UN ROMAN D AMOUR
Et laissons les malheureux qui manqueront à tout jamais de ce pain de l'âme — de cet enthousiasme saint qui suffit à ennoblir la vie — laissonsleS'Se moquer. . .
Puissent-ils au contraire comprendre un jour que l'amour de la Nature console de bien des déboires et ferme bien des blessures, puissent-ils connaître les transports d'une âme ravie qui est en communion avec l'universelle métamorphose et vit ainsi dans un monde supérieur. . .
Mais hélas, non vraiment l'amour de la nature \ ne se commande point. Et en cela il ressemble à l'amour humain, je veux dire à l'amour de la femme pour l'homme et de l'homme pour la femme (i). Or, le symptôme le plus probant de l'amour, c'est l'émotion.
Une émotion ! Tel est le mot qui a été le résultat de nos premiers efforts. . . Et ce n'est pas une émotion craintive et peureuse, ce ne peut être en conséquence qu'une émotion heureuse, affectueuse, inspirée par une chose que l'on peut aimer. . .
Au soir du plus adorable jour de la saison en-
(i) Nous ne croyons point rabaisser l'affection humaine en lui comparant celle qu'inspire la Nature. Que la femme ne s'offense point ! Elle est et demeure entre l'Homme et la Nature la Puissance consolatrice, et elle participe aux deux amours: En tant que membre de la race humaine, elle s'affectionne à la Nature, en tant que particulièrement femme, elle s'affectionne à Celui que son cœur a choisi.
Et de même un homme peut aimer à la fois une femme et la Nature.
A vrai dire, non, nous ne croyons pas être ici au-dessous de la réalité des choses.
54 LE SENTIAiENT DE I A NATURE
chantée, à l'heure où se révèle le mieux l'éblouissante, fragile et sereine Beauté des choses, je cherchais de quelle façon j'exprimerais le plus parfaitement l'intense affection de mon cœur pour Elle. . . et le mot d'anioiir m'apparut. . .
Et la pensée qu'alors je cueillis, la pensée de l'auieur italien me (ût une révélation: Et moi aussi, pensai-je, (( j'imaginerai la volupté de parler d'amour en ce même lieu où se pressent tant de symboles efficaces pour exalter les âmes au dessus des habituelles étroitesses humaines et les épanouir dans un ciel de suprême beauté ».
Et donc, voici la page décisive, et ce n'est plus l'heure du recueillement précurseur des pensées fortes. . .
Dés le commencement du monde une passion naquit entre l'humanité et la nature... et depuis lors, encore maintenant et pour toujours, cette passion subsiste, car c'est un amour vrai, profond, indéracinable, comme l'autre, et plus que l'autre peut-être, '.< fort comme la mort ».
C'est ici une merveilleuse histoire, une légende mystique, un conte divin. . .
Epeuré d'abord devant cette Inconnue si adorablement belle, l'homme tremblant, ne songeait point encore à pouvoir être jamais digne d'elle, il se contentait d'en célébrer les charmes et de lui sacrifier obscurément sa vie ; mais, peu à peu rassuré à la vue de la douceur de l'aimée, il s'enhardit, il ose baiser les bords de sa robe et arracher les fleurs de sa chevelure ; et de plus en plus
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maintenant, il la voit condescendre à se laisser aimer. . . Quelques-uns même de ses plus purs et fidèles adorateurs l'ont connue et possédée toute palpitante et ont- senti trembler sous leurs lèvres ardentes — toute prête à passer dans ce grand cœur triste de l'homme moderne — l'immortelle et amoureuse âme des choses.
N'était-ce point ici la page décisive r Et le reste de notre œuvre peut-il offrir un plus digne et plus gtand dessein que de raconter l'histoire de cette passion qui ressemble tant aux contes bleus et aux légendes très anciennes ; de dire et d'écrire ce roman d'amour ?
Il nous faut légitimer l'idée de ce dernier paragraphe, et dire quelles ressemblances, quelles différences principales on peut noter entre les deux amours.
Nous avons tenté, au cours de nos piemières pages, de donner une ébauche de la genèse du sentiment de la nature chez l'enfant.
