CHAPITRE IV
Une émotion ! Voilà donc le résultat auquel nous sommes arrivés. Nous ne savons à vrai dire ni la vraie cause ni les vrais éléments de cette émotion. Avant de réfléchir aucunement nous savions bien que nous pourrions éprouver une émotion en face de la Nature et que c'était là proprement le sentiment de la nature. Et d'ailleurs nous n'avons pas du tout tenté de définir ni d'approfondir celte émotion . .
Quoi donc ?
Jusqu'ici nous l'avons seulement décrite et en avons recherché la genèse dans l'âme primitive et dans l'âme puérile.
Mais qu'est-ce donc que cette émotion ? Est-elle fondée r Tient-elle à nous seulement ou à nous et à la Nature en même temps > La Nature n'a pas changé depuis les premiers jours du monde. Mais nous-mêmes ? Oh comme nous avons changé !
— Tant que cela >
Vovons donc.
Nous l'avons déjà noté, au premier contact avec les manifestations naturelles, le premier sentiment de l'homme fut fait de terreur, dadmiration, d'épouvante, de crainte, d'amour fervent, de reconnaissance pieuse. Il voua un culte à celles des forces naturelles qu'il craignait ou aimait le plus, et peu à peu, d'un côté la peur et la crainte, de l'autre, la tendresse et l'amour s'accentuèrent en son âme candide. Il les décora — ces forces — de toutes les perfections connues de puissance ou de beauté, et puis, lorsqu'il sut écrire, il composa en leur honneur des hymnes d'adoration et de louange,
Et l'on peut dire que rien n"a changé. Nous avons cessé d'animer les chênes, non d'écouter leur voix ; nous avons cessé dadorer les fleuves, mais non de contempler leurs eaux calmes couler éternellement en reflétant tour à tour le ciel changeant et les étoiles blondes. Et toujours c'est une émotion mélangée — plus ou moins — de peur et de plaisir qui nous fait battre les artères en présence de la multiple beauté du monde. Le cœur de l'homme est resté fragile, de telle sorte que l'adoration ne va point chez lui sans un mélange de frayeur. . .
Réminiscence des antiques terreurs, crainte de ne pas savoir aimer aussi parfaitement qu'il le voudrait, ou bien encore effroi à la pensée que rien ici-bas n'est immortel > Je ne sais, mais toujours une tristesse inconnue nous pénètre au moment où nous contemplons avec ravissement quelque parcelle de l'universelle beauté.
Une tristesse, oui, mais aussi une allégresse... La lumière divine qui baigne les vivantes formes des montagnes violettes et des pins chantants qui leur sont une couronne, n'a cessé à aucune minute d'enchanter nos yeux et nos cœurs.. . La poitrine se gonfle, le sang coule plus vif dans nos artères, une joiesurhumaine illumine notre pensée. . .
I Mais encore une fois, qu'est-ce donc que cette nuance d'intime mélancolie ou de bonheur souverain dont notre âme se teinte au hasard des nuages qui passent comme le miroir mobile d'une mer...
L'émotion que nous procure le beau naturel constitue évidemment une émotion esthétique.
Si nous connaissions la nature de l'émotion esthétique, c'est-à-dire la nature du beau, si nous démontrions que le beau e.xiste dans la nature, aurions-nous résolu la question)
Pas tout à fait, car une difficulté s'élève ici pareille à celle rencontrée tout à l'heure au sujet de la genèse du sentiment de la nature chez l'enfant :
;^La Nature n'est pas toujours belle. Et dans ses heures de tristesse, alors que toutes ses beautés se
j'drapent de voiles gris et ternes, ne nous émeut-elle
jpoint encore r
j On peut soutenir cependant que même à ces
! moments-là c'est encore la beauté qui nous Irappe et nous touche.. . Un ciel blafard, la pluie grise qui tombe, tombe... est-ce beau? Non, pas par soimême ; mais il y a des nuées molles qui s'accro-
chent là-haut aux arbres de la montagne, il y a le parfum de la terre détrempée, il y a le ruissellement de l'eau sur les feuillages...
Comparez cette journée de pluie où encore vous avez éprouvé une particulière émotion avec une journée d'hiver, de brouillard épais... La seconde est sinistre — sans attrait aucun cette fois.
Quoiqu'il en soit, et pour la commodité de la discussion, contentons nous de répondre d'abord à notre première question. Et du reste nous reparlerons de la nature non belle en son lieu.
