I.A RENAISSANCE
leur verdure émaillée de Heurs et dominent ce riniil séjour. De leur sommet jaillissent de clairs ruisseaux, les ondes fugitives murmurent à travers les rorliers, eide cascade en cascade vont se réunir dans un vallon .délicieux.
o Ils y forment un lac dont l'étendue égale la beauté; a I iode ce vaste bassin sont groupés des arbres charmants, leur tète couronnée de verdure flotte sus|icndue sur le cristal liquide ; on dirait qu'amoureux do leur feuillage, ils se plaisent à lo répéter dans ce fidèle miroir.
« D'autres portent dans les airs leurs rameaux chargés de fruits odoriférants ; l'oranger, dont les pommes d'or ont l’éclat delà chevelure de Daphné; le cédrat, qui plie sous son brillant fardeau ; le citronnier, dont le fruit jaunissant parfume le verger qu’il embellit.
« La grenade vient de s’ouvrir, elle eflace l’éclat des rubis; dans les bras de l'ormeau se balanee la vigne amoureuse avec ses grappes de pourpre el d'émeraude; et toi qui sur la lige oit lu reposes as regu les atteintes de l'avide passereau, poire au corsage élancé, sois lière de tes blessures, elles ont révélé ta saveur et Ion prix. »
ci l ue verte chevelure couronne lo Iront des collines : là s'élèvent à la fois les peupliers d'Alcide, les lauriers d'Apollon, les myrtes de Vénus, les pins de Cybèle, témoins autrefois de l'inconstance d'AIvs; le cyprès enfin qui dirige vers lo ciel sa tète pyramidale.
« Sous un si beau ciel la nature ne vend point scs bienfaits : lu se reproduisent sans culture la cerise aux teintes vermeilles, la mûre qui rappelle de funestes amours, la pomme de Perse, qui, transplantée sur un sol étranger, n’en devient que plus chère à l’omone.
Dans la peinture d'une trombe sur l'Océan, l'exactitude homérique esl dépassée ; nous voyons poindre une sorte de réalisme et de précision scientifique. La seule attention donnée à ce! accident de la nature dénote une âme plus occupée du monde extérieur.
Le paysage classique comportait la peinture d'une tempête, mais non pas celle d'un phénomène aussi rare el aussi local :
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« J ai nu se former sur nos lûtes un nuage épais qui, par un arge tube, aspirait les vagues prof; unies de l'Océan.
« l.e tulic, ù sa naissance, n’était qu'une légère vapeur rassemblée par les vents; elle voltigeait à la surface de l'eau. Bientôt elle s’agito en tourbillon, et, sans quitter les Ilots, s'élève en long lu; au jusqu'aux cieux, semblable au métal obéissant qui s'arrondit et s'allonge'sous la main de l’ouvrier.
« Substanco aérienne, elle échappe quelque temps à la vue; mais, à mesure qu’elle absorbe les vagues, elle se gonlle, et su grosseur surpasse la grosseur des mâts; elle suit, en so balançant, les ondulations des Ilots; un nuage la couronne, et, dans ses vastes lianes, engloutit les eaux qu’elle aspire.
« Telle on voit l'avide sangsue s’attacher aux lèvres de l’animal imprudent qui sc désaltérait au bord d’uno claire fontaine : brûlée d'une soif ardente, enivrée du sang do sa victime, elle grossit, s’étend, et grossit encore. Telle se gonlle l’humide colonne, tel s'élargit cl s'étend son énorme chapiteau.
« Tout à coup la trombe dévorante se- sépare des (lots et retombe en torrents de pluie sur la plaine liquide. Elle rend aux ondes les ondes qu’elle a prises, mais elle les rend pures et dépouillées de la saveur du sel. »
Un poêle voyageur et guerrier comme Ulysse, errant et pauvre ainsi qu’IIomère , frappé du spectacle des grandes mers de l’Orient et des grands sites de 1 Inde, voilà le premier paysagiste épique, citez les modernes, il inaugure la description vraie dans la poésie de la Renaissance. Sans doulc le paysage n’est citez lui qu’acccssoire comme il doit l’être dans une œuvre héroïque, il est loin d'avoir conquis sur la loile cette importance exubérante qui diminue celle des personnages, mais il est déjà autre chose qu’un simple fond sans couleur locale et sans réalité comme dans l’Ariosle ou le Tasse.
Un monde nouveau, de longues navigations et d’interminables combats avec les peuples sauvages diraient à l'auteur espagnol de \' Araucona celte occasion d'innover
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dans la description pittoresque si bien saisie par le poêle portugais; mais son œuvre, un moment trop vantée, n'atteste en rien le génie pittoresque. Alonzo de Ercilla est un soldat parfois éloquent, jamais un peintre, et jamais un poêle à mettre au rang des Calderon et des Lope deVega.
Le génie héroïque est si fortement accusé dans la race espagnole, la personnalité humaine s’y montre si tière, si peu portée â rien céder à ce qui constitue le non moi , qu'on ne doit pas s'attendre à trouver darè l’art de ce peuple de grandes concessions au sentiment de la nature. Qu’est-ce autre chose pourtant que le réalisme et la chaude couleur de ses peintres, sinon un gage donné au monde extérieur, un naturalisme qui déjà louche à l'excès, qui dépasse tout ce que l’Italie s'est permis en ce genre et qui menace d'étouffer sous • la splendeur pittoresque l’expression de l'idée morale?
