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CHAPITRE IX

A la fin de l'étude désintéressée d'un sentiment désintéressé écrirons-nous une page utilitaire ?

Art, poésie, amour... inutilités, a-t-on dit, folies de l'homme, mais qui, selon Renan, «en dépit de l'égoïste et du positif, mènent le monde. » Le sentiment de la nature semble bien entrer dans cette catégorie puisqu'il est fait lui-même d'amour, de poésie, de hautes pensées non égoïstes ni positives. . .

Mais, nous le croyons, il est bon de dire souvent que ces inutilités sont bien nécessaires et qu'en particulier le sentiment de la nature est indispensable à certains égards à n'importe quel homme. Nous l'avons vu, du reste, à propos de Rousseau : l'amour de la nature ne va pas sans une certaine délicatesse d'esprit et de cœur : Aimer dispose à sortir de soi, à dépouiller les pensées égoïstes ; et goûter la noblesse, le charme, la beauté des choses, c'est déjà de la délicatesse. . . je ne dis pas de la finesse. En effet, on voit souvent des hommes qui possèdent une âme fine, déliée, intelligente

ne pas aimer du tout la nature; à l'analyse, on reconnaît que ces hommes ne sont points délicats de cœur s'ils sont fins d'esprit. Ils ne savent pas aimer le beau, et s'ils prétendent le goûter, ils manquent de la puissante attraction pour lui qui n'est autre qu'une affection...

Concluons donc avec Montaigne : « Qui se représente comme dans un tableau cette grande image de notre mère nature en son entière majesté ; qui lit en son visage une si générale et constante variété; qui se remarque là-dedans, et non soi, mais tout un royaume, comme un trait d'une pointe très délicate, celui-là seul estime les choses selon leur juste grandeur. »

Au point de vue particulier du savant, quelle est l'utilité du sentiment de la nature r Le Vinci y répond magistralement : (( ... De même, pour les choses mathématiques, je dirai que ceux qui seulement étudient les auteurs et non les oeuvres de la nature, sont, par art, les petits-fils et non les fils de cette nature maîtresse des bons auteurs. O profonde sottise de ceux qui blâment les hommes qui apprennent de la nature, laissant là les auteurs, disciples de cette même nature. »

Ces pensées ont-elles besoin d'un commentaire > Il est bien évident qu'entre l'étude de la nature au point de vue scientifique et au point de vue esthétique, il y a une différence, mais dans les deux cas

il faut raimer et aller directement à elle. En vérité donc le savant a besoin de la nature. . . et quel rare avantage, quelles étonnantes ressources il retirerait de savoir ressembler à ce Léonard de Vinci qui <( de l'étude sur la nature passait sans effort à l'étude de la nature. . . » (i)

Tout se tient dans la nature, comme dans l'homme, et ce n'est jamais sans danger pour l'objet de son étude que l'esprit se spécialise trop et s'y confine absolument.

Enfin, au point de vue de l'artiste, écoutons encore le grand Léonard : « Un peintre ne produira que des oeuvres de pauvre qualité s'il prend pour guide les peintures des autres ; mais s'il cherche ses enseignements dans les objets de la nature ; il produira de bons fruits. »

Il est, je pense, bien inutile d'insister. Si la nature est maîtresse de beauté, révélatrice d'idéal, c'est bien à elle qu'avec le plus fervent amour tout artiste doit aller pour la chanter et l'adorer toujours plus intimement.

Quel beau rêve de vie pour un écrivain ou un peintre : Une existence pleine, le travail d'art accompli durant les matinées fraîches, à l'époque où les arbres bourgeonnent, où les plantes frêles osent à peine lever leurs petites têtes vertes vers le ciel

(i) En dessinant un rameau couvert de feuilles, il découvre la phyllotixie.

limpide ; les heures de tranquille recueillement dans les verdures sous les lumières ardentes de l'été; l'adoration du ciel mélancolique en les soirs mystiques de la saison crépusculaire... Et pardessus tout cela une constante communion avec l'Inspiratrice, l'âme même de l'Univers vivant, la fugace et insaisissable Vie mondiale, source de toute beauté chaste et vraie, l'amante adorable de toutes les saisons, celle pour qui parfument les premières fleurs et fleurissent les premières étoiles.

Initions nous donc à l'amour pur de la nature — non par souci égoïste et vain, mais par désir de posséder chaque jour davantage une plus riche et plus féconde intellectualité. Car, ne nous le dissimulons point, le « coup de foudre » est ici plus rare encore que partout ailleurs ; c'est par degrés et lentes métamorphoses que nous deviendrons capables d'aimer vraiment.

