluant de crasse, le sol de terre battue, humide et semée de choses innommables. . . la grande cheminée pittoresque tant vantée par les poètes... Un ensemble écœurant.
Mais vous avez soif. Après bien des pourparlers, on vous offre un verre. . . d'eau -de-vie. Il est à peu près impossible d'obtenir du lait... Et l'eau... Mon Dieu, l'eau coule bien près de la porte d'entrée et de ses ordures.
Demain, vous apprendrez que l'homme à qui vous avez parlé jouit de quatre ou six mille livres de rente. . .
Qu'on veuille bien nous pardonner cette description. Elle seule pouvait faire comprendre notre sentiment de désolation en face de cet état de choses et d'esprit. . .
Oui, nous sommes navrés de voir ces créatures ainsi souillées, vraiment dégradées par leur renie-
ment, leur mépris des beautés, des pures clartés, des joies et des couleuis qui foisonnent autour d'elles. Ces hommes et ces femmes ont des yeux et ne voient point. . .
Un bel arbre, c'est pour eux l'arbre qui rapporte beaucoup. Un beau temps, même un temps gris, c'est la température désirée pour la récolte.
Et pourtant, il y a quelque chose. N'exagérons rien. Il y a de ces êtres qui ne peuvent supporter l'exil, et qui meurent ou « languissent )) loin de leurs montagnes natales... A la ville, ils n'ont qu'un rêve, y revenir, fut-ce pour garder les bestiaux.
Ah, pauvres, pauvres hommes ! Travailleurs s'il en fut, lutteuis obstinés contre la terre ingrate qui se révolte, écrase les murs de soutènement, s'affaisse ou bien se laisse manger par le torrent. C'est donc vous qui êtes les nourriciers du monde, qui vous livrez au labeur saint et béni, qui faites
Le geste auguste du semeur !
Pauvres âmes puériles en des corps décrépits, décharnés, rabougris, déformés, rendus monstrueux par un travail écrasant; par les funestes habitudes des fardeaux portés sur la tête ou la nuque en un âge trop tendre.
Vos enfants du moins qui vont maintenant à l'école, apprendront-ils à goûter les privilèges de la campagne, de la lumière et de l'air limpide ? Pauvres petits : Déjà l'air de vieillards, pas souvent joyeux, trop lût plies sous le fardeau défor-