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assuré une influence mille fois plus profonde et plus durtible que celle d'Arouet.
Mais Rousseau a la compréhension de la nature, et n'est-ce pas ce retour même aux sentiments qui touchent aux plus forts et aux plus vivaces de notre cœur qui lui donne le souci sacré des plus angoissants et sérieux problèmes de notre destinée ? N'est-ce pas parce qu'il est retourné lui-même au culte de la Nature — inspiratrice du beau et du bien — qu'il prêche ces idées si saines, si pratiques, cet abandon de la vie conventionnelle des salons, cette haine du maquillé et de la comédie !
Tout se tient, tout se relie... Les grandes pensées viennent du cœur, a-t-on dit...
Alors toute cette noblesse, toute cette tristesse, toutes ces envolées généreuses et saines, tout cela ne peut venir que d'une sensibilité remuée et vivement émue déjà par son contact avec la Nature. . .
Il semble donc qu'il y ait bien plutôt dépendance que simple coexistence entre les deux phénomènes. ..
Chateaubriand et B. de Saint-Pieire, n'ont déjà plus la toute première fraîcheur d'émotion, ni le procédé si pittoresque et vrai dans l'expression de leurs sentiments et dans la peinture des choses vivantes. . .
Oh certes, ils sont encore loin des mièvreries et des superfétations qu'une littérature décomposée inventera plus tard. Leur amour, encore jeune et
sain, s'exprime purement et s'est retrempé du reste à des sources neuves : Les premiers, ils ont connu et peint la Nature des pays étranges, des terres vierges, inexplorées ; et c'est leur charme le plus singulier d'avoir les premiers essayé de nous faire respirer le parfum des fleurs inconnues... Ce sont les ancêtres de Loti. Chateaubriand plus spécialement peut être considéré, pour ses peintures de la nature d'Orient, comme l'ancêtre de France, de Flaubert, de Louyss... etc, etc.
Chose étrange, leurs successeurs tombèrent très vite dans l'affectation, le sentimental, le mièvre...
Il semble que cet amour encore tout jeune eut dût magnifiquement éclore en développements infinis, s'épanouir en oeuvres radieuses où toutes les ardeurs, les plus ferventes promesses, les plus douces caresses, seraient chantées...
Hélas, le souffle manque, l'inspiration baisse, les sentiments des poètes tournent à la fadeur et au sucré, tandis que toujours l'Adorable est là, souriante, féconde, forte... et l'on dirait qu'ils ne voient pas son corps riche et puissant vivre si près d'eux. . .
C'est qu'à cet amour trop jeune encore a manqué le baptême des larmes, la rénovation par la douleur.
Nul plus que nous, certes, ne répudie le culte de la souffrance. Nous ne pensons point que ce soit
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une loi profonde de notre deslince de ne pouvoir devenir plus haute et compréhensive des grandes choses que par la douleur. Mais il ne faut rien exagérer et il est probable que dans l'état actuel de notre humanité, la douleur est encore un facteur nécessaire du progrés, ce qui n'empêche nullement de penser que ce progrés peut être autrement amené et de lutter contre la douleur de toutes nos énergies viriles, de la déclarer la grande ennemie, de tout faire pour hâter l'approche du jour à venir où l'être n'aura plus besoin de son aiguillon pour avancer dans la voie des destinées agrandies. . .
« L'homme est un apprenti, la douleur est son maître, « Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert.
répète-t-on toujours... hélas, c'est vrai, il faut le dire, mais il faut dire aussi à voix haute, sous peine d'abdication absolue, il faut dire: C'est malheureusement vrai ! Mais que tout ce qu'il y a de généreux en nous s'emploie à ce qu'un jour ce ne soit plus j.Duais viai.
En regardant derrière nous, nous voyons cependant que la loi constante de tout amour est de n'ê tre vraiment très conscient et très haut qu'après avoir été méconnu, persécuté et malheureux...
Larmes fécondes qui faites les giandes amours, vous n'avez pas manqué aussi d'être répandues par nos pères, alors qu'ils ne savaient pas encore où trouver la paix et la consolation divines !