II faut d'abord s'initier aux pensées pures et désintéressées, savoir sortir de soi pour se donner aux autres et aussi aux idées supérieures qui « mènent le monde )).

Il faut s'initier au culte du beau, apprendre à en discerner les caractères épars partout, le reconnaître et le glorifier, non pas seulement dans nos rjeuvres, mais en celles du voisin, du rival. . .

Il faut encore s'initier à l'individualité personnelle de notre moi et à son libre exercice, apprendre à penser par nous-mêmes, refuser toute autorité en art comme en science, nous défier des jugements reçus, retourner aux sources. . .

« Voici peut-être, dit G. d'Annunzio, ce que serait la vie supérieure. Une liberté sans limites ; une solitude noble et féconde qui m'envelopperait de ses plus chaudes émanalions ; cheminer parmi les créatures végétales comme on ferait parmi une multitude d'intelligences ; en surprendre la pensée occulte et deviner le sentiment muet qui règne sous les écorces ; rendre successivement mon étre"conforme à chacun de ces êtres et substituer successivement à mon âme débile et oblique chacune de ces âmes simples et fortes ; contempler la nature avec une telle continuité d'attention que je parviendrais à reproduire dans ma seule personne la palpitation harmonieuse de toutes les créatures ; enfin par une laborieuse métamorphose idéale, m'identifier à l'arbre robuste dont les racines absorbent les invisibles ferments souterrains et dont la cime imite par son agitation la voix de la mer. Ne serait-ce pas vraiment une vie supérieure r »

Alors nous verrions peu à peu grandir et s'élever glorieuse en nous l'image de la Déesse pure. Nous contemplerions avec des yeux nouveaux les élincelants reflets de sa beauté parfaite, nous croirions entendre pour la première fois les chants ineffables de sa voix divine. . .

Et si nous parvenons à contempler cette beauté toute nue, à comprendre la signification des hymnes augustes que profèrent sans se lasser toutes les créatures, comme alors nous serons payés de retour, comme — sans l'avoir cherché — nous nous sentirons grandis, non par la souffrance, mais par la

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joie de la communion intime avec ce qu'il y a de plus grand, de plus vrai, de plus vivant. Notre émotion sera sainte en face du beau naturel, et si vraiment elle ravive au bord de nos paupières les larmes sincères et généreuses, alors nous serons plus près de l'Infini, plus près du mystère originel des choses.

Notre idéalité ainsi soumise au rythme universel naîtra vraiment à une vie nouvelle et parfera sans cesse en nous l'homme intérieur toujours plus capable d'aimer mieux et de souffrir plus pour les causes saintes.

Ici aussi la parole est vraie : Heureux les cœurs purs ! et nous pourrions ajouter, (( car ils seront appelés enfants de lumière ».

Nous avons étudié le roman d'amour de l'homme pour la nature à travers les âmes diverses des individus et les expressions différentes des ans... Il nous faut maintenant nouer notre gerbe. Il est inutile sans doute de résumer les quelques conclusions, aperçus ou jugements qu'il nous a été permis de suggérer au cours de ces pages. Mais il y a quelques questions qui sont restées en suspens, quelques problèmes que nous avions réservés pour cette place. . .

En y réfléchissant un peu nous nous apercevons vite que ces questions et ces problèmes se résolvent au fond en une seule interrogation ; Y a-t-il dans la nature autre chose que ce que nous y mettons nous-tnêmes ?

Qu'on veuille bien considérer, en effet, que tout amour pour Elle serait vain, que toute étude des émotions esthétiques qu'elle provoque, des efforts artistiques tentés pour l'exprimer seraient gestes dan,s le vide, si la Nature n'était qu'une vaste Illusion, au nuage brillant, diversicolore, mais insaisissable, irréel. . .

A quoi bon l'aimer, à quoi bon la peindre, à quoi bon écouter ses voix conseillères et consolatrices si elle n'est qu'un rêve issu de nous, habitant en

nous, si elle n'est que notre beauté, nos pensées, nos voix transportées hors de nous>

Un esprit juste et simple serait en droit de demander le pourquoi de cette question après tout ce qui précède, et il est vrai qu'en dehors des problèmes métaphysiques et au point de vue du sens commun, c'est un non sens à peu près complet de rechercher si le spectacle naturel n'est que fantasmagorie : Nos yeux le voient et sont ravis. . . C'est suffisant.