Y a-t-il réellement quelque chose de beau dans la nature) Ne répondons pas au point de vue objectif... Mais y a-t-il quelquefois — et aussi rarement que vous voudrez bien le proclamer — y at-il quelque chose qui ait l'apparence de ce qu'on est convenu d'appeler beau >
La question ainsi posée ne peut être qu'affirmativement résolue. C'est un fait incontestable, et que — subjectivement parlant — nul artiste, nul philosophe, nul homme au monde n'a nié :
Il y a de la beauté dans la nature. Ceux-là même qui ne l'ont jamais ressenti, qui n'aiment point les arts, qui sont sans culture, ne peuvent s'inscrire en faux contre notre affirmation. En pareille matière, et du moment que nous n'agitons pas encore la question de savoir s'il y a quelque chose d'objectif
dans la beauté naturelle, le consentement général suffit.
Et nous revoici bien clairement devant notre toute première interrogation : Qu'est-ce que celte émotion ressentie qui est une émotion esthétique?
Et donc, qu'est-ce que le beau >
Nous faut-il faire ici un traité du beau > Est-ce possible) C'est tomber dans le domaine philosophique.
Et d'ailleurs, quel écrivain, quel critique d'art serait en mesure de donner enfin une doctrine parfaite, une science achevée et certaine de l'esthétique.
Disons cependant ici quelques mots sans prétention.
La Beauté r Mais c'est tout ce qu'il y a déplus relatif, ondo5'ant, divers, changeant selon le caractère, la race, le climat...
Les caractères distinctifs du beau) Est-ce l'unité dans la variété? Ou bien la réalisation progressive et fragmentaire d'un Idéal parfait et invisible? Ou bien encore l'expression d'un caractère dominateur et essentiel régissant l'ensemble et mettant sa marque aux détails ?
Nous ne savons pas parce que, même après le plus logique exposé, quelqu'un pourra toujours venir nous dire : \^oici une chose qui ne comporte pas absolument les caractères dont vous avez parlé et pourtant je la trouve belle.
Les sentiments esthétiques ne seraient-ils pas
surtout du domaine de la sensibilité et du cœur î* La raison en ce cas ne pourrait en déterminer les lois tixes et devrait se borner à enregistrer les faits.
Et pourtant... Il faut bien juger de tout avec la raison :
(( L'unité dans la variété » par exemple, la for mule triomphale de l'éclectisme : serait-ce là le mot de l'énigme >
Oui, tout ce qui est beau peut-être ramené à une unité essentielle dont les parties variées s'accordent cependant pour constituer, par leur rapprochement coordonné, cette unité même. Certainement rien ne pourra nous paraître beau que ce qui flattera en même temps le goût instinctif de l'esprit pour l'unité et notre dégoût non moins vif de la monotonie. ..
Mais cette explication est-elle bien profonde > Il ne nous paraît pas. Suivant elle, rien ne serait beau comme la figure géométrique compliquée qui sert à la démonstration du théorème vulgairement appelé « pont aux ânes )). . . Il y a là l'unité ; le théorème ; la variété : les diverses figures et constructions à côté qui sont destinées à prouver la vérité du théorème.
— La réalisation progressive et fragmentaire d'un idéal parfait et invisible >
Très juste aussi à certains points de vue. Rien ne nous émotionne profondément comme les spectacles qui réveillent en nos cœurs je ne sais quelle vague réminiscence d'une Beauté souveraine autre-
fois contemplée sans voiles... Pour reconnaître le beau, il nous faut bien aussi au préalable saisir une correspondance quelconque entre ce réel visible et un idéal impalpable qui réside en nous.
Cela explique le goût plus ou moins délicat de l'artiste ou du connaisseur selon la délicatesse plus ou moins grande de son idéal, cela rend claires les appréciations diverses que l'on voit porter sur un même tableau, cela simplifie et coordonne bien des difficultés, bien des aspects des questions esthétiques.
Et nous comprenons bien le mot fameux de Raphaël qui ne trouvait la beauté parfaite en aucune des créatures de chair, maisvoulait peindre sa Madone exquise selon le type excellent qu'il contemplait en soi.
Oui, mais encore ? D'où vient cet idéal ?
Ses rapports avec le réel sont-ils des rapprochements de simple comparaison ou bien plutôt ne sont-ils pas des rapports de cause à effet)
En un mot, cet idéal, constaté en la conscience des plus nobles artistes, en l'âme des plus délicats connaisseurs du beau, est-il en nous le prototype, le modèle parfait de toutes les beautés possibles, par avance révélées, quoique pas bien vues >
Alors il suffirait d'avoir du génie, c'est-à-dire d'être de cette race d'élection qui a reçu la plus claire révélation d'idéal et le don de le réaliser...