Quelqu'en soit le bien fondé, il arrive un moment où le jeune homme décore la Nature de tous les attributs les meilleurs rencontrés jusqu'alors sur sa route.
De ses premières émotions, de ses premières rêveries naît un attachement profond pour ce qui les a causées. Et lorsque — à la suite d'expériences réitérées — il a appris qu'auprès de la na-
luie il trouvait consolation, espoir, bonheur ; lorsqu'il a subi le prestigieux charme qui découle des pa)^sages enthousiasmés de lumières, de parfums, de couleurs, de vie, le voilà prêt, ce jeune cœur, à se donner plus intimement encore, à aimer la Nature de véritable amour.
L'amoureux de la Nature ne se complaît qu'avec elle. 11 l'aime pour sa beauté, sa grâce, sa jeunesse éternelle. Il pourra aimer une femme de toutes les forces de son être, mais toujours il y aura une place considérable en lui pour Vautre amour. Bien plus — et c'est ce qui arrive le plus souvent dans la réalité — c'est aux heures du plus profond amour pour une créature de chair qu'il subira aussi le plus intensément l'attraction de la Beauté universelle.
A son égard il sera rarement jaloux, car il lui semble que l'Adorée n'a jamais eu que pour lui ses sourires et ses enchantements ; cependant il aime à être seul auprès d'elle, et bien souvent il s'imagine être payé de retour. C'est alors une incomparable joie : Les voix câlines ou moqueuses des claires rivières se font chuchoteuses ; les chants d'amour qu'égrènent sans fin les souffles du vent dans les arbres balbutient des confidences que lui seul entend et répondent à ses protestations et à ses serments. . . Oh, qu'elle est belle, son aimée, lorsqu'elle se réveille le matin toute souriante et parfumée et se dévêt lentement pour lui seul — toute rougissante de sa présence, à peine voilée par la fine gaze des nuées blanches.
UN ROiSlAN D AMOUR 57
Tout dire à l'Aimée, lui confier nos rêves, nos illusions, nos espoirs ' Quelle douceur. . . Et point n'est besoin des incertaines et malhabiles paroles humaines : Rêver auprès d'elle. Ne pas retenir nos pensées orgueilleuses sur notre personnalité mesquine, mais permettre à la subtile essence de notre vie de s'épandre, de se reposer en contact avec les vies fortes et bonnes et sommeillantes qui s'efforcent au mieux idéal tout prés de nous, abandonner notre sève vitale au gré des puissantes poussées de sang qui font au corps tiède et blond de l'Adorée des éclosions roses, purpurines, ardentes. . . Laisser communier notre âme avec celle, partout présente de la grande, de l'unique \'ie.
Cela suffit.
Elle comprend et elle berce nos pensées, elle ferme nos blessures, elle enveloppe du linceul de ses fleurs nos illusions déçues, ou bien ravive à son souffle parfumé et fécondant nos lointains ou fragiles espoirs. Quelles pures et enivrantes caresses !
Ephémères, nous aimons l'éternel. Inconstants, petits et finis, nous nous sentons enveloppés du fidèle, immense et infini amour. Et l'âme radieuse qui palpite en ces veines immortelles nous possède bien plus que nous nous ne la possédons, elle est la vie de notre vie, l'amante, la fiancée, l'amie des bonnes et des mauvaises heures... Il semble bien que tout le génie, tout le charme de la Femme amoureuse soit en entier épars dans la Nature.
On a dit de l'amour humain qu'il est un égoïsme à deux. 11 en est de même de l'amour pour la Nature. C'est au fond pour nous-mêmes que nous recherchons ces sentiments, c'est pour nous retrouver mieux que nous nous donnons plus complètement. . .
— Oui certes, mais n'est-ce pas encore une façon supérieure de glorifier l'objet de notre amour> A quoi bon se donner pour se reprendre, ei l'homme ferait-il une action aussi dépourvue de sens utilitaire, si ce n'était pour goûter la joie très haute de se retrouver en quelque chose de plus aimable, de plus vivant, de plus durable et de plus beau que lui-même ; de se retrouver, oui, mais non plus seul, non plus triste, mais uni à je ne sais quelle Perfection de grâce consolatrice. . .