En effet, à l'époque dont nous parlons, l'humanité venait de subir quelques atroces convulsions :
La Révolution française et les guerres de l'Empire avaient saigné la race à la tête et aux membres. Trop longtemps la terreur avait été le sentiment dominant et avait étouffé toute autre préoccupation désintéressée. Le sol s'était rougi de sang, les canons avec les fourgons avaient passé sur le corps de la Déesse et souillé ses robes vertes, blanches et bleues brodées de fleurs somptueuses. . . Des voiles de poussière et de fumée nous avaient dérobé son front pur couronné de diamants stellaires.
Tout était désorganisé, la société civile, comme l'enchaînement des pensées et les routes de là logique. Revenait-on à la barbarie, et la force allaitelle primer le droit? Tout était-il donc subordonné à la jouissance immédiate des plaisirs tangibles et Tidéal était-il prématurément mort r La philosophie ne parvenait point à donner une réponse satisfaisante à ces questions douloureuses. Et pourtant, elle s'était aventurée peu auparavant jusqu'aux dernières limites des sphères connaissables. « Les penseurs, dit Fr. Loliée, plongèrent d'un tel vol dans les régions abstraites pour redescendre à des profondeurs où n'était pas parvenue la raison humaine depuis dix-huit cents années, que n'ayant pu saisir l'insaisissable mystère, ils revinrent de toutes leurs recherches, étourdis de vertige et pleins de lassitude. » La religion non plus ne donnait point les fruits de souveraine paix intérieure qu'on attendait d'elle. Après les sarcasmes rieurs du XVIII' siècle, après la religion naturelle de Rousseau, un scepticisme maladif pénétrait les couches
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profondes du peuple. Le doute ne s'élevait pas encore à la sérénité athénienne d'un A. Fiance, la religion de la Pitié n'avait pas encore trouvé son Tolstoï, celle de la Beauté son Ruskin ni celle de la Science son Zola. Alors, comme dit Taine, (( dans cet abatis universel de dogmes... parmi les désirs excessifs et les dégoûts prématurés... ce grand cœur de l'homme moderne tourmenté par le besoin et l'impuissance d'adorer ne trouve la beauté parfaite et consolante que dans la nature infinie. »
Nous ne pouvons mieux peindre le mouvement qui se produisit alors qu'en continuant la citation de Taine: (( 11 (l'homme) a trop senti et trop jugé, trop espéré et trop détruit. Il revient à elle après tant de courses, il la trouve jeune et souriante 'comme aux premiers jours; il se trouble et en même temps se ranime à son contact et sous son souffle ; il tend les bras vers elle et sa vieille âme endolorie par tant d'efforts et d'expériences reprend la santé et le courage par l'attouchement de la mère qui l'a portée. ))
Il reprend courage, oui, mais conserve au fond de son coeur désabusé, je ne sais quel levain de scepticisme découragé et d'amertume blasphématoire. Il lui faut une initiation nouvelle pour revenir lentement à la paix des fleurs, à la joie des forêts . . . et toute une bataille se livre entre les cris de révolte, la mélancolie farouche et l'attrait d'un bonheur calme.
Tel fut le mouvement romantique.
Le romanlismeest né avec ses chantres passionnés
de la nature et ses héros incompris. . . \'oici l'âge des Lamartine, Musset, Gœthe, V. Hugo, Byron ( i ) .
Et ne disons pas, comme on l'a fait trop souvent, que jamais la nature ne fut mieux aimée qu'à cette époque. Non, car nous sommes encore trop près des secousses et des chagrins de cœur ; l'amour pour la nature se ressent encore des douleurs qui ont menacé son existence. . .
Que notre constante comparaison de cet amour particulier avec l'amour au sens ordinaire du mot nous serve ici une fois de plus : Je relis une oeuvre du temps, la Confession d'un enfant du siècle, par exemple, et je suis surpris de la ressemblance de l'amour de Musset pour G. Sand avec l'amour des poètes pour la nature à ce moment de notre littérature. Il semble que le cœur est lassé, non d'aimer, mais d'aimer d'une façon continue. L'amour procède par élans splendides où l'être se donne profondément et tout entier, mais l'instant d'après je ne sais quel poison latent vient corrompre la plus sincère et radieuse tendresse. . . Des minutes exquises, des envolées splendides, puis des scènes de larmes, des orages, des doutes... N'en est-il pas ainsi de toute l'expression lyrique romantique du sentiment de la nature ?