C'est un peu simpliste.
Nous ne trouvons aucune démonstration suffi-
santé de l'existence d'un idéal qui ne serait ni relatii ni dépendant.
Et n'est-ce pas, en effet, retourner l'aspect des choses et raisonner en sens inverse de la marche normale de dire que l'idéal préexiste en nous à la vue du réel et que par lui nous jugeons de la beauté du réel ? N'est-il pas mille fois plus logique, plus près de la vérité, plus probable en tous les cas, de dire que c'est le réel qui lorme graduellement en nous l'idéal >
A chaque émotion nouvelle, à chaque contact de notre conscience avec un aspect remarquable d'une chose trouvée belle, notre idéal se façonne un peu plus. Il ressemble en nous à une statue molle qui reçoit un coup d'ébauchoir nouveau chaque fois que nous rencontrons sur notre route un élre qui manifeste dune manière particulière une qualité qui a manqué jusqu'ici à notre idéal.
Et certes, l'action en retour a lieu aussi, et c'est d'après notre idéal, surtout d'après ses parties les plus achevées, que nous jugeons du réel ei de ses défauts...
Et cela n'est pas seulement vrai pour chaque individu, mais pour la race humaine tout entière, considérée comme un seul être qui progresse sans cesse et dont les acquisitions successives se continuent, se fixent et se renforcent par l'hérédité.
Ainsi, l'idéal de chacun d'entre nous a plus ou moins été perfectionné, non seulement par les belles fleurs, formes, couleurs entrevues par nous, mais aussi par toutes les plus magnifiques visions
du réel le plus parfait et le plus exquis que nos pères aient contemplé (i).
\^oilà, pensons-nous, à quoi se ramène la vérité de la théorie idéaliste.
Le beau ne serait-il point encore là où il y a expression d'un caractère dominateur... }
11 y a aussi de la vérité ici. 11 est certain que le beau n'est jamais privé de cette qualité essentielle : Posséder en soi, par un aspect quelconque, à un très haut degré une des qualités ordinaires à l'objet... C'est par sa fraîcheur extraordinaire, sa couleur particulièrement éclatante, son parfum très fort, la disposition ou la forme originale de ses pétales qu'une corolle peut apparaître belle, tandis qu'aucune attention (ou une fort moindre) ne sera prêtée à ses pareilles qui n'auront qu'unefraicheur, une couleur, un parfum ordinaires. Ou bien encore, c'est la fleur qui sera dite belle parce que c'est elle, qui — multipliée — constitue l'aspect dominant d'une prairie : Les taches diversicolores qu'elle fait au milieu de l'uniformité verte attirent l'atten tion... et la fleur sera belle pour nous parce qu'elle exprimera à elle seule, comme un sym-
(i) Gloire donc aux purs génies, aux Phidias, aux Raphaël, aux Vinci pour les beaux paysages qu'ils regardèrent, pour les beaux modèles qu'ils peignirent, les richesses dont ils s'entourèient... Gloire aussi aux femmes les plus nobles qui triomphèrent des pudeurs tradiiionnelles pour offrir à l'artiste l'occasion nécessaire de compléter par la contemplation ravie de leurs formes magnifiques, leur idéal indigent! Gloire à tous et à toutes parce qu'ainsi ils nous ont légué une image rayonnante et parfaite de la Beauté Divine !
LE BEAU DANS LA NATURE 3g
bole, le charme dominant et général du champ.
Mais encore > N'est-ce pas discuter des apparences comme si elles constituaient la réalité > Dans notre exemple, pourquoi accordons-nous à telle lleur plus parfumée ou plus colorée qu'une autre la qualité de belle > N'est-ce pas là affirmer que les qualités ordinairement demandées à une fleur pour être belle sont la fraîcheur, la couleur, le parfum, etc. > Et d'où vient celte affirmation ? Est-elle innée en nous ? \'ient-elle de l'expérience? Et alors, en vertu de quelles données sensibles recherchonsnous le plus de fraîcheur, le plus de parfum, le plus de couleur chez la fleur? Les bases nous font défaut. Rien ne nous autorise à déclarer que ce sont ces qualités là plus que telles autres qui, réunies ou portées à un très haut degré, constitueront la beauté. Il faudrait d'abord légitimer les raisons de notre choix.
