CHAPITRE VIll
Parlant quelque part de la Nature, Renan dit : « On n'y trouve pas une faute de dessein. C'est nous, dit-on, qui y mettons cette eurythmie. Comment se fait-il alors que l'homme gâte si souvent la nature > Le monde est beau jusqu'à ce que l'homme y touche. Le ridicule, les gaucheries, le mauvais goût, les fausses couleurs, les crudités, les laideurs, les saletés commencent avec l'apparition de l'homme dans ce paradis auparavant immaculé ».
Ces lignes seraient vraies, appliquées aux oeuvres fades et doucereuses de certains poètes... Comment se fait-il donc que l'émotion ressentie au spectacle du Monde vibrant de vie ait jamais pu dégénérer en sentimentalité mièvre ei puérile > Cela s'est trop souvent vu cependant : Que de poètes n'ont vu que la douceur langoureuse de soirs trop quiets et la limpidité trop ingénue des lacs où se mirent les lis trop candides !
Il ne serait peut-être pas nécessaire d'insister sur ces petites émotions molles que tout esprit
viril condamne et qui sont dues au relâchement des forces raisonnables de l'esprit, si tant d'écrivains distingués par ailleurs ne s'en faisaient une arme pour combattre le sentiment de la nature en général et le vouer au ridicule. . .
La conception de la nature qui consisterait à en subir passivement les charmes les moins violents, à en analj^ser les avantages tout matériels d'une façon fausse (comme l'idée de Bernardin de Saint-Pierre sur les cotes de melon) serait en effet fort condamnable. L'esprit trop disposé au joli ne tient plus compte du beau. Le cœur s'affadit par la continuelle dispersion de ses émotions en petites impressions vagues, futiles et sottes.
Oui certes, c'est cet amour alangui de commiscoiffeurs en mal de romances qui mérite les accusations portées contre le vrai sentiment de la nature, c'est lui qui mène aux aspirations vagues, aux contemplations béates et indéfinies, aux rêveries sans fin, aux satisfactions égoïstes et non aux transports vrais d'une âme ravie en face de la Beauté parfaite, non aux joies pures ni aux énergies fécondes qui en découlent.
La pensée de Renan citée plus haut est encore fort juste si nous considérons les œuvres parallèles de l'homme et de la nature : Un jardin, un arbre taillé, une fontaine artificielle, etc., etc.
Que de fois nos œuvres viennent gâter la nature !
De même nos villes, nos égouts, nos quais, nos chemins de fer, nos routes, nos affiches-réclames...
Que de fois l'artiste a regretté de voir les rails violer les cimes pures des montagnes, les eaux fétides salir les fleuves intacts !
11 ne faut sans doute pas attribuer à ces choses plus d'importance qu'elles n'en ont en réalité. Certes il est pénible de penser que le sot pourra désormais, moyennant finances, jouir du spectacle réservé jusqu'ici au robuste amateur des hautes sommités, mais le délicat esprit peut se trouver en un corps frêle... et lui refusera-t-.on d'aller jouir aussi du tableau féerique, d'aller respirer l'air vierge parce qu'il n'a pas de bons jarrets 7 Le sot, du reste, qui est en général fort bien portant, ne manquait point (par snobisme) les ascensions périlleuses avant l'établissement du funiculaire. . .
Non, il ne faut pas croire que le progrés ait pour conséquence nécessaire le triomphe de la laideur et du mauvais goût... Quelquefois, les moyens employés sont déplorables, mais en réalité nous pouvons espérer que l'avenir saura concilier la commodité avec le charme (i), le confort avec l'émotion esthétique. . . Cela n'est pas impossible.
(i) I] en sera sans doute pour la Nature ce qui est advenu pour la Femme : Voyez comme les admirateurs de la grâce féminine se sont scandalisés à l'ouïe des revendications de nos sœurs ? Beaucoup de ces revendications ont abouti et il ne semble pas que le charme féminin ait perdu de son prestige...
