CHAPITRE
En présence de son ardent désir d'éterniser par un acte son émotion amoureuse en face de la nature, l'homme imagine des moyens divers pour atteindre au but. Ces moyens sont les différents arts (Je n'en excepte ni la sculpture, ni l'architecture.)
Or. quelle est la mission de l'art'- Ne répondons pas sottement par des définitions puériles, comme celle, par exemple, qui assigne à l'art la fonction d'exprimer le beau. . .
En général, nos désirs et nos instincts artistiques sont satisfaits lorsqu'une œuvre humaine représente à nos yeux ou suggère à nos rêves quelque reflet d'une émotion humaine, quelque réminiscence d'un caractère dominateur qui nous a frappé, ou quelque pressentiment des formes, pensées, rayons ou harmonies que l'évolution du monde crèeia demain. . .
(Nous l'avons déjà dit, ces questions sont peu solubles, etdu reste nous nous réservons d'y revenir en notre conclusion dernière.) I Si telle est la mission de l'art (provoquer en nous
LES DIFFERENTS AKTS I 49
le sentiment ému et sincère du lien qui nous rattache à nos pareils ou au monde, ou encore à la Vie générale) quelle source inépuisable d'oeuvres admirables ne trouvera-t-il pas dans la Nature !
Depuis les naïfs graveurs sur bois ou poterie — précurseurs de Michel-Ange à l'époque du renne — jusqu'à aujourd'hui, les peintres n'ont cessé de consacrer tout leur génie au portrait de la femme préférée. . . De même les artistes de tous les âges ont tenté de peindre Celle dont nous avons retracé le roman d'amour. Tous : L'architecte a pris les ondoyantes lignes naturelles, les courbes brisées des pétales ou les tours de spire des feuilles pour ses édifices ; les contours élégants des feuilles et les cannelures des tiges pour ses colonnades. Le sculpteur a tenté de reproduire le relief des choses vivantes. Le musicien a écouté — pour les redire — les chants des vagues, des forêts, des rivières rapides ou calmes. Le peintre a voulu recréer la nature tout entière à sa guise et » projeter sur la toile toutes les scènes dont il lui plut de donner à lui et aux autres la vision émue. )) Le poète enfin, s'est efforcé de chanter ses amours, ses peines, ses élans, son émotion toujours renaissante auprès d'Elle.
Nous venons d'esquisser la mission particulière de chaque art en ce qui concerne l'expression du sentiment de la nature. Quel est celui d'entre eux qui rendra le mieux, qui ressuscitera vraiment,
d'une façon saisissante (pour les autres) l'émotion ressentie par l'artiste > Il n'est pas question de décider ici de la primauté de tel ou tel art. Chacun d'ailleurs tient pour celui qu'il comprend le mieux ou dans lequel il est passé maitre. Mais il faut bien attribuer à chacun d'eux ses mérites particuliers ou aptitudes spéciales à exprimer tel ou tel aspect de la nature.
L'architecture et la sculpture, n'ayant à leur disposition que l'espace linéaire (hauteur, profondeur, largeur) ne peuvent prétendre à donner cette sensation de vie qui se caractérise aussi par des lumières, des couleurs, des sons, etc. . . Autant la première est apte surtout à exprimer les sentiments de puissance orgueilleuse et la grandeur de l'oeuvre de l'homme, la seconde à créer des types possédant d'une façon parfaite la noblesse de la figure et du corps humain, autant elles sont inhabiles toutes deux à donner à l'âme l'illusion de son émoi éprouvé et de sa tendresse constatée à l'égard de la splendeur du monde vivant.