(( Ce grand cœur malheureux de l'homme moderne » se plonge dans la nature, s'y vivifie une seconde, et après ces minutes pures, se reprend à douter, à gémir, à pleurer, à se révolter. . .
(i) Chateaubriand fut un vrai romantique... De même le romantisme français retarda sur le romantisme allemand.
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Qu'on relise Faust, qu'on relise Hugo, Byron, Musset, A. de Vigny et Lamartine lui-même, qui cache les mêmes angoisses sous des dehors doucereux, et l'on verra combien le roman de l'homme avec la nature en est à sa phase d'orages sombres mêlés d'éclaircies pures (i).
Les causes sont faciles à démêler : Le romantisme ne pouvait se reposer dans le commerce d'un amour tranquille, parce qu'il luttait et souffrait encore pour la conquête des libertés modernes. . . C'est à peine si les âges précédents avaient reconnu la liberté de penser, il fallait maintenant revendiquer la liberté d'aimer. Et comment voudrait-on qu'une passion ainsi traversée de luttes et de persécutions put être calme et sereine ^
Un tel état de fiévreuse exaltation ne peut longtemps durer. Le romantisme, en tant que parti militant, s'évanouit après ses victoires. . .
L'homme va-t-il enfin pouvoir se donner entiè-
(i) De là la recherche dafis les peintures romantiques du sombre, du fantastique, du pittoresque presque irréel : Les orages, les grands rochers, les vastes forêts obscures. Le romantique recherche le sublime dans la nature, ou bien encore le très doux, le joli, presque le mièvre. Il ne sait pas tenir le milieu ni s'aft'eciionner aux paysages vrais, d'une beauté ordinaire. Et puis le romantique ne voit guère qu'un ensemble, il n'étudie point les détails, le sens caché et sublime des plus petites choses dont l'ensemble crée la merveilleuse beauté de l'Univers. De même, le romantique s'attache plutôt à la peinture de la femme en général et ne crée guère de caractèies féminins bien définis.
icment à l'amour profond qui l'enveloppe depuis les premières aurores du monde ?
Des préoccupations nouvelles viennent encore bouleverser bien des âmes :
Les uns, inconscients de leurs propres trahisons, accusent la Nature de ne les point aimer vraiment. Se souvenant des douleurs subies, ils se croient abandonnés par la Nature aux heures difficiles. Au lieu de se réchauffer au contact du cœur universel dont la chaude pulsation ranime les plus faibles, ils ont senti je ne sais quelle froideur mortelle les pénétrer jusqu'à la moelle. D'eux mêmes ils se sont appelés les froids, les parnassiens: Ils prétendent ciseler en leur style les plus ardentes et magiques beautés de la vie sans cependant être émus eux-mêmes à leur contact.
C'était une gageure à laquelle ils sont bien rarement arrivés. Malgré eux le plus souvent, quelque chose transparaît de leur émotion . . . Nous ne pouvons croire en effet, qu'il soit possible à l'homme de représenter fidèlement ou de créer par ses propres ressources la moindre parcelle de beauté sans qu'auparavant il ait cru en cette beauté et l'ait vraiment aimée. Tout amour ne répudie-t-il pas la froideur et l'attitude indifférente ? Si Vraiment ces poètes n'aimaient pas la nature, pourquoi tentèrent-ils de nous la rendre plus présente et de la glorifier dans leurs œuvres ? C'est donc probablement ici pure affectation.
Cependant, il faut dire à leur décharge que cette prétention à l'indifférence qui s'alliait avec un goût
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sincère du beau, fut sans doute provoquée par un louable souci de réaction contre les niaiseries d'une autre école littéraire :
Ici, en effet, la succession romantique n'est acceptée qu'en ses parties les plus outrées et les plus bizarres.