Aussi bien ne voulons-nous point, répétons-le. décider de la réalité ou de l'apparence du monde extérieur — ce qui n'est point dans notre cadre et ce qui offrirait bien peu d'avantages puisque, tout bien entendu, il faudrait encore agir de toutes façons comme s'il existait absolument.

Mais, la question du monde extérieur mise à part, il en reste une autre qui est légitime. Plusieurs disent : la Nature existe, soit, mais nous nions qu'elle soit belle, laide, bonne, mauvaise ; elle est, mais tout ce que vous lui attribuez de qualités bienveillantes ou de voix inspiratrices, tout cela, c'est vous qui l'y avez placé, c'est vous qui l'avez décorée de vos aspirations vagues que vous croyez retrouver en elle. . .

C'est à ce problème, n'est-ce pas, comme aussi à la question de savoir ce qu'est réellement la Beauté naturelle que nous avons donné une réponse dubitative au début de cette étude. . .

C'est qu'en effet, tout cela se tient. La Beauté étant une des qualités les plus apparentes de la

Nature, nier que celle-ci soit belle, c'est par d'autres termes nier qu'il y ait quelque chose en elle qui soit indépendant de nous. Et encore : Si nous résolvons le problème relatif à la beauté nous l'aurons résolu à très peu près entièrement : Si nous pouvons affirmer que cette Beauté qui nous émeut et nous enchante n'est pas seulement un voile splendide fait de nos plus souriants rêves et qui s'interpose entre la nature et nous, nous pourrons affirmer par cela même que cette natjre n'est pas un froid et blanc décor sans qualité aucune. . .

Ce problème est extrêmement complexe, et nous ne prétendons pas lui donner de solution définitive, car enfin, lui aussi se complique de notions inaccessibles qui relèvent de l'Inconnaissable.

Cependant ?

Une des plus belles conquêtes de la pensée moderne est la doctrine de l'évolution. Considérons donc un instant l'évolution du monde organisé; c'est l'évolution de la vie: A travers ses ébauches innombrables, ses êtres divers aux fonctions et aux aptitudes multiples, on reconnaît aisément que la Nature tend à la réalisation dans chaque être, dans chaque espèce, dans chaque race, du maximum de force, d'aptitudes, de puissance, en un mot, de Vie. N'est-ce pas là le fond même, inconscient, obscur, profondément puissant de la loi de l'être > La suprématie est accordée aux plus forts, aux plus grands, aux plus vigoureux... Et il ne s'agit pas seulement de force matérielle ou physique, mais la force de suprématie peut être la

grâce presque faible, comme pour la femme, )a parure éclatante, comme pour l'oiseau mâle ou la fleur. . . En réalité tout ce qui est susceptible d'assurer le triomphe de l'espèce par des individus supérieurs provoque un effort passionné, ardent, instinctif, incompressible. , .

D'un autre côté, plus va la science, plus s'affirment les résultats des réflexions et des observations humaines, plus aussi s'éloignent et s'affaiblissent les doctrines d'innéité, les systèmes par lesquels on prétendait que l'homme apportait en lui autre chose que ce que l'on peut retrouver épars dans l'Univers, des principes d'un autre ordre... Non, il apparaît au contraire toujours davantage (sans qu'on puisse assurément l'affirmer mathématiquement) que l'homme est tout nature. Ce qu'il apporte en naissant vient de l'e-xpérience héréditaire de sa race, ce qu'il paraît posséder de très supérieur à tout ce qu'on observe dans la nature provient des condensations où se sont synthétisés en lui les efforts innombrables effectués depuis les premiers jours du monde... et si cette condensation paraît contenir des éléments autres que ceux dont elle fut formée, c'est qu'elle a été mal observée : C'est une cristallisation. Et le cristal comporte-t-il d'autres éléments chimiques que le roche de même nom, mais atnorphe ? Pourtant il paraît distinct.

Si ces considérations sont vraies, l'homme fait partie intégrante de la Nature. Et combien cela simplifie les problèmes d'esthétique !

La définition de Zola : « Toute œuvre d'art,

drame, statue, roman ou tableau est un coin de la nature vu à travers un tem.pérament » et celle de Bacon : (( L'art, c'est l'homme ajouté à la nature » ne sont plus vraies absolument, mais d'une façon relative à la source et à la qualité des dispositions personnelles ou héréditaires de l'artiste...

