‹ Le Sentiment de la NatureChapitre 9 sur 92 · IV · texte numérisé non relu

IV

LF. MOYEN AGE.

liculicr en matière de paysage. Leur mince importance à ce point de vue s’explique par le peu d'intérêt qu’ils présentent aussi comme expression de l’esprit général du moyen âge; ils n’attestent rien que l’épuisement et la (in de la veine épique, et les premières aspirations, à la fois ignorantes et pédantesques, à la connaissance de l’antiquité. C’est l’époque où la décadence de l’esprit poétique se montre aussi dans le goût de l’allégorig par la vogue du Roman de la Rose. Ce que l’on entrevoit de la nature dans l’œuvre de Guillaume de Lorris et de Jean de Mcung n’est ni merveilleux, ni naturpl, ni humain, ni divin, et correspond aussi peu à la symbolique des passions qu’ù celle des idées religieuses. C’est de la description superficielle, fausse, froide et alambiquée. C’est un genre qui va chercher Je dix-huitième siècle. L’allégorie et la satire, comportant peu le vrai sentiment et l’emploi du paysage, les âmes portées à l’ironie ne sont guère éprises des beautés de l’œuvre de Dieu. Est-ce la cause qui fait si rare le sentiment de la nature chez nos écrivains les plus populaires? Le culte de la nature, comme la poésie elle-même, est tout ce qu’il y a de plus étranger à cet esprit railleur et cynique que l’on appelle, je ne sais trop pourquoi, le génie gaulois, car rien n’atteste chez nos ancêtres les Celtes ce tempérament si hostile à l'enthousiasme; leur religion et, par conséquent, leur imagination et leur poésie sont empreintes d’une profonde sympathie pour les grands spectacles de la création.

Dans les fabliaux, dans les contes satiriques, dans les farces et joyeuselés de tout genre qui abondent au déclin du moyen âge, nous n'avons rien à glaner pour l’histoire du sentiment poétique de la nature. Le gros sensualisme

LKS MYSTIQUES-

esl aussi hostile à ce noble côté de l'imagination que l'esprit d’ironie.

On nous dira que chez les troubadours provençaux, plus ouverts aux poétiques impressions du paysage que les auteurs des fabliaux et des joyeux contes, et que chez les trouvères en général, on rencontre à la fois, trèsprononcées, et la verve sensualislc et l'ironie. Je trouve chez les Provençaux plus de passion, de raffinement, d'élégance, et je réserve le nom de matérialisme à ces bas et grossiers appétits, à cette gaieté cynique des vraies contc^ gaulois, comme aussi je n’appelle pas l'ironie la virulence de l'indignation, la haine du mal, la colère même. Dans ces véhémentes apostrophes que les poètes lancent parfois contre les vices et les bassesses de leur temps, je vois au contraire une autre forme de l’enthousiasme. Or, cette forme héroïque de la satire est la plus fréquente chez les troubadours. Mais à tous les auteurs de fabliaux satiriques, la nature ne parle que des satisfactions de l'estomac; leur imagination réaliste ne s'étend pas au delà du jardin potager; les plus poètes y joignent le verger cl la vigne. Dans leur poésie lyrique, les trouvères ne uous ouvrent pas un beaucoup plus vaste horizon ; ils n'aperçoivent guère que le paysage cultivé et, tout au plus, quelques fleurettes sauvages sur la lisière d'un bosquet. La grande et libre nature, si commune autour d'eux, les repousse par scs aspérités, au lieu de les attirer par ses grandeurs. Les forêts et la terre inculte sont alors trop communes pour avoir autant de prix que de nos jours aux yeux des poètes. Sous ce rapport, les poètes du moyen âge furent un peu comme le sont encore certains montagnards vivant au milieu d'un paysage très-poétique, sans l'avoir jamais regardé et sans autre

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