Sous le nom de symbolistes, des poètes crurent à une nouvelle possibilité d'interprétation de la nature. Se servant pour leurs poèmes des licences les plus révolutionnaires et contraires au sens commun, ils tentèrent de traduire leurs impressions en les déformant. . .
. . . Perpétuels évocateurs de spectacles non encore décrits par eux mêmes, sans cesse occupés de transposer pour un sens les sensations perçues par un autre sens, les adeptes du galimatias et de l'hiéroglyphe tombèrent vite dans l'absurde et le ridicule.
Assurément non, la nature vraie, dont le caractère dominant est la sincérité jusque dans sa brutalité, non, la nature n'a jamais inspiré ces pages de rébus ni ces peintures faites de taches multicolores ... Ici la profondeur consciente, la maturité d'esprit manquaient. . .
Cet art puéril eut, malgré tout, quelques bons effets: Par opposition à ses étrangetés irréelles, il a remené les esprits au souci de l'exactitude.
Et puis il a fait comprendre aussi — par sa recherche obstinée du rate — combien la Nature ^cache d'aspects imprévus, de nuances précieuses et multiples pour lesquelles il ne suffit pas d'un re-
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gard hâtif, ni d'une description sincère, mais qui réclament une laborieuse étude et une longue initiation amoureuse.
Une cause qui contribua à éloigner les âmes du sentiment de la nature, ce fut la préoccupation positiviste et scientifique qui domina toute la fin du dix-neuviéme siècle. Or, nous l'avons vu, le savant ne sait pas aimer la nature comme le poète. Les goûts et tendances scientifiques appliqués aux arts portèrent nombre d'écrivains à négliger le spectacle extérieur des choses et du monde — que les vrais savants scrutaient le plus profondément — pour donner toute leur mesure dans les investigations d'ordre psychologique. Dans leurs romans, dans leurs vers, la nature n'apparaît que comme une broderie autour de l'œuvre principale, comme une petite dentelle négligeable et non étudiée ; toute la force de l'artiste s'emploie à démontrer les plus petits ravages des complications sentimentales, à éclaircir les trames les plus serrées des pensées successives d'une âme(Romanpsychologique).
Mais bientôt, si rigoureuses que fussent ces études elles ne contentèrent plus les esprits avides de notions parfaitement exactes. Des écrivains estimèrent que la représentation intégrale et scientique, la transposition des méthodes du savant dans le domaine de l'artiste ne devaient pas seulement s'appliquer au monde de l'âme mais à l'ensemble des choses, à l'univers tout entier : Le naturalisme ne doit pas être pris pour l'école artistique la plus éprise de la nature.
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Sa conception théorique, comme son nom, provient de la préoccupation dominante chez ses fondateurs de traduire et de peindre toitt ce qui est, comme cela est.
Certainement, les naturalistes s'attardèrent passionnément à la nature et crurent aux énergies fécondes du monde vivant. Mais la tendance positiviste de leur philosophie les empêcha en principe de s'enthousiasmer au spectable du beau, de rechercher ou de cultiver en leurs oeuvres la peinture d'un idéal, fait si l'on veut de réalité, mais perfectionné, choisi, embelli toujours davantage par le libre exercice de l'esprit et du cœur humains. Ils considèrent toujours plus particulièrement la matière sans souci des idéalités hautes qui la recouvre comme d'un vernis intangible. . .
En fait, le naturalisme aboutit à la peinture de phénomènes pathologiques, d'individualités et de caractères outrés, rares. . . et en ce qui concerne la nature, il oublie constamment ses propres régies théoriques. Ceci est fort naturel ; car il est impossible de peindre sans enthousiasme et de copier avec sang-froid la Beauté.