Et enfin — pour finir — la beauté ne serait-elle pas, selon Hegel, « la réconciliation, dans la nature, de l'esprit et de la matière )) ?
11 est bien difficile de se prononcer au sujet de cette conception parce qu'elle tient au système métaphysique d'Hegel et qu'il nous faudrait aborder ce système tout entier pour la bien critiquer.
.Mais au fond, et pour un esprit épris de notions claires, qu'est-ce que cette synthèse de la matière et de l'esprit? N'est-ce pas en somme une évolution de la matière arrivant à se connaître ellemême, se spiritualisant graduellement ?
Ou bien encore, l'esprit et la matière arrivés à
une fusion telle qu'ils ne forment plus qu'un el qu'ils atteignent par là à la perfection ?
Quoiqu'il en soit, nous ne découvrons ici qu'une notion de perfection ou d'idéal atteint si l'on veut, mais point du tout de beauté.
La question reste entière : Pourquoi cette palpitation, pourquoi cette oppression mystérieuse sur notre poitrine lorsque, au-dessus d'un lac immobile, le couchant se colore de cette nuance fugitive où se combinent selon quelque inconnue formule mystique, en un bain de lumière, le bleu, le rose, le vert et l'or, et pour laquelle aucun langage humain — je crois — n'a trouvé encore de nom précis?
Parce que c'est beau, dites-vous!
Mais pourquoi est-ce beau, et à part votre émotion irraisonnée, à quels signes reconnaitrez-vous toujours la Beauté ?
Dans tout le cours de cet exposé semi-littéraire, semi-philosophique — et dont nous nous excusons, car, à vouloir être clair et suivre le sens commun, le risque est grand en pareille matière d'être faible — nous avons admis dès l'abord notre ignorance au sujet de l'objectivité du beau dans la nature. Tout ce que nous avons tenté, c'est de découvrir s'il y a une façon certaine de déterminer le beau. . .
Nous n'y avons guère réussi. La Beauté nous a caché son oiigine et a effacé sa trace aux chemins de la connaissance humaine.
Comme tous les hommes, nous appelons beau ce qui nous louche, nous fi-appe, nous émeut; nous saluons la Beauté dans les aspects les plus divers, opposés, changeants de la Nature. Il nous suflira pour cela de ressentir en nous l'émotion sainte, mais inexplicable et mystérieuse, par laquelle nous sortons du monde utilitaire et nous nous sentons transportés aux sphères idéales de la contempla tion désintéressée et troublante au cours de laquelle la grande Inconnue parait et s'efface tour à lour, jamais atteinte et toujours plus ^imée.
Mais ici, un autre problème nous apparaît et nous poursuit : Quels que soient les caractères distinctif? du beau, quelle que soit notre doctrine esthétique, nous pourrons encore jouir de la beauté tout comme un simple primitif. . . mais à une condition cependant, c'est que nous croyions à la réalité du monde extérieur. C'est triste à avouer : L'homme moderne est ainsi fait qu'il a réussi à se gâter par sa séculaire anxiété les plus nobles et pures joies de sa vie. . .
Non content de se torturer la raison à l'âpre recherche des caractères du beau, l'homme s'est demandé par surcroit si le support même des belles qualités, le monde matériel n'était point illusoire...
Ici, il s'agit de métaphysique pure: Nous refusons avec la plus grande énergie de mettre cette question en discussion. Ce n'est nullement notre affaire ici.
El puis, en la catégorie des causes dernières,
partout où l'homme joue avec les notions d'infini, de substance, il se perd et s'agite inutilement. On peut tout soutenir en ces discussions oiseuses et tout démontrer comme vrai — telle proposition ou bien son contraire — .
La raison humaine ne peut résoudre des problèmes dont les données lui sont inconnues.
En pratique, l'homme est contraint de croire au monde extérieur, ou bien de s'enfermer lui-même en une cellule capitonnée d'un asile d'aliéné.
Du reste, si la terre et les astres et le soleil qui nagent dans le pur éther ne sont que des apparences, et non des globes palpables et étendus, nous n'avons rien autre à faire qu'à vite l'oublier...
A quoi donc aura servi la discussion ? à amuser certains esprits incapables de travail utile. . .
Non, tenons-nous solidement attachés aux réalités visibles et tangibles qui sont autour de nous, c'est beaucoup faire que de rechercher celles dont les qualités seront les plus efficaces pour provoquer en nos âmes l'avènement d'une vie supérieure.
