‹ Le sentiment de la natureChapitre 5 sur 52 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

il ne nous a pas été possible de démêler d'une façon très exacte la genèse du sentiment de la nature chez l'homme primitif.

F<éussirons-nous mieux en ce qui concerne l'enfant ?

L'enfant est plus près de nous que l'homme primitif; nous pouvons nous rappeler nous-mêmes nos premières pensées, nous connaissons des personnes qui s'en souviennent mieux que d'autres ; nous voyons sous nos yeux des enfants vivre, et, parleurs actes, par leurs mimiques, par les rayons ardents, lumineux ou voilés de la flamme éclose en leurs prunelles, nous pouvons deviner un peu de ce qu'ils pensent. Enfin nous connaissons parfaitement la vie extérieure de l'enlant, le monde qui l'entoure, la succession et la nature des spectacles et aussi des douleurs, des joies qu'il voit, ressent, subit.

Et cependant, quelle obscurité entoure l'intelligence la mieux préparée qui veut descendre en une âme d'enfant ! Ses premières émotions, ses pre-

mières interprétations du monde... Nul ne les connaît, et elles se cachent même à ceux qui prétendent les avoir parfaitement scrutées. Ce n'est guère en effet, par l'intelligence que nous y arriverons quelquefois, mais par le cœur. Le plus grand psychologue pourrait n'être qu'un sot en ces matières et serait dépassé par n'importe qui aurait l'intuition des choses de l'enfance, la compréhension et surtout le respect de l'enfant. Aucun détail, aucune remarque n'est indigne de notre attention. Il faut redevenir soi-même un enfant.

Rejetons donc tout orgueil, toute créance en notre force ridicule, faisons-nous humbles, prévenants, attentifs en présence de l'excellente et pure âme puérile... et alors, peut-être, cette âme voudra bien nous permettre de la sonder en ses replis profonds et inconnus...

Et même arriverons-nous à y voir clair ?

De ce que nous aurons vu, il nous faudra encore savoir ce qui vient de l'hérédité, du tempérament, etc , etc.. Il faudrait encore pouvoir faire le même travail pour beaucoup d'enfants de différentes races, de différents âges...

Vouloir connaître la genèse du sentiment de la nature chez l'enfant ! Entreprise énorme, impossible !

Ne nous décourageons pas. Essayons quelques coups de sonde, n'importe ce qui en résultera. Il ne faut pas reculer avant d'avoir abordé l'obstacle ; en toute tentative le renoncement ne se produit jamais trop tard.

Anatole France parle quelque part d'une petite fille âgée de quelques mois. Cette enfant, apercevant un coq peint en rouge sur une assiette, le veut saisir, ouvre des yeux étonnés et rit... Et à la suite de celte attention, de cette admiration du baby, l'auteur a des pages d'admirable psychologie.

Premier éveil de l'instinct du beau ? Ou bien, simple recherche du plaisir gourmand î* Certes l'enfant mettrait à ses lèvres ce quelque chose qui ne la frappe évidemment que comme une tache éblouissante et par sa couleur tranchée... Oui, mais parce qu'elle ignore encore quel est le sens par lequel elle doit jouir du beau, s'ensuit-il qu'elle n'ait pomt déjà une prescience de ce qui pourrait être beau ? Et n'est-ce point la curiosité qui est au fond et à la base de la recherche et de la connaissance du beau ?

Anatole France prend évidemment parti pour cette dernière conclusion, et la preuve en est que tout à l'heure, l'enfant récidivant par son geste de tendre le doigt rose à l'étoile entrevue, l'auteur continue à échafauder sa théorie sur cet acte(i).

L'enfant est essentiellement empirique :

Examinons-le donc tel qu'il est. Nous échapperons à l'empirisme plus tard si nous le pouvons.

(1) Tout cela est très profond et — ceci soit dit entre parenthèse — nous n'avons jamais compris comment tant d'esprits distingués par ailleurs n'y voient qu'un jeu un peu niais : Il doit leur manquer quelque chose.

Un objet nouveau frappe la vue ou le toucher de l'enfant : sensation nouvelle, agréable ou désagréable. Il recherche l'agréable. 11 peut en rester là et devenir adulte sans avoir jamais conscience du beau ni même du joli.

Mais supposons-le doué. Indépendamment de la satisfaction de ses besoins, et aux heures où ses besoins et ses appétits seront satisfaits et qu'il sera en jouissance d'une plénitude de vie heureuse, il arrivera un moment où l'enfant prendra un plaisir pour ainsi dire désintéressé à quelque chose. (Que cela se produise en lui par l'analogie avec le plaisir possible s'il avait besoin de ce quelque chose, peu importe).