La preuve de ce que nous avançons réside dans • toutes les oeuvres des écrivains de cette école, mais il n'y en a peut-être pas de plus éclatante qu'en ces pages magnifiques que Zola — le chef d'école — consacre à la description de ce jardin irréel et enchanté (encore une dérogation à son principe) dans (( La Faute de l'abbé Mouret )) : 11 faudrait citer toute cette page où l'auteui" glorifie merveilleuse-
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ment les roses du jardin : (( C'était une floraison lolle, amoureuse, pleine de rires rouges, de rires roses, de rires blancs... Il y avait là des roses jaunes effeuillant des peaux dorées de filles barbares, des roses paille, des roses citron, des roses couleur de soleil, toutes les nuances des nuques ambrées par les cieux ardents. . . Les roses avaient leurs façons d'aimer. Les unes ne consentaient qu'à entre-bâiller leur bouton, très timides, le cœur rougissant, pendant que d'autres, le corset délacé, pantelantes, grandes ouvertes, semblaient chiffonnées, folles de leur corps, au point d'en mourir... Les roses en bouton serraient leurs feuilles, ne livraient encore que le soupir vague de leur virginité. » Ces comparaisons qui remplissent la page, entre le port, la couleur, l'épanouissement des roses et l'alluie, le teint, Téclosion de la femme ne relèvent elles pas du domaine idéaliste plus que du pur naturalisme positiviste >
Et où trouver autre part pareille foi en la voix conseillère de la Nature toute puissante : « C'était le jardin qui avait voulu la faute. . . Maintenant il était le tentateur dont toutes les voix enseignaient l'amour. Du parterre arrivaient des odeurs de fleurs pâmées, un long chuchotement qui contait les noces des roses, les voluptés des violettes; et jamais les sollicitations des héliotropes n'a\aient eu une ardeur plus sensuelle ». Je ne sais si l'on peut mieux aimer la Vie fervente et belle qui fleurit et s'adore autour de nous. . .
Non vraiment, le naturalisme n'est point con-
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damnable (exception faite de sa théorie non pratiquée) s'il a su exprimer ainsi la voix des choses.
Comment appellerons-nous donc les écrivains d'écoles littéraires différentes qui surent donner une aussi magnifique impression de leur amour? Sans nous préoccuper davantage des classifications ordinaires puisqu'aussi bien elles ne sont point très justes appliquées au seniiment de la nature, signalons les écrivains selon leurs affinités particulières et respectives avec le sujet qui nous occupe.
Ceux qu'on pourrait appeler idéo-réalistes, parce que — quelque soit leur nuance littéraire — ils ont su peindre la nature réelle et embellie, non selon leur idéal fragmentaire, mais selon l'idéal même de la nature (i), ceux-là peuvent se subdiviser (les prétendus naturalistes et les symbolistes étant déjà étudiés) en paysagistes proprement dits et en exotiques.
(1) Une explication brève est nécessaire ici : L'idéal, avonsnous essayé de démontrei" plus haut, est fait des qualités belles et prédominantes des réalités multiples, qualités réunies en une seule réalité : l'œuvre d'art. Ainsi, l'idéal vrai ne sera pas l'idéal de tel ou tel, mais celui à la création duquel aura contribué la plus giande quantité possible d'observations de qualités belles prises aux multiples réalités vues. Par là, l'idéal vrai sera progressif, et au point de vue de la nature, il sera une nature. .. la plus belle possible, conçue selon le plan qu'elle a déjà suivi, semble-t-il, pour posséder la beauté dont elle jouit présentement.
Les premiers sont innombrables : tous ceux qui peignirent en amoureux fidèles la nature de leur canton natal et les beautés particulières qui avaient frappé précocement leurs jeunes cœurs, tous, à un degré quelconque, sont des paysagistes.
Ne pouvant parler de tous, il faut bien en examiner un plus particulièrement en ayant soin de dire que, degré de virtuosité et aspects particuliers des contrées natales mis à part, ce qui sera vrai du maître le sera des disciples, des égaux, des supérieurs.
Il serait certainement excessif de dire qu'André Theuriet est le plus puissant i-omancier contemporain ; mais en ce qui concerne ses peintures de paysage, il n'a certainement pas été surpassé. Nul plus que lui n'a eu le sentiment de la peinture littéraire de la nature, disons si l'on veut, de la nature spéciale à la Haute-Marne. . . Les combes fraîches des forêts vivantes, les coins d'ombre parfumée, les nuées matinales cédant aux caresses du soleil, toute la gamme des tons verts, des tons bleus du pays natal, tout cela est profondément aimé et parfaitement peint... Et dans ses livres l'air salubre des vraies campagnes circule à flots. . .