La musique possède une puissance évocatrice infinie. Par là elle est universellement capable de ressusciter dans les âmes les plus profondes et les plus intimes sensations. Elle est l'art préféré des mystiques, parce qu'aucun art ne se prête mieux qu'elle aux rêves sans fin des métaphysiques les plus abstruses. Cependant son domaine propre, c'est la vibration sonore. Par là elle satisfait spécialement à un besoin artistique de notre amour pour la nature : La reviviscence, la prolongation,
LES DIFFliRENIS AKTS
l'embellissement des hymnes véritablement entendus. Ce privilège, qui n'appartient qu'à elle, lui permet de rappeler par associations d'idées tous les aspects de formes, de couleurs, de parfums qui coexistaient avec la particularité sonore réelle... Le chant d'une cigale (ou son imitation) ne suffit-il pas aux âmes méridionales pour revoir comme par enchantement les immenses plaines, les collines grises peuplées d'oliviers et de pins élégants, toute la garrigue ou la lande sèche et âpre, mais si parfumée et vibrante de lumière, avec l'horizon net et les clartés si limpides du ciel. . .
Et puis véritablement, le grand art musical a quelque chose en lui de surhumain ; il exalte et vivifie les énergies endormies et fécondes de notre être intérieur, il fait passer en nous comme un souffle fort et riche d'idées, de puissance, d'amour, d'exubérance folle, de triomphante adoration pour la Vie, la vie universelle, infinie, faite d'êtres innombrables qui passent, fleurissent, embaument et renaissent en formes diverses — comme ceux d'une luxuriante et inextricable forêt tropicale.
On a dit que la poésie résumait à elle seule tous les arts, parce qu'elle pouvait fournir les images les plus variées, de sons, de formes, de couleurs, etc.. Assurément nous ne nous opposons pas à ce jugement, mais à prendre le terme dans son sens réel qui l'applique seulement aux ouvrages en vers, il nous paraît que la poésie — dont l'excellence est hors de contestation — a pourtant une mission spé- Iciale. . . Le verbe humain, apte à traduiie tous les
sentimeats humains, ne sefa-l-il pas le plus triomphant oulil de l'art lorsqu'il s'emploiera à exprimer les plus nobles pensées, celles qu'inspire l'amour > La poésie est donc plus particulièrement douée pour traduire l'amour, toutes les amours des créatures de chair.
Avant d examiner la prose comme évocatrice du sentiment de la nature, n'oublions pas la peinture :
Au point de vue qui nous occupe, la peinture est peut-être égale, sinon supérieure à la poésie. En effet, s'il s'agit de représenter, non pas sans doute un chant d'oiseau, mais un paysage, un arbre, une forêt, un coin d'ombre mêlée de soleil (en taches rondes, mobiles sur la terre brune), une rivière ondoyante à travers des prés ou des saules... n'est-ce pas la peinture qui parlera le mieux à notre cœur ?- Le peintre dispose à son gré du monde des formes et des couleurs ; et non seulement, il fait revivre l'aspect et l'âme même de la nature, mais encore, comme dit G. Séailles « sachant par quel artifice elle produit en nous l'apparence du monde, il peut continuer ses créations selon les mêmes lois. Le mot imitation prend un sens nouveau : moyen pour la création, elle ne porte plus sur les images que nous montre la nature, mais sur les procédés par lesquels elle nous les fait apparaître. » Ceci est vrai de tous les autres arts, mais spécialement de la peinture, car enfin, quelle description, quelle musique, quels assemblages de verbes représenteront intégralement le frisson des blés mûrs sous le ciel pur d'un soir d'été ? Certainement, si une pein-
ture de ce genre pouvait être parfaite, aucun art ne la surpasserait en intense évocation de vie, d'autant plus qu'elle ne se bornerait pas à reproduire, comme une photographie, un aspect de beauté, mais elle condenserait en une même image plusieurs caractères naturellement épars du beau partout répandu.
Mais il ne faut pas ainsi parler par suppositions gratuites et souvent illusoires : Qui dira aussi ce qu'une description verbale parfaite pourrait traduire de l'émotion primitive r Et les mots bien choisis n'ont-ils pas aussi une mystérieuse puissance qui évoque, qui attendrit, qui fait passer devant le monde aveugle de nos pensées oublieuses tout un cortège d'adorables visions. Quelle fécondité aussi quelquefois dans une courte phrase de génie qui feint réellement et fixe à jamais en nos cerveaux tel tableau, tel parfum, tel chant ! Un mot tout seul fait surgir souvent devant nos yeux la Beauté entière et nous ravit par la musique, la grâce magique de ses syllabes.
