‹ Le Sentiment de la NatureChapitre 10 sur 92 · I.E MOYEN AGE · texte numérisé non relu

I.E MOYEN AGE

critérium on farc de la nature que relui de lutilitt1 et de la prose la plus sordide.

Il en fut ainsi, non pas du moyen Age lui-même, mais d'une certaine part de sa littérature. Les hommes de ce temps vivaient plus que nous dans la libre campagne , le sol était encore couvert de forêts et de landes primitives, les villes étaient petites, les villages rares, les habitations elair-semées, la solitude plus facile et plus fréquente; il semble que l'imagination devait être plus attirée vers le monde champêtre dont le contact était si habituel à l'hOte de la cabane ou du château ; et cependant l'homme du moyen âge, non pas seulement le pauvre serf attelé à sa charrue, mais le châtelain dans ses loisirs, dans ses longues chasses et ses perpétuelles chevauchées, ne donne que fort peu d’attention à la beauté du paysage et s’inquiète peu surtout d’y chercher un autre plaisir que celui des yeux, d’autres voix que celles qui parlent aux oreilles. Celte indifférence a de plus nobles causes que le positivisme rustique que nous avons signalé tout à l’heure. Le moyen âge n'est pas matérialiste, mais il n’est ni ennuyé, ni rêveur, il est héroïque et religieux. L’âme humaine y sent sa jeunesse, sa force, son indépendance ; elle s’exalte et s'enivre dans la conscience de sa personnalité, elle a besoin d’action et de lutte. En même temps que par cette puissance de vie elle est si fort invitée à l'action, la foi non moins puissante, l’in lluence continuelle de l'Eglise et de la doctrine chrétienne l'attirent loin de ce monde bien haut dans l'invisible, et lui présentent Dieu et le ciel comme le suprême objet de l'imagination et delà poésie. Fortement attaché à la terre par la robuste jeunesse de son tempérament et de ses passions, l’homme du moyen âge lui échappe

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par l'imagination, par l'hérpïsmc ; chevalier, il se fait une loi de tenter l'impossible; poêle et penseur, le surnaturel et l'invisible ont pour lui des attraits souverains.

Cet amour du mystérieux et de l'invisible tient de fort prés dans les âmes religieuses au sentiment de la nature. Les esprits méditatifs, les cœurs tendres qui cherchent Dieu en toute chose, ne peuvent manquer d’en poursuivre la pensée à travers la création. Si l'héroïsme guerrier et le stoïcisme, en exagérant la personnalité humaine, diminuent la sympathie de l'homme pour le monde qui l'entoure, l'héroïsme religieux, la sainteté, en stimulant chez nous le besoin de l’infini, ouvre notre intelligence à la contemplation de cet univers qui nous raconte la beauté, l'immensité, et la providence divines. Toutce qui invite l’homme à sortir de lui-méme, à faire abdication de sa volonté au profit d’un grand amour, développe en lui le sentiment de la nature. C’est chez les saints et les poètes religieux que nous rencontrons au moyen âge la plus vive intelligence des splendeurs de la création et du sens moral qui s’attache à tous les phénomènes physiques ; c'est chez eux qu'éclate la plus ardente sympathie pour tous les êtres doués de la vie et capables de soulTrir.

Les vies des moines et leurs œuvres écrites fourmillent d’exemples de ce poétique sentiment; nous le trouvons là sous sa forme la plus subtantielle, la plus pure et la plus vraie, celle qui nous peint la création comme un témoignage de la présence, de la sagesse et de la bonté

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du Créateur. On remplirait un livre tout entier de ces charmantes fleurs de l'imagination chrétienne. Les historiens du catholicisme n’ont pas négligé ce côté charmant delà poésie et de la piété. Dans ce vaste champ, après Ozanam, après M. de Montalcmbert, il ne nous reste qu’à glaner.

Ces poétiques légendes du moyen âge étonneront moins notre scepticisme moderne et nous instruiront davantage, si nous les rapprochons des traditions bibliques et de toutes les histoires primitives. Saint François et ces illustres anachorètes qui domptaient les bétes les plus farouches à force d'amour de Dieu, à force de sympathie, à force d’intelligence du lien moral qui unit toutes les créatures, c'est l’Adam de la Genèse dans le paradis terrestre, c’est l’Orphée hellénique dans les bois de Thracc.

