L HOMME PRIMITIF
(( L'imagination, dit Fr. Loliée, tâtonne dans la nuit des vieux âges, sans espoir de discerner le fil conducteur qui la ramènerait au principe du langage et des idées. On ne dira jamais quels furent les premiers chants ou les premières plaintes encore pareils à des cris, qui sur des lèvres humaines, tentèrent d'exprimer les balbutiements de l'amour, le vague concept d'une vie supérieure, le gémissement de la douleur ou la mystérieuse crainte du surnaturel. »
A première vue, ne nous semble-t-il pas cepen- .dant que lorsque l'homme — â demi dégagé des ténèbres de l'inconscience — parcourait les solitudes inextricables du monde, il dut écouter avec une religieuse terreur le vent gémir dans les arbres et les torrents inconnus gronder au loin des terres inexplorées r
Mais l'émotion qui le faisait tressaillir alors sous sa hutte de branches, n'était pas mélangée de joie et de tendresse, comme pour nous. . , chez lui, c'était encore uniquement de la peur.
l6 LE SENTIMENT DE LA NATUKE
De se sentir faible et petit en face de ces forces aveugles qui courbaient les arbres et roulaient des rochers, d'entendre ces voix mystérieuses qui s'irritaient au fond des montagnes, il dut frissonner de terreur.
N'étaient-ce point des êtres forts et méchants qui s'acharnaient contre lui >
Longtemps il peupla cette nature d'une foule de dieux puissants auxquels il s'adressait dans l'angoisse. Mais peu à peu, dans la mesure où des organisations s'ébauchaient, où les sociétés se poliçaient, l'homme fut plus rassuré contre l'inconnu... Alors il voulut des divinités douces et belles. .. EUesétaient présentes. Il anima les chants des sources et les sourires de la mer. A côté des dieux terribles et méchants, il y eut les déesses de la grâce et de l'amour.
Ainsi, épouvante et terreur, et puis amour et tendresse, voilà les premières apparitions sur notre globe du sentiment de la nature .
Mais ce n'est là qu'un aperçu rapide d'une mystérieuse genèse opérée dans l'âme primitive. . .
Par quels procédés instinctifs de l'esprit, par quelles analogies, comparaisons, images d'une âme rudimentaire encore, la peur s'est-elle muée en adoration, l'adoration en amour? Ou encore, comment les premiers hommes ont-ils attribué la vie consciente à telles et telles manifestations de l'Univers) Pourquoi ont-ils décoré tour à tour ces vies des attributs de force, de cruauté, de domination, de grâce, de beauté, d'amour même >
l. IIOAIME PRIMITIF 17
Certainement nous n'avons pas ici la prétention ridicule de découvrir une nouvelle origine des pensées et des sentiments humains... Mais à l'aube de la préhistoire tout se tient, tout se relie, tout s'enchaîne. Les commencements des religions, des arts, des industries se confondent.
La première divinité, le premier amour révélés au cœur de l'homme, c'est la lumière.
Aux sommets des montagnes d'Asie, les patriarches attendent anxieusement pendant la nuit le retour de l'aube pure annonciatrice du soleil fécondant et chaud, régénérateur de vie et de force aux membres engourdis pendant les heures fraîches. Les petites étoiles nues qui scintillent dans la lim-pide et tranquille nuit, le blond croissant qui flotte dans le bleu foncé du ciel nocturne ne suffisent pas aux âmes ingénues et inquiètes...
Pendant l'enfance, les saisons paraissent longues ; il semble que l'été — lorsque Pâques est passé — va durer toujours. . . Un été ! C'est une vie pour le jeune être qui n'a pas encore eu la sensation affolante de la brièveté de notre existence. Serait-ce paradoxal d'assimiler l'enfance du monde à l'enfance des individus >
Les premiers hommes, à chaque saison, devraient être saisis de la même angoisse : La nuit d'anxiété, la nuit où les troupeaux se perdent, la nuit où les bêtes féroces se rapprochent, la nuit ne durait pas autant naguère... Il leur semble... La première pâleur blafarde avant d'être rosée, là-bas à l'Orient, tarde bien à venir aujourd'hui...