Mais alors, dira-t-on, que ne mettiez-vous la poésie au rang suprême au lieu de la placer à côté seulement et presque au-dessous de la peinture"- Certes, la poésie peut être mise au premier rang, et l'on en a bien assez montré les raisons ; mais nous nous sommes attachés, dans les pages précédentes, à rechercher quel était l'art dont la mission spéciale et l'aptitude par excellence seraient d'exprimer le sentiment de la nature (Les autres arts en étant capables, mais à un degré inférieur.)
C'est la peinture qui nous a paru le mieux répondre à cpt objet.
La poésie, l'art le plus noble, serait surtout apte à traduire les plus nobles sentiments : ceux de l'amour. La musique, l'art le plus profond, mystique, intime, aux représentations extensibles et indéterminées, serait surtout apte à traduire les pensées les plus abstraites, celles qui concernent la ^métaphysique, le sentiment religieux ou l'angoisse le l'infini.
'^a sculpture, par son objet même, serait surtout apte à traduire le sentiment de la beauté humaine. L'architecture enfin, qui réclame le plus de main d'oeuvre, serait surtout apte à traduire les sentiments de force et d'orgueil humain. Mais assuré- V^ijiient — quelle que soit la vérité ou la fausseté de ces'aperçus — nous ne refusons à aucun art le droit de sortir de son attribution principale, à la poésie moins encore qu'à aucun autre, puisqu'elle a à sa disposition une série illimitée de moyens d'expression.
A côté de toutes ces catégories, n'y a-t-il pas lieu ( d'indiquer la présence d'un art spécial que nous appellerons la prose littéraire descriptive > A la vérité ce moyen d'expression appliqué à la peinture de la Nature et de notre amour pour Elle, devient un art distinct. Et n'est-ce pas le triomphe et l'une des gloires de la prose littéraire moderne d'avoir surpassé tous les autres arts dans son expression de la > Beauté universelle? Elle réunit et condense en elle les moyens dont disposent la musique, la peintuie
et la poésie. Elle peut donner i\ la fois les sensations que provoquent isolément les deux premières parce qu'elle peut être musicale et picturale en même temps, et cela par une seule et identique expression. Et puis, elle jouit de la supériorité que nous accordions tout à l'heure à la puissance du verbe : Par le fait qu'elle n'est point obligée de repasser par les sens de la vue ou de l'cuïe pour reproduire par associations d'idées la réminiscence complète d'une émotion passée, mais qu'elle peut directement, par le moyen de l'idée, atteindre l'âme, quelle suggestive force et infinie richesse d'images réside en elle! Et enfin, elle se répand partout: Le tableau est unique, le livre est légion. (Ceci ne devrait pas entrer en considération en une discussion d'art, mais pratiquement n'est-ce pas d'un grand poids?)
Mais alors, encore une fois, pourquoi ne pas dire poésie au lieu de prose littéraire descriptive? Nous n'y voyons certes pas un très grand inconvénient, et nous préférerons toujours, entre deux œuvres belles, le tableau en vers, au tableau en prose. iMais, même à mérite égal, s il y a égalité en médiocrité, le vers '.l'apparaît-il pas plus faux, plus alambiqué, plus factice que la prose? C'est que le vers est un instrument délicat et fragile qui se brise et se fêle à être mal manié. Et puis encore, le vers, par suite des exigences prosodiques, réclame un travail d'esprit et une recherche difficilement compatibles avec le travail et la recherche de l'émotion elle-même. Faiie passer en une phrase de
prose bien cadencée, coirecte, les frissons indéfinis et les délicates nuances de l'un des milliards de seniiments humains possibles, quelle entreprise déjà! Jamais parfaitement réalisée! Alors, si l'on se donne encore d'autres règles, d'auti-es obstacles à vaincre qui s'ajoutent à la prodigieuse difficulté, déjà insurmontable, arrivera t-on à mieux ? Nous ne le croyons pas.