Partout le sentiment religieux, la sagesse primitive, celte inspiration qui nomme et qui définit toute chose, qui trace aux humains les règles premières de la civilisation et de la vie , se trouvent mélés dans les premiers souvenirs de l’histoire au sentiment de la nature. Le vrai sentiment de la nature, le seul poétique, le seul fécond et Puissant, le seul innocent de tout danger, est celui qui ne sépare jamais l'idée des choses visibles de la pensée de Dieu. Dans cette vive et pratique notion de l’omniprésence de Dieu, qui se traduit chez les grands saints et chez les grands poêles par une sorte d’adoration perpétuelle et de science intuitive appliquée aux rapports du monde physique et du monde moral, nous reconnaissons les traces de cette faculté merveilleuse donnée à l’homme primitif de définir les choses à première vue par leur véritable nom. C’est dans l'esprit religieux que

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résident la force et la justification de l’amour de la nature. Plus le poète est fidèle à la pensée de Dieu et plus profondément il pénètre dans les harmonies de Punivers. Otez l’idée religieuse du sentiment de la nature, et de proche en proche vous arriverez à travers la doctrine de l'art pour l'art jusqu’aux brutalités du réalisme le plus abject.

Sur son échelon le plus élevé, celle poésie de la nature qui peut descendre si bas, vient se confondre avec la prière, l’hymne, le psaume, le cantique; voilà la forme à la fois la plus splendide et la plus légitime. Entre les mille exemples que nous pourrions choisir au moyen âge, indiquons seulement, dans l’œuvre de saint François d’Assise, le beau cantique du soleil , qu’il improvisa à la suite d’une extase.

Mais plus que la poésie du moyen âge, ses constructions architecturales témoignent d'un vif sentiment de la nature. Ce n’est pas seulement dans les détails et l'ornementation de leurs édifices, c’est surtout dans le choix des sites où ils plaçaient leurs demeures que nos pères ont fait preuve d’une intelligente sympathie pour les charmes du paysage. En ce point comme dans les œuvres écrites, les moines de tous les ordres se sont montrés particulièrement sensibles à la beauté pittoresque dans sa large et noble acception. Les nécessités de la défense et de la guerre réglaient, pour le seigneur féodal, l'emplacement de son manoir. Est-il possible, néanmoins, en face de ces ruines si merveilleusement associées au caractère du pays, si bien campées dans la perspective et d’où les horizons se développent au regard, comme si le peintre lui-même avait choisi ce point de vue; est-il possible de refuser aux fondateurs de ces murs qui sent

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vus cl qui voient de, si loin, un certain amour des grands spectacles de la création? La fierté de leurs âmes, leur noble imagination, la vaillante rudesse de leurs mœurs ne sont-elles pour rien dans cet instinct qui les dirige vers les sites héroïques, où l'air trempe la fibre, où l’aspect des abîmes donne de l'audace au regard, où tout respire l’énergique indépendance, où la famille féodale vivra dans la solitude avec Dieu et son droit.

D'autres aspirations désignent avec un égal bonheur aux familles monastiques, le terrain de leurs combats à elles et de leurs travaux. Chacune est conduite au fond des vallées, ou sur les collines, ou sur les hautes montagnes par des instincts d’un ordre supérieur; elle recherche ce qui peut favoriser la forme particulière de sa contemplation des choses divines, en même temps que sa bienfaisante action dans le monde social. C’est l'imagination, c’est le sentiment plus que les calculs d’utilité et de prudence qui décident du gîte de l'anachorète et de l'emplacement du futur monastère. Tout appartient à l'esprit, au sentiment religieux dans les motifs de sa préférence. Avec la religion nous rentrons en pleine poésie. Aujourd’hui encore, ce qui nous reste des anciens ermitages, des anciens couvents, fait l’ornement de nos paysages le plus appropriés aux délicates rêveries comme aux graves contemplations. A n’en juger que parle choix de leurs demeures, ces religieux du moyen âge ont mieux senti la nature que tous nos lettrés, jusqu'aux jours où Chateaubriand et Lamartine ont ramené les imaginations au christianisme. Si les fondateurs d'ordres et les grands saints ont compris mieux que d'autres la vraie beauté du monde extérieur, c'est précisément parce qu’ils y voyaient ce que d’autres n’y voient pas

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toujours : la présence et la beauté de Dieu. Sur ces détails poétiques de la vie religieuse chez nos ancêtres, relisons les Moines d' Occident de M. de Monlalembert, une véritable épopée.

La poésie aux douzième et treizième siècles est dans les mœurs, dans l’histoire, plus saisissante que dans les œuvres écrites. Le sentiment abondait dans les poèmes, l’art et le style ont manqué.

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