Si nous avons mis le mot de scorie en tête de ce chapitre, ce n'est pas seulement pour indiquer notre intention d'y traiter quelques menues questions qui débordaient de notre cadre, c'est aussi en songeant aux êtres et aux choses, qui, dans la nature feraient douter de l'affirmation de Renan : (( On n'y trouve pas une faute de dessein »...
Si nous disions, on n'y trouve pas une faute d'esthétique, ce ne serait plus vrai. Il y a des laideurs dans la Nature, des laideurs qui ne viennent pas de nous, des laideurs absolues, des laideurs morales, des laideurs dangereuses.
Certes, un esprit averti pourrait trouver de la beauté partout : L'organisation anatomique du serpent, de l'araignée, du crapaud, du moustique, du scorpion, etc., etc., ofïre des complications admirables. . . Mais n'empêche que la présence de ces êtres est une tache. . .
Et ce n'est pas l'utilité fort contestable de ces êtres qui pourrait nous faire changer d'avis, il suffit qu'ils puissent être nuisibles une seule fois... Quant à leur laideur, ne vient-elle pas de leur nocivité > Un être vivant peut il être laid s'il réunit les caractères de force et de santé ordinaires, s'il est conforme au type de sa race r
Mais n'allons pas trop loin ! Dans cette phrase : Une belle limace, il est entendu que « beau » s'applique à la taille ou à la vigueur de l'animal et ne signifie pas beauté au sens où l'esthète emploie
ce mot. . . Il y a des laideurs. . . mais ce qu'il faut en dire, c'est qu'elles ne sont pas assez répandues pour ternir la vraie beauté de l'ensemble, c'est que jamais l'humanité ne consentira à cesser son culte à la Déesse sous prétexte que quelques minuscules taches s'aperçoivent sur sa robe blanche.
Mais il y a plus : Il y a aussi dans la nature des laideurs morales. Et en effet, toute vie en elle subit la loi immorale au premier chef de la supériorité du plus fort. Il faut relire les pages saisissantes où Faine montre la forêt splendide en proie dans ses fourrés ombreux à toutes. les luttes fratricides et sanglantes d'où l'amour, la pitié, la justice sont absents. . .
Que répondre ?
C'est vrai. Mais nous n'avons nulle part prétendu trouver en la nature une maîtresse de morale, nous n'avons foi absolue qu'en sa beauté... Or, la beauté est toujours morale, quoiqu'on en puisse dire : Si des créatures qui la possèdent pratiquent le mal et vivent dans le désordre, il n'en reste pas moins vrai qu'en tant que belles, ces créatures pratiquent le bien et sont dans l'ordre, car le laid, comme le mal, c'est ce qui ne doit pas être.
Cependant le laid demeure laid. On peut l'envisager de différentes façons : Victor Hugo airiie le crapaud parce qu'il est laid, c'est-à-dire parce qu'il s'imagine que le crapaud souffre de sa laideur. . . Ce n'est pas vrai, ni en général ni en droit. Il y a des crapauds non persécutés qui n'ont jamais été en contact avec la méchanceté humaine.
Mais on nous dit : sunt lacrymœ reruni : Il y a des choses qui provoquent la tristesse. . . Le hibou. La fleur décolorée. . . C'est exact. Mais nous ne pensons point qu'il faille attribuer notre tristesse à leur laideur absolue. Il faut distinguer ; La fleur décolorée, par exemple, n'est-elle pas inspiratrice de mélancolie parce que simplement elle nest plus brillante ? Quant au hibou, en lui-même, il peut ne pas être laid pour tout le monde. . . Ne semblet-il pas le plus souvent qu'il paraît laid en vertu de l'ambiance, de ses apparitions la nuit, près des cimetières. . .
Mais s'il est absolument laid, qu'importe ? Le hibou ne constitue pas plus la nature que le buisson ne constitue la forêt. Il est excellent qu'il y ait dans l'organisme du monde des parties repoussantes pour qu'en somme l'ensemble nous touche plus efficacement par sa réelle beauté, qui en définitive ne réside point en tels ou tels êtres ou aspects, mais en la Vie partout présente, animant toutes les créatures petites, laides, grandes, belles... n'importe. . .
Et c'est cette Vie qui est adorablement belle.