L'EXPRESSION DU SENTIMENT
Poursuivons notre œuvre : Cet amour pour la nature si diversement ressenti, comment a-t il été e.\-pr{t)ié à travers les arts et les littératures et par leurs moyens ? C'est ce qui nous reste à examiner.
Certains diront peut-être qu'il est bien délicat de séparer ainsi le sentiment de son expression, littéraire ou autre. Nous répondrons d'abord en renvoyant à notre précédent chapitre où il nous a fallu combattre l'opinion par laquelle on déclarait même l'incompatibilité de ces deux opérations de l'esprit. Et puis, ne faut-il pas presque toujours, en psychologie, en critique, etc., etc., séparer, pour la commodité de l'étude, ce qui est uni en réalité ?
Mais à vrai dire, maintenant qu'il s'agit de la façon dont l'homme a extériorisé l'amour que nous avons dépeint, il faut proclamer bien haut que la
nature de ces extériorisations (œuvres d'art) dépend en très grande partie du sentiment qui est à leur base. C'est la sensation première, une fois ressentie, qui est la cause suffisante et nécessaire, du désir de créer l'œuvre qui la continue, la proclame, l'agrandit, la glorifie!
Inutile d'insister, pensons-nous : Sans le sentiment préexistant (amour, peine ou joie) la velléité même de faire œuvre d'art n'existerait pas. Et, de quelque façon que s'y prenne un artiste, il faut qu'il ait une idée, une réminiscence, une conjecture, un lien quelconque qui le rattache à l'émotion première, pour lui permettre d'en façonner une image : L'idéal est formé et s'envole du réel comme le papillon de la chrysalide.
Quelle diversité dans la nature et quelle inépuisable richesse d'émotions elle suscite aux cœurs de ceux qui la veulent peindre !
Mais les artistes aussi sont par nature très différents les uns des autres, très individualistes...
Deux d'entre eux ne ressentiront pas la même émotion en face de la même beauté, et leurs œuvres exprimeront de façons diverses les mêmes aspects des choses. (Un Flamand et un Italien, par exemple, ne verront pas de la même manière un même paysage, et donc, ne le peindront pas de même : Nous avons assez parlé de ces variations dans notre précédente partie).
Nous nous proposons d'utiliser toutes ces données pour le reste de notre étude : Il sera bien entendu entre autres, que chacune des différentes ex-
pressions que nous examinerons seia le résultat d'une dilTérence d'émotion. Nous ne comparerons pas par exemple La Fontaine à un romantique sans nous dire qu'il y a entre eux autre chose qu'une distinction de forme, et il faudra réfléchir qu'il y a d'abord différence de sensation perçue.
Que de théories diverses et contradictoires sui- la nature de l'expression artistique !
Idéalistes, naturalistes, symbolistes, impressionnistes, réalistes se combattent et se réclament chacun d'une esthétique particulière. En réalité, il y a autant d'écoles, autant d'expressions particulières que de personnalités vraiment artistes.
Nous essayerons, dans un instant, d'étudier ces différentes écoles en nous plaçant au point de vue littéraire : mais il faudrait auparavant marquer d'un trait précis les cadres où raisonnablement doivent se mouvoir et demeurer les esthètes soucieux de rester vrais.
11 faut d'abord un cœur sincèrement épris de la beauté naturelle. Rien ne se fait de grand dans ce monde que par l'amour et la sincérité de l'effort. A quoi peuvent aboutir ce^ux qui peignent ou décrivent les splendeurs matinales d'une forêt du fond de leur atelier)
Mais, en présence même de l'objet à peindre ou à décrire, suffit-il de l'œil indifférent et de la main habile > L'objectif de la chambre photographique
remplirait mieux roffice attendu... Non, il faut aimer profondément, être ému soi-même, ou tout au moins l'avoir été, pour faire passer dans son œuvre quelque chose d'une émotion réellement humaine. Et puis, l'œuvre ne doit jamais être une copie exacte... Ah certes, quelles pages géniales apparaîtraient à nos yeux stupéfaits si un artiste quelconque arrivait à copier d'une façon parfaite, le plus ordinaire des aspects de la nature !
Mais le vivant ne se recrée point tel. El du reste ne vaut-il pas mieux? Par le sentiment de son impuissance à égaler la Xature en une œuvre servile, 1 homme a utilisé son intelligence plus encore que son œil, son cœur- plus encore que sa mémoire ; il s'est ainsi grandi lui-même. Et, en vertu de sa faculté de choisir de-ci de là les caractères et les aspects les plus beaux de différentes unités de même catégorie, et de les réunir ensuite pour en décorer une seule de ces unités créée par lui, l'artiste ne se demande plus s'il égale la Nature, puisqu'il la surpasse.
(( Un paysagiste, dit Tôpffer (et c'est tout aussi vrai du paysagiste littéraire), un paysagiste est, non pas un copiste, mais un interprète, non pas un diseur qui décrit de point en point et qui raconte tout au long, mais un véritable poète qui sent, qui concentre, qui résume et qui chante. » \' oilà pourquoi « l'on voit si souvent le paysagiste, qui est donc au fond un chercheur de choses à exprimer, bien plus qu'il n'est un chercheur de choses à copier, . dépasser tantôt une roche magnifique, tantôt un
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majestueux bouquet de chênes sains, touffus, splendides, pour aller se planter devant un bout de sentier que bordent quelques arbustes étriqués, devant une trace d'ornières qui vont seperdredans les fanges d'un marécage, devant une flaque d'eau noire où s'inclinent les gaulis d'un saule tronqué, percé, vermoulu... C'est que ces vermoulures, ces fanges, ces roseaux, ce sentier, qui, envisagés comme objets à regarder sont ou laids ou dépourvus de beauté, envisagés au contraire comme signes de pensée, comme emblèmes des choses de la nature ou de l'homme, comme expressions d'un sens plus étendu et plus élevé qu'eux-mêmes, ont réellement, ou peuvent avoir en effet tout l'avantage sur des chênes qui ne seraient que beaux, que touffus, que splendides. »
Voilà bien l'art humain dans la plénitude de sa force. Sans se demander davantage si la Beauté est dans les choses ou en lui-même, l'artiste réalise,
; selon une parole célèbre, l'idéal qu'il sent et idéa-
1 lise le réel qu'il voit.