Elles sont fausses en ce qu'elles indiquent une dualité entre la nature et l'homme : En réalité ils sont un.

Ces aperçus s'accordent encore avec ce que nous disions plus haut des sens de l'artiste rendus plus aptes à rechercher, à goûter, à reproduire la Beauté par les efforts de ses aïeux. Donc, nos sens se perfectionnent et notre conception de la Beauté évolue... et pourquoi ce travail ne s'accomplirait il pas selon le même plan et la même progression que l'évolution de la Nature elle-même?... Et n'en serait-il pas un des éléments ?

Supposons nous donc absolument assurés de notre condi"tion naturelle : Nous sommes une partie de cette Nature dont la loi supérieure et immuable est d'évoluer... En conséquence, le plus puissant instinct de l'homme sera celui qui le poussera à réaliser en lui et autour de lui le maximum de vie. Et telle est l'attraction qu'exerce la loi de progrés, que toute créature admire et s'émeut au contact de tel progrés fragmentaire obtenu par d'autres. Lorsque l'homme contemple une plante ou un ani-

mal qui offrent les caractères d'une vitalité supérieure à celle de ses pareils (force, agilité, couleur, parfum, etc.), il sera ému comme en face de la réalisation surprenante du rêve latent et irrésistible que la Nature forme en sa subconscience...

Lorsqu'il se trouvera en présence d'un homme ou d'une femme vivants ou artificiellement représentés par l'art, il recherchera en ces créatures les signes de la vitalité, la force ou la grâce. Et quelles sont les causes premières qui lui feront définir qualités de vie cette force ou cette grâce ? N'est-ce pas parce qu'un instinct très profond l'assure que ces créatures ainsi pourvues réalisent l'idéal le plus parfait de l'évolution vitale de l'espèce et qu'en conséquence, elles sont spécialement aptes à procréer d'autres êtres en qui cet idéal sera plus parfait encore !

A ces spectacles une émotion viendra encore remuer nos cœurs parce que nous nous sentirons, consciemment ou non, en présence du but invariable un peu plus approché qu'à l'ordinaire (i) Se sentir soi, fini et éphémère, plus prés de l'infini et de l'éternel n'est-ce pas le fond déjà noté de notre émotion esthétique ?

Ainsi, ce que le genre humain appelle beauté, ne sera-ce pas en définitive ce qui paraîtra réaliser en quelque mesure la fin idéale de l'Univers, le maximum de Vie ?

(i) Ceci expliquerait bien que ce soit aux moments d'amour sexuel que l'homme aimerait le mieux la Nature.

Il nous est impossible, on le comprendra, de pousser jusqu'au bout l'étude de notre solution, mais qu'on veuille bien remarquer combien dans cette théorie tout s'accorde : Le plus excellent but de l'art est la représentation du corps humain, a-t-ondit... Certes oui, puisque le corps humain représente à l'homme la réalisation la plus parfaite des organismes les mieux assemblés pour concourir à une fin très vivante : l'homme vivant (C'est surtout aux temps où l'homme s'appelait (( le roi de la création )) qu'il ne voulait peindre que l'homme.)

De deux tableaux, dont l'un représente le plus parfaitement possible la beauté formelle et charnelle et l'autre, avec des défectuosités de traits, une scène émotionnante parlant à l'âme, c'est celui-ci le plus beau, nous opposera-t-on. . . Sans doute, car ne sommes-nous pas avertis qu'entre deux hommes, dont l'un serait simplement fort et robuste mais dont l'autre, plus frêle, serait doué d'une mentalité supérieure, la suprématie et le prix d'excellence vitale vont au second? (Nous avons seulement dit (( plus frêle », en effet, si le second était difforme, la beauté vitale de sa mentalité pourrait fort bien être égalée par celle de l'homme bien fait mais peu doué.) Cet exemple en tout cas ne va pas contre notre théorie, mais il enseigne qu'il ne faut pas seulement considérer la quantité de vie (si l'on peut dire) mais sa qualité.

De même, dans une phrase de Tôpffer citée plus haut, l'auteur genevois affirme que souvent on verra le paysagiste s'arrêter, non devant un bos-

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quet de chênes touffus et sains, mais devant un pauvre tronc percé, vermoulu, au-dessus d'une mare... parce que, dit-il, ce dernier « envisagé comme objet de pensées et signe de choses à exprimer )) vaut mieux que des chênes qui ne seraient que sains, que splendides... C'est parfaitement juste : Le tronc vermoulu, évocateur d'une pensée haute, sera mille fois plus vi-vcinl (par les associations d'idées qu'il suscite) que le chêne touffu et splendide qui n'évoquera qu'une pensée inférieure...

