LES DIFFICULTÉS D EXPRESSION IQI
ment en travaux jamais suffisants pour l'insatiable créateur.
C'est Flaubert se relevant la nuit pour changer une épithète, modifier un mot. C'est tel autre ( i ) qui écrit une lettre navrée à un ami pour lui dire qu'il y a de l'autre côté de la route, en face de son habitation de campagne, une borne de pierre encadrée de quelques plantes frêles en fleurs. . . et cette borne au soleil produit une ombre conique entourée d'une certaine pénombre où jouent, dansent et bourdonnent des mouches, des insectes aux brillantes ély très. . . l'auteur de la lettre se désole en affirmant qu'il s'est buté là : Il ne peut pas rendre cet ensemble, la vie de ce petit coin de monde, il ne peut pas, il ne peut pas...
Ce sont là des exemples, mais quel peintre, quel poète, quel artiste un peu soucieux de son art nous contredira ? Que de fois le pinceau ou la plume tombe de la main lassée, et la pensée découragée se prend à désespérer de la réussite, se prend à douter même de l'i peu près auquel il semble qu'on ne peut arriver. .
Certes, il est très commode de dire : Observez, scrutez, copiez et recopiez, choisissez d'ici, de là, faites votre ceuvre patiemment, etc . , etc. Ce sont là conseils qui en demandent d'autres : Comment bien observer, bien copier ? Et ne voit-on pas journellement des artistes doués « enlever » et créer en peu de jours une œuvi-e belle, alors que
(i) Guy de Maupassant, si je ne me tiompe.
ig2 LE SENTIMENT DE LA NATURE
d'autres auront peiné, essayé, recommencé cent fois pendant des années pour ne pas réussir. Ainsi, nous ne donnons ici aucun conseil, ni ne voulons offrir nos bons offices. D'ailleurs disons comme Taine, (( qu'après tout, en iait de préceptes, on n'en a encore trouvé que deux ; le premier qui conseille de naître avec du génie, ... le second qui conseille de travailler beaucoup. »
Cependant il est une condition absolument nécessaire à toute bonne et riche représentation de beauté naturelle, c'est le goût, le sens, l'amour de cette beauté même .. .
Et n'ayons aucune crainte, l'émotion qui fait trembler la plume ou le pinceau entre nos mains, n'est point destructive de l'œuvre d'art achevée... Au contraire, quel artiste ne s'est plaint de ne plus sentir ce fourmillement de la main qui au début d'une œuvre voudrait à la fois indiquer trop de traits, créer trop de pensées > L'âge a ralenti cette ardeur de vie tumultueuse, et l'ouvrier s'en désole, car après les premières ébauches, il lui était si facile de reprendre le travail, de corriger les tremblements qui avaient été causés par trop de \ ie et trop d'amour.