Et puis, un jour, un des premiers de la vie humaine anxieuse, un jour d'automne des voiles sombres et noirs couvraient le lumineux espace, le coin béni de l'horizon où chaque matin renaissait le salut... Serait-ce toujours ainsi ? Des animaux cruels — oiseaux féroces ou prodigieux monstres — ont-ils englouti l'astre î^
Ainsi la conscience émue des bergers dut être affreusement torturée. . . Oh ! revoirla pure, l'étincelante lumière s'épandre à nouveau dans l'infini vibrant du ciel purifié ! Ne reviendra-t-elle point ?
De là à lui attribuer une Vie, une personnalité, n'est-ce pas que la distance est courte ?
Ainsi le premier dieu de l'homme a fort bien pu être en même temps son premier amour et ne pas susciter la terreur qu'une hâtive généralisation nous faisait tout à l'heure imaginer.
Nous le voyons, il est bien difficile — et il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour me faire dire qu'il est impossible — de démêler justement la genèse véritable du sentiment de la nature dans l'esprit humain.
Il en est de même pour un autre sentiment bien voisin de celui de la nature et presque toujours mêlé avec lui ; le sentiment de l'infini. On a dit qu'il avait été révélé par l'immensité du désert, ou encore — et je préfère cela — par la première descente de l'homme au bord d'une grève marine...
Quel monde de pensées confuses, contradictoires, anxieuses, admiratrices ; quels hymnes non écrits passèrent vaguement dans la conscience du
L HOMME PRIMITIF IQ
premier homme qui s'arrêta devant l'Océan ! (Notons bien que tout cela est peut-être un pur produit de notre imag^ination — à nous modernes — mais qu'y faire ?)
Cela n'a point de fin ni de bornes, cela se soulève, s'abaisse régulièrement comme une poitrine, sourit comme un visage, c'est perpétuellement agité, perpétuellement pur... Une fraîcheur inconnue naît de la mer vierge... Ecoutez cette chanson mystérieuse, berceuse éternelle qui incline l'âme vacillante au repos sommeillant, ce chant rapide, monotone, aux incantations incompréhensibles... Des deux exclamations :
V^oici le Dieu vivant ! ou :
Voici la borne du monde ! je ne saurais dire quelle fut la première.
Et de là aussi à penser que cet indéfini est infini, que cette fluidité toujours mouvante et chanteuse est un Etre qui enveloppe tout... la distance estelle si grande r
Résumons-nous. Il y a dans tout cela, une petite certitude .
La Nature a été probablement la première divinité (non peut-être elle-même, mais quelques-unes de ses parties) et elle a été forcément la première terreur et en même temps le premier amour de l'homme, parce qu'elle était à ses yeux (et n'estelle point encore) l'Enigme, la grande Inconnue aux faces multiples et aux regards changeants. La Nature était tout, elle était délicieuse, horrible, enchanteresse, cruelle ; elle englobait l'homme de
toutes parts, façonnait son âme molle et vierge à sa guise.
Nos premiers aïeux ont tout reçu d'elle, toutes leurs pensées, toutes leurs coutumes, leur religion, leurs chants, leurs émotions les plus fortes, leurs terreurs les plus folles, leurs extases les plus enchantées...
Ils ont aimé la Nature avant d'aimer la Femme. Ou plutôt la femme (qui dès l'abord ne fut pas aiviée, mais désirée parce que sans voiles) la femme faisait partie de la nature par rapport à l'homme. Inversement, par rapport à la nature et considérée comme partie intégrante de l'humanité, c'est elle qui la première peut-être éleva ses mains supplian tes vers le ciel obscur pour revoir le soleil.
La première aimée, le fut à peu prés sans doute comme une belle aurore blanche et rose, par l'homme incertain. .. et le premier vif sentiment de la nature germa peut-être chez une femme frissonnante et peureuse en un soir de vague tristesse — un soir sans amour — auprès des fleurs mortes...
En définitive, et le fait en reste acquis, c'est une émotion... de terreur ou de tendresse, d'anxiété ou de joie enfantine, mais c'est une émotion profonde, spéciale, sincère que suscita aux plus intimes replis de l'âme ancestrale l'aspect divers de la Nature éternelle.