Mais, direz-vous, la plus haute pensée, selon vous, devrait précisément être celle que suscite le chêne, celle d'exubérance de vie... Non pas! Il ne s'agit pas seulement d'exubérance de vie, mais aussi d'exubérance de vie haute ! Et la pensée humaine se considère elle-même dans son émotion comme le plus haut degré de vie réalisée.

Avons-nous été victorieux de toutes les objections possibles contre la conception qui identifie la beauté et la vie? Non sans doute, mais il ne nous est pas permis d'aller plus loin et d'insérer ici un traité d'esthétique... Nous croyons cependant que cette doctrine est appelée à triompher.

Le beau ne saurait être en effet quelque chose d'indépendant de l'homme, il ne serait pas universel ni émouvant, il se rattache donc à quelque chose d'humain et à la fois de mondial : Et puisque l'émotion esthétique parait désintéressée et voisine de celle qu'inspire le mystère de l'Infini, il nous semble bien qu'elle est produite en nous par

notre contact avec la Loi évolutive, éternelle et infinie de toute vie...

Le beau dans la nature serait donc la vie réelle la plus haute possible s'épanouissant harmoniquement et sans entraves, dans l'art ce serait la vie idéale à laquelle aspire l'Univers à travers ses ébauches innombrables durant son éternel devenir, vie pressentie en quelque mesure par l'âme qui porte en elle la plus claire révélation de la Loi...

Gœthe — qui était une de ces âmes — a magnifiquement dit ce que nous tentons d'exprimer :

(( La nature est l'artiste unique ; chacune de ses œuvres a son type à elle et toutes rentrent dans l'unité.

Tous les hommes sont en elle et elle est dans tous les hommes.

Sa vie est un éternel devenir ; même ce qui semble contre nature est encore nature. Son drame est toujours nouveau, parce qu'il a toujours de nouveaux spectateurs.

La vie est sa plus belle découverte et la mort est pour elle le moyen de multiplier la vie. Elle n'a point de langue ni de parole, mais elle crée les langues et les cœurs en qui elle parle. Sa couronne est l'amour. Elle se récompense et se châtie ellemême. Elle est sauvage et douce, aimable et effrayante, impuissante et souveraine. Tout est toujours en elle. Elle ne connaît ni passé ni avenir, le présent est son éternité Elle est la Beauté. Je la glorifie pour toutes ses œuvres. Je me confie en elle. ))

2l8 LE SENTIMENT DE LA NATURE

Si la beauté est partout en elle, ne sera-ce pas plus particulièrement là où nos yeux rencontreront cachée par le moins de voiles l'expression la mieux localisée et agencée delà viequi anime l'univers et qui évolue lentement vers la perfection > C'est par là que nous nous expliquerons l'Idéal inné que chaque artiste porte en soi Cet idéal en effet ne sau rait être seulement composé d'observations antérieurement faites, mais aussi d'un secret et vague pressentiment des qualités de plus en plus vivantes et belles que chaque être est en puissance de se donner. (Fa pour posséder ce pressentiment ne faut-il pas, comme nous l'avons dit, aimer la vie, savoir communier avec le Principe de la Nature ?)

La Beauté est donc bien diverse et ondoyante comme la Nature, elle est une cependant comme la V^ie, elle est idéale enfin et nous procure la même petite secousse nerveuse qu'à la pensée de l'Infini, car elle exprime cette vie infinie qui est en gerjne, toute palpitante dans l'être éphémère que voient nos yeux. (Par là nous retrouvons en les coordonnant les anciennes définitions : L'unité dans la variété ; l'expression de l'idéal ; la présence des caractères dominateurs et essentiels, etc., etc.)

Ainsi, Puissance adorable, Vie et Beauté universelles, vous êtes bien une seule et même force en nous et dans la Nature ! Vos gaucheries, vos laideurs viennent de nous peut-être, mais aussi notre idéal de Beauté satisfait dans votre contemplation • vient de vous et retourne à vous en vous glorifiant. \'ous êtes tout.

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Je commence peut-être à comprendre...

Ce qui fait le tourment et l'angoisse de l'homme aimant, viaiment né à une vie supérieure, c'est de sentir toujours entre soi et ce qu'il aime (la Nature ou la Femme) une séparation, je ne sais quel (( mur de verre », une impénétrabilité de pensée, de sensation, de vie...

