‹ Le sentiment de la natureChapitre 8 sur 52 · UN ROMAN D AMOUR 5I · texte numérisé non relu

UN ROMAN D AMOUR 5I

des mêmes campagnes, de deux adolescents qui grandiiont et subiront la même éducation, l'un pourra être insensible à tout ce qui émeut et ravit le second.

Il y a des hommes qui ne comprennent pas ces choses, et pour qui toutes les pensées que je viens d'esquisser sont lettres mortes, ennuyeux signes noirs... Jamais ils n'ont frémi devant l'aurore chaque matin neuve et inviolée, jamais ils n'ont senti tout ce qu'il y a d'auguste dans la graine qui s'ouvre, le boulon de fleur qui s'épanouit, l'étoile — fleur du ciel — qui tout soudain à la place où l'œil tout à l'heure ne voyait qu'un espace bleu uni, plaque ses premiers rayons, germe pour ainsi dire, et n'entre réellement en vue qu'en tremblant, comme une femme hésitante à la porte de l'alcôve nuptiale. . .

Jamais, jamais, ils n'ont senti la vérité de la comparaison des poètes qui assimilent les bluets dans les blés frissonnants aux yeux bleus entrevus à travers les frileux feuillages d'avril.

Pauvres hommes ! Pauvres hommes ! Ils vont et viennent, mangent, boivent, négocient, lisent, écoutent, parlent. On croirait qu'en tous les points, ils sont comme nous, et cependant une fleur cueillie à l'aube, ruisselante de rosée, palpitante comme une vierge qui pleurerait de joie, ne les touche point !

— Comment donc sont-ils faits, direz-vous >

— Eh, songez qu'eux aussi, font à notre égard la même question. Ils disent :

— Pauvres fous ! Pauvres fous ! Incapables de voler ni de tuer, sans doute ; mais quelle dangereuse chimère nourrissent leurs âmes simples ! Quelles rêveries sans fin, quelle vie dans les nuages ! Plaignons-les.

— A nous aussi, n est-ce pas, de les plaindre. Mais ne mettons point de mépris dans notre pitié. Qu'elle soit douce, persuasive si possible, point agressive ni cruelle. Et puis, armons-nous aussi de l'Ironie aimable et peu méchante qui raille et bafoue en riant les âmes sans grandeur, les cœurs étroits et glacés, les esprits ferniés, obtus, soucieux seulement de positifs succès et de brillantes pirouettes mondaines.

Et ne sacrifions rien de nos rêves à la. frénésie de la vie de salons...

L'âme s'atrophie définitivement à la recherche trop intéressée des relations puissantes, des postes avantageux, des soirées de cynique racolage autour de la gloire et des sinécures. Mais aussi, ne prêtons point le flanc aux épigrammes railleuses que le positiviste nous décoche : ne rêvons point trop. C'est émollient et destructeur de toute bonne énergie, funeste à la pensée libre. Rêver n'est point penser.

Que les contemplations des beaux soirs tristes et des aubes parfumées -— finales ou préludes des joyeuses fanfares des couleurs — soient pour nous les minutes du recueillement nécessaire à la fin et au commencement de chaque journée de notre labeur régulier.

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