Mais, dira-t-on, en dernière analyse, tout ce que vous discutez nous importe peu. Ce qu'il faut sa voir au point de vue du sentiment de la nature, c'est ceci : Ces qualités d'exquise beauté dont vous parlez sont-elles des qualités réelles qui résident dans les choses ou bien n'est-ce pas vous même qui décorez les choses de ces qualités?
C'est évidemment là la grosse question, mais nous pensons pourtant que tout ce qui précède a pu servir à l'éclairer un peu.
Voici une sereine matinée de printemps. Les oiseaux s'agitent et piaillent en préparant leurs nids. Les bourgeons ont éclaté et d'eux sont nées les petites feuilles d'un vei't frais qu'un vent tiède agile. Les premiers lilas embaument là-bas au fond du bosquet. . .
J'aspire à pleins poumons cette brise fécondante, j'écoute enchanté les voix éparses des oiseaux et des abeilles... J'incline mon âme à l'adoration émue de la première fleur, de cette grappe odorante de lilas...
— Une voix goguenarde éclate soudain à mes oreilles !
— Vous croyez, me crie un ami, vous croyez peut-être qu'il y a là quelque chose de beau, que cette fleur exquise, cecielprintanier sont adorables ! 11 y a une mystérieuse vie pour vous en cet air tiède qui semble chargé de mille essences subtiles, de millions d'atomes qui vibrent et vont se constituer tout à l'heure, aux jours prochains de l'éié vermeil, en fleurs purpurines, en feuillages éclatants !
Ah! laissez-moi rire! Mais c'est vous qui voyez tout cela. C'est votre imagination qui crée pour vous à l'avance toutes les joies que vous goûterez cet été et tous les plaisirs que vous offriront — le cas échéant — toutes ces fleurs et toutes ces abeilles ( i ) !
(i) C. f d'Annunzio ; « L'homme a bien le pouvoir de verser dans les choses toute sa propie substance ; mais il ne reçoit jamais rien en retour. L'homme peut bien sentir tout
Et puis votre mémoiie entre en jeu : Vous vous souvenez des printemps passés, particulièrement de ceux de votre jeunesse, où vous étiez tout entier à la joie de vivre... et maintenant que les soucis, les angoisses de la lutte pour l'existence sont venus, vous vous exaltez encore à la vue de ce renouveau parce qu'une puissante association d'idées vous transporte inconsciemment aux heures mortes de votre vie ancienne... xMais, allez! Cherchez à vous dégager des tyrannies de l'opinion et du souvenir j
Que verrez-vous autour de vous> Un jour ordinaire de printemps...
Toute votre émotion est faite d'attente, d'espoir, de souvenirs bénis, des réminiscences de vos premières joies et de vos premières amours. Mais cela est en vous. Cela n'est aucunement dans ce jardin qui n'est à la vérité ni beau, ni laid... il est, et c'est tout.
Et mon ami ajouta : Pour moi cela ne m'émeut aucunement. Je n'ai jamais habité que la ville, j'ai passé ma jeunesse dans une demi-obscurité à cause d'une affection des yeux . . . Eh bien, je vous assure, ce printemps ne me dit rien, absolument rien. Je ris de votre sensibilité suraiguë parce que j'y vois une superstition surannée, une croyance abolie. Il n'y a rien autour de vous d'admirable que ce que vous y mettez. La Nature est indifférente et froide, ne vous y trompez pas.
son sang circuler dans les fibres de l'arbre, mais jamais larbre ne lui donnera une goutte de sa sève vitale. »
Que conclurai je >
C'est la question que tout honime arrivé à une certaine culture s'est posée et que nul n'a résolue entièrement.
Qu'est-ce donc ^
En certains jours je suis transporté d'enthousiasme, je sens la Nature vivante et belle, je l'adore... et peut-être n'est-ce qu'une déesse née de mes songes et illuminée de mes rêves, sortie toute vive de mon cerveau comme la Pallas vierge du cerveau de Zeus !
Je rouvre mes poètes aimés, je relis « La Tris tesse d'Olympio » et le (( Souvenir »... Le poêle a pleuré, a aimé, a souffert... et voici, il revient aux lieux où l'amour et la joie les plus profonds se sont épanouis librement en lui.
Maintenant cette âme est endolorie, désenchantée...
Et pourtant,
Tout respire en ces lieux: les fleurs des cimeuères Ne poussent point ici...
Ainsi, de cette terre humide encore de pluie, il ne reçoit, malgré son attente et sa tristesse, qu'une impression douce et paisible. Il reconnaît sa beauté éternelle et lui rend grâces...
Et sur nos fleurs fanées...