On a dit de cette littérature et de celles des auteurs similaires (Bazin, Pouvillon, etc., etc.) qu'elle était blanche, c'est-à dire un peu fade. Je ne dis pas des caractères, ni de l'action... mais au point de vue de la peinture du paysage, je démande ce que signifie ce mot de blanche ? Veut-on dire par là qu'ils ont peint une nature mièvre et.alan-
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guie ? Ce serait une erreur, car nuUe description ne saurait respirer un air plus pur, un amour plus franc du travail et de la beauté vigoureuse et saine. . . Mais, je pense, cette dédaigneuse appellation vient plutôt de la comparaison que l'on fait de ces peintures d'une nature tranquille et pure avec celles, plus ardentes, d'une nature plus exubérante ou passionnée : Je comparerai par exemple le sentiment de la nature tel qu'il est traduit chez Theuriet ou chez Bazin avec celui qui anime telle ou telle œuvre d'un auteur étranger. . . G. d'Annunzio si l'on veut. Ah certes, chez ce dernier, il y a plus de flamme, plus de couleur, plus de passion, c'est indéniable. xMais quoir n'est-ce pas précisément ce qui différencie la nature italienne de la nature champenoise ou lorraine-' Pour la première on pourrait à très peu près redire ce que nous disions de la nature suisse-allemande: avec de la majesté en moins (absence de hautes somnités et de glaces éternelles), c'est un peu cela : aspects riants, fraîcheur des replis verdoyants; pays arrosé où par conséquent s'étalent toutes les nuances des verts innombrables; un ciel vaporeux qui se colore des teintes les plus délicates et les plus subtiles... Les contours s'amollissent, les rayons s'égarent, c'est une profusion de couleurs tendres et de plans estompés. . .
Et pour la seconde, il nous serait également possible de redire à très peu prés ce que nous disions de la nature gréco-latine : Lignes sévères de l'horizon, sérénité parfaite du ciel latin, paysage un
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peu gris, parfums forts, inexorable lumière, chaleur ardente, mélodie des rires bleus de la mer. . . ensemble sensuel et passionné.
Et n'est-ce point chacune de ces natures qui d'abord a façonné à sa ressemblance l'âme de l'écrivain issu d'elle et qui se retrouve telle en leurs œuvres?
Et donc, ne voit-on pas qu'accorder le prix à tel de ces écrivains serait très peu proclamer sa supériorité et beaucoup donner la première place à une contrée plutôt qu'à l'autre ? Et ceci n'est-il pas absurde ? Car enfin chaque terre, comme chaque race a ses défauts, ses avantages, ses beautés propres, lesquelles d'ailleurs ne sont parfaitement goûtées que par l'enfant du pays même.
11 ne nous reste plus qu'à parler brièvement d'une classe d'écrivains qui ont porté leur talent à la peinture de la nature exotique. Leur maître à tous est sans nul doute Loti.
Il faut évidemment être doué d'une âme spéciale, non seulement pour goûter les âmes diverses de ces natures étranges, mais surtout pour les évoquer fidèlement ! C'est un prodige. Ceux-même qui ont parcouru les contrées décrites par Loti disent qu'en relisant ses livres, ils croient se retrouver encore là-bas, respirer encore le parfum des fleurs indigènes... Ils éprouvent cette sensation indistincte, mais forte du déjà vu, cette émotion indéfinissable éprouvée à chaque premier contact avec une nature nouvelle. . .
Sans que la peinture des natures exotiques fas-
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sent précisément l'objet de leurs œuvres, d'autres écrivains — en des livres d'érudition, de reconstitution archéologique, etc., etc., — ont été amenés à conduire leurs scènes romanesques en pays étrangers... A. France dans Thaïs^ P. Louyss dans Aphrodite, G. Flaubert dans S.ilaïubô. . . et on pourrait ajouter — quoi quil s'agisse d'une traduction, Sienkiewicz dans Qiio Vadis... (je ne cite que les œuvres hors pair. . qui toutes ont suscité des imitations innombrables).