11 préférera une chambre bien éclairée à une pièce obscure. Il cueillera des fleurs parce que ce sont de petites choses qui ont de la couleur et qui tranchent sur le fond uniformément vert d'une prairie...

Notons bien qu'il ne s'intéressera, ne trouvera joli (joli est un mot appris qui veut dire pour lui plaisant) que des choses particulières, généralement petites, tranchant par quelque apparence saillante avec ce qui les environne.

— Une fleur rouge, bleue. La lune. Une poule sur une route... etc., etc.

Plus l'enfant croîtra en connaissances et en expériences, plus ces événements se renouvelleront, soit à l'égard des mêmes objets, soit à l'occasion de spectacles nouveaux. Encore ce ne sont là pour lui que des attraits de curiosité, mais de plus en

plus, il distinguera entre ce qui lui est utilement et directement agréable et ce qui lui procure un plaisir dont il ne profite pas sensiblement ni constamment...

Entre temps aussi, il apprendra à réunir en une même attention plusieurs objets sentis agréables... comme, par exemple, toutes les fleurs d'une prairie (Jamais bien vite pour une grande prairie, car l'esprit puéril localise beaucoup.)

Mais en aucun cas à ce moment là, l'enfant n'a encore réuni tous les objets qu'il a reconnu jolis en une même classe de choses qu'il appellerait belles. C'est ici que les processus de sa mentalité évoluent et se compliquent avec une vitesse extraordinaire et telle que les différentes acquisitions de la conscience en paraissent souvent simultanées.

L'enfant a compris très solidement que dans tout ce qu'il voit ou touche, il y a trois classes : Les objets indifférents, les objets qui satisfont ses appétits et ses besoins, et enfin les objets qui ne paraissent lui profiter en rien et pourtant qu'il recherche et qu'il aime.

Il en vient toujours — instinctivement — et plus ou moins tôt, à se demander pourciuoi cette recherche et cette affection à l'égard de choses dont il n'éprouve pas le besoin. Celte question peut se poser d'une façon plus ou moins lucide, depuis l'inconscience presqueabsolue, jusqu'à la demande directement posée aux parents. Dans ce dernier cas on lui répondra : Parce que c'est joli ! ou : Parce que c'est beau ! mais ce sont là des mois à

qui il n'attribuera le sens \rai qu'après avoir passé par la dernière phase de la genèse. . .

Une fois la question posée — comme nousl'avons dit, plus ou moins clairement — l'enfant n'aura de relâche avant de lui avoir donné une réponse. (On sait assez que l'enfant est tel). Or il arrivera un fait étrange, absolument inattendu, c'est que l'enfant n'en trouvera point. Qu'on nous entende bien, nous voulons dire qu aucune explication, même saugrenue, comme celles qu'il se donne pour expliquer la suspension des étoiles, ne viendra alléger son inquiétude.

Il sera forcé de s'avouer en présence d'un mystère... et en tous les cas — imaginez la chose se passant de la façon la plus inconsciente que vous voudrez — l'enfant sentira qu'il y a là quelque chose d'incompréhensible.

Et alors son âme vibrera. La première émotion naîtra là, dans cette àme encore blanche et pure, l'émotion instinctive de l'être pensant en lace de l'Inexplicable.

Cet inexplicable aimé, ce mystère attirant seront pour lui la Beauté.

Plus tard, il réunira tous les objets trouvés jolis ou beaux en deux catégories : la Nature et l'Art...

De même pour l'infini : C'est d'abord pour l'enfant l'indéfini, et ce n'est que heurté au mystère des indéfinis multipliés, surajoutés, qu'il aura ce sentiment d'indicible angoisse, d'amour, de passion en face de l'Infini.

Le sentiment du beau chez l'enfant, sera donc, à notre sens, le résultat de cette particulière émotion éprouvée par l'âme puérile parce qu'elle ne peut comprendre pourquoi telle chose plait et reste inutile. L'émotion, d'abord simple, et résultant de la présence de l'Inconnu, du mystère, se spécialise parla suite, et, se retrouvant identique en son fond, variée seulement par les occasions et les circonstances, recevra un nom particulier, celui de l'émotion esthétique.

