L ÉMOTION PREMIÈRE I
formes monstres aux métamorphoses rapides s'alignent et s'éclairent de lueurs fauves, ors ternes, rouilles grisâtres, pâleurs cadavériques. Bientôt, toute l'étendue du ciel est sombre uniformément comme si la terre s'était couverte d'une coupole de métal noir.
Des rugissements lointains éclatent et se répercutent dans les gorges et les replis des montagnes. Des éclairs rayent le ciel. Les grondements du tonnerre se rapprochent, se renforcent, se multiplient.
L'air semble surchauffé et raréfié. La poitrine se dilate difficilement. .Mais — d'abord timidement — comme égrenées à regret, de rares gouttes de pluie tombent. . . L'odeur des parterres en fleurs paraît étouffante. La pluie devient plus serrée, et crépite sur les feuilles. Les roulements de tonnerre commencent à s'éloigner...
Alors une délicieuse fraîcheur passe dans l'air, l'odeur pénétrante de la terre mouillée suscite en mon cœur je ne sais quelles énergies violentes, je ne sais quel amour fécond, fruste, indestructible, héréditaire, pour la mère, la nourricière, la Déesse. Quelque chose de mystérieux, de doux et de fort me rattache inexorablement à cette nature tourmentée, altérée, flambante, et puis calmée, parfumée, alanguie de tendresse,.. Entre les nuages qui fuient, le ciel paraît plus pur et comme lavé, et les étoiles sont de légères gouttes de pluie qui seraient brillantes là-haut... Oh ce parfum de la campagne desséchée qui s'est abreuvée à la pluie céleste, cette ardente Vie qui coule à travers tout !
La nature sereine, la nature troublée : Deux moments dissemblables : Deux émotions qui devraient être contradictoires... Elles sont au fond identiques, en leurs effets tout au moins. Dans les deux cas précités quelque chose vibrait en moi ; une modification s'opérait en mes pensées parce que je me trouvais en contact avec ces choses que j'appelais belles. Je reconnaissais la présence — hors de moi — d'une Vie, d'une Puissance, d'une Force qui animait cette nature, et j'inclinais mon âme devant Elle.
Mais qu'était-ce que tout cela ?
Cette émotion toute fruste et ainsi racontée estelle parallèle chez tous mes semblables? La nature la suscite-t-elle toujours aux coeurs des hommes ? Et puis d'où vient-elle > Par quels procédés de ma mentalité s'est-elle opérée.
Que de questions — celles-là et d'autres encore — se posent au sujet de cette émotion que j'appelle/ire;?n*é?e, non parce qu'elle n'a pas été précédée pour moi par d'autres identiques dans le temps dont ma conscience a pu mesurer l'espace, mais parce que, telle que je viens de la décrire, elle s'est présentée toute nue... Et sans doute l'hérédité, l'éducation, mon tempérament, mon caractère m'ont prédisposé à la ressentir ainsi, mais, puisque rien de conscient en moi n'a paru en être cause, elle constitue pour ma mentalité l'émotiontype la plus simple et la plus rapprochée possible de la moyenne de ses pareilles.