Entre le poète et le prosateur, n'y aurait-il pas la même différence qu'entre le pitoyable et l'intelligent paysagiste dont parle Tôpffer r : '( Aussi, quand vous voyez au coin d'une prairie ou en face d'un clocher, un gentleman bien pourvu de gomme élastique, qui défait, qui refait consciencieusement, qui, au bout de cinq, de quinze minutes, n'est encore parvenu qu'à aligner des parallèles et à tracer bien fidèlement l'angle d'un toit, dites : Celui-ci sera quelque jour un grand peintre, je ne m'y oppose pas, mais il est, à cette heure, un pitoyable croqueur. Pendant qu'il aligne, pendant qu'il fait et défait, l'impression, s'il l'a eue, s'est dissipée, la vue d'ensemble a disparu, le sentiment, l'amour s'est changé en scrupule géométrique. Nous aurons des objets, et nous n'aurons ni paysage, ni croquis. Amant transi, au lieu de brusquer une vive caresse, il s'est fait civil et compassé : Les faveurs de cette nature ne sont pas pour lui. »
Pendant que le poète compte les syllabes, poursuit la rime, son impression aussi se dissipe, la vue d'ensemble disparaît. Et ne voilà-t-il pas pourquoi nous voyons beaucoup plus de descriptions
paysagistes, réussies, émues, réellement évocatrices en prose qu'en vers >
Ah ! si le poète iriomphe de tous les obstacles, si dans un seul vers il réussit à noter une nuance, un frisson de la réalité vivante, quelle gloire, certes, et quelle supériorité aussi ! Mais ils seraient sans doute vite comptés les vers qui répondent à cet idéal, tandis qu'il semble bien que la prose moderne a su se prêter mieux, — par sa souplesse, sa liberté d'allures, sa facilité à se couper, se rétrécir, se hausser, se détailler. — aux nécessités des plus délicates tonalités... Elle a .pu se modifier selon les aspects divers de cette réalité qui, elle aussi, se morcelle, se rétrécit, se hausse, se détaille, à l'infini.
.\u-dessous des grands arts évocateurs de la beauté naturelle, d'autres moyens d'exprimer cette beauté se sont perfectionnés et répandus en notre civilisation. 11 s'agit des arts décoratifs, d'ameublement, de la verrerie, etc.. etc. Tous, pourrait-on dire, se rattachent à l'un des grands arts. Oui, mais encore ont-ils subi une telle métamorphose et un tel progrés de facture et de procédés qu'ils sollicitent singulièrement l'attention à l'heure actuelle.
Au point de vue qui nous occupe, le détail suggestif et fort important à retenir est que précisément la renaissance des arts mineurs est due en
général à un retour à l'inspiration directe de la Nature, je veux dire à un retour au sentiment de la nature. Qu'ont été les Ruskin, les \V. Morris, les J. Lahor, les Galle, les Jesurum et tous les rénovateurs de la décoration, de l'ameublement, de la verrerie, de l'industrie dentellière, sinon les apôtres enthousiastes de la vivante et glorieuse Beauté du monde ?
Ils ont eu raison : Par leur diffusion populaire, par leur plus familière approche, sous nos yeux, dans nos maisons, les objets d'art influent plus vigoureusement sur l'âme que les plus grands et hautains chefs-d'œuvre religieusement relégués aux sanctuaires des musées. Nous ne pouvons insister longuement. Ici encore il faudrait un livre spécial sur le sentiment de la nature dans les arts mineurs. Mais, sachons au moins glorifier les hommes de génie qui ont compris l'utilité artistique et sociale qu'il y a à mêler tous les enchantements du grand art aux procédés industriels des tentures, des tapisseries, des dentelles, des mosaïques, des travaux d'ébénislerie, des \ases à fleurs, des verres incrustés, des émaux et des cristaux. . .
Ainsi le bien se répand... car la Beauté est maîtresse de vertu. « L'art, dit Charles Levêque, agit sur nous à la laçon d'un ami préféré que nous n'approuvons pas toujours, mais que nous imitons quand même parce qu'il nous charme et qu'il nous plaît d'être charmés. »