A première vue, la Nature parait plus fidèle que la Femme. . .
Oh, trouver enfin un amour qui ne trompe pas, qui ne s'éloigne pas, qui ne varie pas !
Telle est l'affection de la Nature.. . Et ils sont nombreux ceux qui ont été ainsi aimés par la seule Fidèle.
Mais hélas, comme pour l'amour humain, il s'agit avant tout de savoir conserver son bonheur, de reconquérir chaque jour l'aimée, de lui plaire et de se donner chaque minute davantage. Et combien d'amoureux, de poètes, d'artistes ont méconnu leur devoir à cet égard, ont négligé de travailler à l'édifice de leur joie, ont cru inutile de se mettre en fiais.
UN KOMAN U AiMOlJR 59
Et voici, soudain, ils se sentaient moins aimés, [.'amoureuse fiancée toujours jeune, adorable et lionne, aimée comme une femme, ne nous parlaitelle pas naguère de sa voix chantante et berceuse > Et n'avons-nous pas pleuré de vraies larmes en l'écoutant ?
Mais hier elle souriait encore et je pleurais, elle était en fête et mon cœur en deuil. Aujourd'hui, elle est morne et glacée, et voici je chante, et dans mon âme une espérance neuve a fleuri. . .
Qu'a-t-elle fait ? Pourquoi n est-elle plus avec moi ? A qui d'autre réserve-t-elle ses sourires et ses enveloppantes caresses }
Ou plutôt, qu'ai-je fait ? Pourquoi ai-je attaché mon rêve à des objets périssables et futiles, pourquoi ai je oublié et méconnu mon aimée en faveur des créatures d'un jour? J'ai détourné d'Elle ma sollicitude et voici, Elle s'est détournée de moi.
Deux voies s'offrent à moi : Revenu entièrement à Celle que je n'aurais jamais dû abandonner, après quelques heures de mélancoliques regrets, elle revient elle aussi et se pare à nouveau pour moi de ses plus magnifiques voiles.
Ou bien je reste tel. Je l'aime encore, non plus comme la vivante et radieuse Grâce consolatrice, mais comme la pure beauté un peu froide, non plus comme une jolie femme, mais comme la Vénus de Milo.
6o LE sentijMent de la nature
Avec quelle plume fiévreuse, sincère, enthousiaste faudrait-il écrire ce ronian d'amour!
11 y faut en tout cas une énergie confiante et une claire vision des choses réelles.
Puisse notre objet nous inspirer ! . . . Nous avons dès l'abord rencontré d'insolubles questions, mais nous nous sommes aperçus bien vite qu'elles n'étaient point essentiellement nécessaires à la tractation du reste de cet ouvrage.
Quelle que soit l'opinion que nous ayons sur le beau dans la nature ou sur la genèse du sentiment de la nature, la question primordiale nous est apparue plus voisine de nos communes pensées sous l'aspect d'un amour entre la nature et l'homme.
Qu'il y ait universelle illusion ou réalité sensible et peut être vivante en Elle, tout se passe entre Elle et nous, comme si vraiment il s'agissait d'un réciproque amour entre deux amants.
Et puisqu'il en est ainsi, et que c'est là la seule réalité apparente que nous ayons rencontrée jusqu'ici dans notre course, qu'on veuille bien nous permettre de juger des problèmes qui se présenteront encore à ce point de vue spécial.
Le Sentiment de la Natuie est un amour (r). Et
(i) Parlant de l'Amour de la Nature, Ruskin dit: d Le mot de W'ordsworth : Cela me hantait comme une passion, n'en est pas une description, ce n'est pas comme, c'est une passion 1).
UN ROMAN d'aMOUK 6i
les paroles que le poète adresse à une femme, ne puis-je une seconde les dire à la Nature :
... Je voudrais par-dessus tout ma bien-aimée Chanter de tes seins blonds la tiédeur parfumée Et sculpter du granit afin d'éterniser Le sucre diabolique et doux de ion baiser...
Donc, par le granit ou la phrase molle, racontons cet amour, et en deux parties essentielles — ou champs principaux d'investigations — disons d'abord comment il a été ressenti et ensuite comment il a été exprimé.
DEUXIÈnE PARTIE