Vous ne marchez jamais.
D'autres n'eurent pas cette consolation de ressentir la paix des choses passer en eux à leur retour
aux campagnes d'amour. . . Les forêts et les champs éternellement jeunes et souriants se souviennentils de l'humble poète qui pleure maintenant auprès d'eux > — Les fleurs hautaines passent leur triomphale et courte vie sans se courber ni se ternira la vue des larmes humaines.
Oh, encore une fois, qu'est-ce donc ?
Et que sais-je de ce qu'elle ressent, éprouve, pleure ou sourit cette Nature en qui j'ai mis mon amour le plus ardent et le plusdésintéressé ?
Immorale, insensible, froide, nue, en proie à la bataille formidable pour la vie, n'eèt-elle composée que d'éléments adverses qui s'entre-dévorent ?
Sans aller jusqu'à m'imaginer puérilement qu'une conscience en elle partageait mes soucis ou mes joies, j'avais mis en elle une unité divine, une eurythmie universelle, mais j'ai peur présentement que cela même s'évanouisse et que ce mot de Nature ne signifie rien. . .
La déesse adorable serait-elle morte r
Et pourtant, encore maintenant, et quel que soit mon doute, mon âme vibre et j'éprouve quelque chose d'analogue,
... au frisson
Que le soir met au cœui' des roses.
Il semble bien qu'il y ait réellement ici quelque chose déplus qu'une simple correspondance d'idées associées.
Mon tourment est de ne pouvoir le prouver. . .
Mais en vérité mon plus pur bonheur s'altère
l.E BEAU DANS LA NATURE 47
SOUS un ciel gris et ma pire souffrance s'apaise une seconde en une heure ensoleillée. . . La fraîcheur embaumée du vent calme ma pensée ardente et douloureuse. Il y a bien quelque chose de vivant — je ne puis le nier — qui adoucit ma fièvre, qui ennoblit mon âme et la ravit (( en un ciel de suprême beauté ».
Et de nouveau je crie avec le poète :
Dites-moi verts gazons, dites-moi sombres meis, Quand des feux du matin l'horizon se colore, Si vous n'éprouvez rien, qu'avez-vnus donc en vous Qui fasse bondir le cœur et plier les genoux?
Ou du moins — sans exagération lyrique — et sans vous demander d'être sensibles comme moi — êtes-vous vivants, avez-vous les paroles ineffables, les conseils superbes, l'influence magique auxquels j'ai cru ?
Hélas, il faut continuer sa vie et travailler. . .
Ne rêvons plus. Pour cette heure, résignons-nous à ne pas savoir. C'est peut-être le meilleur au point de vue de la liberté de nos cœurs. Et il nous semble en effet qu'adopter dès maintenant une croyance à cet égard serait l'ankylose de l'art, la mort de la spontanéité, de l'émotion libre, le pire des desséchants dogmatismes...
Et qu'importe r Ne pouvons-nous pas étudier librement les manifestations littéraires du sentiment de la nature, la façon dont il a été ressenti au cours des âges et chez les âmes diverses des' hommes, sans avoir décidé s'il y a ou non quelque chose d'objectif dans la beauté de la nature >
Laissez-nous donc admiier tranquillement les belles formes et les belles couleurs dont le monde est rempli, et ne venez plus désormais, de grâce, gâter le libre essor de notre émotion en nous venant parler un langage abstrait que nous ne comprendrions pas au prime abord . .
Tout le monde n'est-il pas d'accord pour dire que les étoiles, comme les fleurs, sont belles r
Et en serons-nous meilleurs ou plus aptes à jouir de l'éternelle beauté des nuits sereines et des aurores printanières quand nous nous serons assiniilés tout un langage scolasiique ?
Oh, âmes blanches des premiershommes, cœurs simples des jeunes filles du peuple, savez-vous ■pourquoi vous avez pleuré au spectacle de la forêt silencieuse à cette heure triste où les feuilles blondes et rousses tombaient des grands arbres r
Vous ne le savez pas, et c'est un bonheur parce que vous avez éprouvé ainsi la candide émotion que notre esprit raffiné ne connaît plus.
(( Oh la fleur de l'Erlen, pourquoi Tas-tu fanée r »
A la fin de cette étude du reste, nous reviendrons à cette question primordiale, et alors, mais seulement en notre conclusion dernière, nous tâcherons de dire un mot plus clair sur l'existence présumée d'une Puissance, d'une Force, d'une Beauté vraiment vivante au sein de la palpitante réalité du Monde.