Leurs qualités communes ont été de faire revivre en même temps des époques et des civilisations disparues, et les aspects d'une nature encore existante il est vrai, mais peut-être modifiée sensiblement depuis les âges antiques, et à laquelle en tout cas, le génie des races mortes prêtait un charme étrange. . .
A l'étranger, des personnalités fortes ont chanté de même la nature éternelle selon leurs aptitudes et leurs prédispositions. 11 y a partout, comme chez nous, différentes écoles littéraires, et en somme, ce que nous avons énoncé tout au long pour nos écrivains est en grande partie vrai des leurs. Plus que jamais, en effet, les civilisations semblables ont mêlé les peuples, échangé les idées, les sentiments, les principes, les méthodes d'art. . . et, si, avec l'analogie probable de catégories que nous venons
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d'exprimer, nous tenons compte des amours particulières à chaque race (voir notre seconde partie), nous pourrons nous faire une idée très approchée de leurs façons d'exprimer ce qu'ils ressentent de plus en plus comme nous ( i ).
Chacun de leurs artistes tente de peindre de son mieux la nature ambiante et de chanter efficacement son amour pour elle. En se reportant à nos pages sur le sentiment de la nature chez les Slaves, chez les Germains, chez les Anglais, etc., le lecteur n'aura qu'à songer aux grands artistes de ces races et à se dire que ce sont eux mieux que personne qui ont su exprimer les sentiments généraux des mentalités ambiantes. Assurément des divergences de manière les distinguent, mais encore une fois, l'étude comparée de tous ces genres dans tous les pays et pour tous les arts nous entraînerait beaucoup trop loin. Et, du reste, telle est l'hégémonie qu'exerce notre art, surtout notre littérature, que nous voyons de plus en plus se grouper naturellement avec l'une de nos différentes écoles chaque grand artiste étranger, chacun selon ses goûts, ses manières de juger et de traduire le beau.
Citons cependant quelques noms : Les Browning, Longfello\% . Ruskin, Wordsworth, Schelley
(i) Il y a de moins en moins d'écoles d'art nationales. Tout se groupe, se relie pour créer de grands courants d'idées humaines. (Voyez, pi^ur la littérature, les conclusions que présente Fr. Loliée à la fin de son « Histoire des Littératures comparées » — et pour la peinture, l'article de P. Gsell sur « la faillite du nationalisme dans les Beau.x-Arts » \Revue '■ies liivucs, i" mai 190^).
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ont chanté en anglais la nature de leui's pavs (N'oyez l'école anglaise des lakistes, des préraphaélistes qui ont si bien su peindre la grâce verte, rose et blonde des pays frais, les lacs clairs de l'Ecosse, la Suisse du nord de l'Europe. En Allemagne un seul nom résume tout le génie pictural de la race, c'est celui de Goethe : Hors de la mentalité hindoue et sauf peut-être Spinoza, il n'y a pas eu d'âme humaine qui ait possédé à un pareil degré le sentiment de la nature. Véritablement, lui, il a compris toutes les voix, subi tous les charmes, adoré tous les reflets de l'Ensorceleuse. Il est païen s'il n'est panthéiste, et n'est-il pas les deux à la fois r Voyez comme il sent passer en lui et comme il sait faire passer en ses œuvres, le souffle de vie ardente qui coule dans les veines immortelles de la Nature, et comme il regrette, de n'être plus aux jours où nosancêtres la saluaient à chaque aurore en la personne de la Victorieuse sortie pure et nue des vagues et l'écoutaient chanter par la voix des nymphes langoureuses auprès des sources intactes ! On se dirait presque en présence des Védas tant la race allemande est prédisposée au panthéisme.
De même l'âme slave, avec ses rêves et sa langueur passionnée, vibre toute sous son apparente froideur et inspire un Tourguéneff dans ses admirables descriptions des vastes plaines blanches, des bois infinis du steppe. . .