Remarquons vite et disons à voix haute que nous ne donnons pas ici une définition du Beau. Nous cherchons à expliquer la genèse du sentiment du beau naturel chez l'enfant. En réalité, il ne sait pas ce qu'estleBeau, il en ignore les lois, les conditions, la nature et tout ; mais il est ému et il ne peut être ému qu'en faveur d'un sentiment désintéressé.

11 s'agit ici du sentiment du beau dans la Nature comme dans l'Art, mais il parait assez clair que c'est surtout le premier qui apparaîtra tenace et fort, qui aura l'autorité et la supériorité. (Pour l'enfant seulement et sauf pour la musique).

Nous n'avons pas prétendu donner ici une page d'un système philosophique.. .et du reste, le lecteur a pu s'apercevoir qu'à dessein nous ne nous servions ni de termes ni de raisonnements philosophiques ; nous voulons rester dans le domaine du sens commun. Nous voyons bien aussi qu'il y a mille et mille autres circonstances (l'hérédité surtout)

qui contribuent à la naissance en une âme neuve, de la première émotion esthétique, du premier éveil du sentiment de la Nature. Un gros volume ne suffirait point pour systématiser tout cela. Bornons-nous donc. Du reste nous n'avons voulu qu'esquisser la solution du problème. Notre réponse n'est certainement pas la seule bonne... l'est-elle même un peu }

En tous les cas, l'enfant ne sait pas (pas plus que les premiers hommes) pourquoi il trouve une chose belle. Il ne sait pas pourquoi il est ému... Serait-ce donc que la Beauté se révèle aux coeurs ingénus par grâce d'état ? Non, n'est-ce pas ? II fallait bien essayer de montrer le pourquoi de cette émotion première. Et parmi toutes les façons de déterminer ce pourquoi, nous n'en avons trouvé aucune qui nous satisfasse mieu.x que celle que nous avons présentée. Quelle que soit sa pauvreté, il n'en reste pas moins vrai qu'elle existe. . . concurremment peut-être avec beaucoup d'autres (r).

(i) Notons en particulier que l'enfant peut suivre la même %'oie que l'homme primitif : animer d'abord les forces de la nature... Et bien d'autres voies s'ofTient à notre curiosité. Une personne me raconte ses premières impressions de cjlme, lorsque, tout enfant, elle pouvait s'échapper de chez elle pour aller se coucher dans les hautes herbes d'un champ voisin tout constellé de fleurs roses.,. Ce serait là, à son sens, par le seul sentiment iniiial de paix et de ti'anquille repos qu'elle aurait goûté la première impression du beau, ressenti sa première émotion esthétique.

Recherches faites, il se trouve que chez elle, elle n'était pas complètement heureuse à cause d'une tante âgée qui ne l'aimait point et l'accusait à tout instant à tort et à travers de toutes sortes de vilenies. Ainsi, par le contraste avec les orages

Mais, dira-t-on, la nature n'est pas toujours belle. Et la genèse du sentiment de la nature triste et courroucée, qu'en faiies-vous ?

Ce sentiment particulier vient plus tard que celui du beau. L'esprit sait déjà qu'en certains aspects il a trouvé la nature belle, lorsqu'il la voit triste et courroucée (Ici je ne décide point si elle est jamais triste ou courroucée ou si c'est nous qui lui prêtons cela, mais toutes choses se passent comme si elle l'était). 11 en reçoit une certaine sensation. Renouvelée, confirmée, cette sensation s'accordera ou non avec son état d'âme (ses pensées d'alors). De là certains sentiments d'opposition ou de rapprochement qui, par la communauté de cause, seront instinctivement classés par l'esprit dans la même catégorie que les sentiments éprouvés auparavant et par ailleurs en face de la Nature. De ces impressions un peu vagues, naîtront à leur tour des émotions lorsqu'elles seront renforcées par la terreur ou par l'accord de l'état d'âme avec la tristesse ou la violence de la nature.

Plus tard enfin, l'émotion sera renouvelable par le souvenir de ces terreurs ou de cet accord déjà ressentis.

du chez soi, cet enfant a reçu de l'exquise sérénité agreste la révélation du beau naturel. ..Cela ne contredit pas ma théorie — pas du moins d'une façon absolue — car je n'ai garde de prétendre que cela se passe consciemment dans les âmes d'enfanls... et la personne dont je parle ne s'en souviendrait pas plus qu'une autre. — Il est probable que dans la joie du calme champêtre... le mystère même de cette sérénité a été pour quelque chose dans l'avènement de son esprit aux sphères idéales.

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