Pour la Nature surtout, ce qui frappe douloureusement, c'est qu'elle est aimée et ne lésait pas.

Certes, il est inutile de regimber : Inconsciente de sa beauté, de sa vie même, elle va, rêvant à peine... Mais pourquoi se désespérer ainsi et pousser nos conclusions à l'extrême? S'il est fou et puéril de chercher en elle une pensée claire, il est d'une haute conscience d'y savoir trou\ er les conseils, les avertissements, les grandes leçons que peut seule donner la Vie éternelle elle-même. Notre cœur est encore trop naturel — malgré ses subtilités • — pour être incapable de recevoir de l'Aimé un peu de vie bonne.

Se soumettre à elle, vivre suivant ses préceptes, ce n'est point abdiquer, c'est suivre sa propre destinée, obéir à la Loi des choses. N'avons-nous pas le sentiment que notre amour pour la Nature n'est qu'un prolongement de l'amour humain tncQ qu'ils ont tous deux de profondes et mvstérieuses attaches avec le Monde et qu'ils sont tous deux jiécessaires pour la prolongation de la vie sur la terre?

On a dit : Le plaisir dans l'amour est le moyen, non le but.

De même la joie de nos yeux en présence de la Beauté du Monde est peut-être l'artifice par lequel la Loi réclame l'entrée de notre âme aux régions hautes et lumineuses où se fondent, s'accordent, s'exaltent les « vouloir vivre » généraux de tout...

Qand on a aimé, ne fut-ce qu'une fleur, on a participé à la Volonté inconsciente et inexorable de la grande et merveilleuse vie épandue partout; on a élevé le meilleur de soi en une parcelle de temps jusqu'à l'absolu de l'Etre qui est, a été, n'est pas encore, mais veut devenir toujours plus beau, plus aimant, plus juste, infiniment et par de là les siècles... et cela crée notre propre bonheur à nous éphémères- qui le constituons.

Quelle source abondante de riches pensées et de grands devoirs ! Ah certes, nous pouvons l'aimer librement cette Puissance infinie, cette Déesse jeune et belle, nous donner à elle et lui jurer l'amour le plus entier et le plus fidèle. Nous le pouvons et nous le devons. Qu'avons-nous qu'elle ne nous ait donné >

Deux vies ! N'est-ce pas le titre fatidique de tout roman? Et ne pouvons-nous maintenant redire notre joied'.avoir présenté le sentiment de la nature comme un véritable amour vécu, la romanesque

histoire de l'homme et de la vie naturelle'- C'est ici la raison pour laquelle nous avons tenu à ne suggérer notre conception sur la beauté de la nature qu'à la fin de ces pages au lieu de la donner à la suite des discussions de même objet en nos premiers chapitres : Nous avons eu ainsi le temps de voir combien le roman que nous avons essayé d'écrire est vrai, combien l'affection qui porte l'homme vers la nature est profonde et se rattache de mille manières à ses autres affections, combien enfin le sentiment du beau naturel est à la base de l'art, de la science, de la pensée haute.

Tout cela n'est-il pas une preuve — morale tout au moins — que la nature, qui est ainsi bonne conseillère et adorable amante, ne peut être une froide statue aux membres de laquelle nous draperions le tissu de nos rêves... Il faut au contraire qu'elle soit une Vie intense pour avoir une telle action sur nos cœurs et nos âmes.

Pr/tàyècrire le dernier mot de cette étude, je me recueilTe encore... et suis saisi de tristesse. Toute la plus souriante sérénité, toute la grâce indicible de la Nature aimée sont absentes d'ici, mal présentées, me semble-t-il... et j'aurais tant voulu en exprimertoute l'ardente, hautaine, unique Beauté!

Et pourtant non, ce n'est pas une mélancolique pensée qui doit guider ma plume en cette page, mais ne dois-je pas y écrire plutôt un hymne de

reconnaissance, de louange et de passionnée glorification r

Petites fleurs, vaste ciel, diamants stellaires, parfums, beautés, grâces et sourires- du Monde, vous êtes ma vie, mon idéal, mes amours; vous êtes les signes tangibles par lesquels je me reconnais membre d'un Tout harmonieux et bon qui s'en va lentement et continuellement à travers les sphères infinies vers les étoiles lointaines, les feux brillants d'espoir qu'on appelle le Progrès et le Mieux. . .

Vous êtes la vie de ma vie !

APPENDICE

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