La pénitence et l'ascétisme représentés par les peintres espagnols prennent chez eux le caractère d'une passion charnelle; c’est une fureur du tempérament comme l'extase et la prière, qui se confondent sous leurs pinceaux avec la volupté.
Cette énergie de la peinture qui excelle à reproduire l’ardeur de la vie par celle de la couleur, et donne un relief saisissant à tous les objets visibles sans rien ôter de son éloquence à leur expression morale, est un mérite commun aux poètes et aux peintres de l'Esprgne. On ne songe guère à louer pour ce mérite secondaire et comme œuvre descriptive le livre le plus admirable et le
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plus populaire de la littérature castillane, le bon Quichotte. Chez tout autre que chez un compatriote de Murillo, de Velasquez et de Ribeira, le génie du pittoresque n'eût pas réussi à se faire jour dans un sujet à la fois héroïque et ironique comme l’histoire de l'ingénieux hidalgo. Les ironiques à la façon de Voltaire, les poètes de la grandeur morale, comme Corneille, n ont que faire du pittoresque; le sentiment du monde extérieur, le paysage, la couleur même, leur semblent interdits. Le chevaleresque Cervantes est loin d'être un railleur à la mode française; il n’a de Rabelais, de Molière et de Voltairevjue la franchise du trait comique, jamais leur venin ; mais il est aussi fier, aussi grand moraliste que l’auteur du Cul et de Polyeucte.
Un livre analogue au Don Quichotte, écrit en France au commencement du dix-septième siècle, n'eût pas atteint sans doute le style abstrait et limpide des contes de Voltaire, mais il eût été moins chargé de ce gros matérialisme sans pittoresque qui caractérise le style du Pantagruel. Rabelais énumère, agglomère, entasse les épithètes, il fait d'interminables nomenclatures d’objets à peindre, mais il ne peint jamais. Nous ne parlons pas ici du paysage, que son œuvre ne comportait guère ; mais les buffets, les garde-manger, les longues ripailles qui reparaissent dans tous les chapitres, n'y sont pas décrits à la façon du poêle et du peintre ; ce n'est pas même un tableau de nature morte; il semble qu’on feuillette le livre de compte d’un majordome.
Cervantes, ce fin et profond moraliste, ce courtois et chevaleresque railleur, est aussi un peintre, un coloriste, et, en sa qualité d’Espagnol, presque un réaliste.
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Le paysage n’cst sans doute qu’un mince accessoire dans son amnsanle épopée. I/historien du chevalier de la Manche ne perd jamais son lemps, même dans la pastorale, à peindre un site pour lui-méme et pour son charme propre; et cependant si vif est en lui le sentiment pittoresque, qu'il a fait de son roman la première œuvre écrite où nous apparaisse le paysage rtjel , où la description soit locale et vraie, où chaque site ait son caractère et sa couleur; chaque ligure et chaque costume, sa physionomie, son exactitude. Ses rares paysages, sobrement peints, sont bien de l'Espagne; on ne saurait les placer ailleurs que sous ce ciel splendide et brûlant. Tous les romans de chevalerie, qu'il a imités en les raillant, dessinaient leurs paysages dans l'imaginaire, le lecteur ne savait jamais sous quelle zone, dans quelle latitude il voyageait avec le héros. Cervantes fait autre chose que des fonds de cadre, il peint le paysage et plus que le paysage historique, il décrit la nature avec toute sa couleur cl sa réalité.
Mais il fait mieux que du pittoresque pur et du réalisme, il fait de la poésie; il ne donne pas seulement aux objets leur couleur et leur forme vraie; il leur donne une expression, une vie, une signification morales. Il associe déjà la nature aux sentiments humains; c'est en cela qu'il devance l’esprit de son temps et se relie presque à notre époque. Dans les occasions trop rares où il suspend son récit et les dialogues de ses personnages pour décrire à grands traits les sites environnants, il sait, en conservant au paysage toute sa physionomie locale, le faire concourir à la situation qu’il veut rendre et à l'expression d'un sentiment, lui donner ce qu’on pourrait appeler une valeur subjective cl morale,
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et c'est là proprement le rôle du paysage en littérature.
Le monde matériel n’obtient une valeur dans la poésie qu'à la condition d'exprimer à sa manière l’âme humaine, Dieu, l’idéal et tout le monde invisible.
Peindre l'âme humaine à travers les harmonies des objets extérieurs, associer la nature à nos passions, en faire un interprète et un complice de la vie du cœur, c’est là le don du merveilleux poète placé comme Cervantes entre le seizième et le dix-septième siècle, et qui vient à la fois résumer le génie du moyen âge et inaugurer la poésie de nos siècles de maturité, Shakespeare. Shakespeare est l’Homère de l’Europe moderne ; il a de moins que le divin aveugle cette pureté de goût, cette perfection de la forme qui n'appartient qu'aux Grecs; mais, en tant que peintre de l’âme et des choses, il est varié, universel, profond, éternel comme lui. Dans un genre devenu ailleurs le plus étroit de tous, parce qu’il exclut à la fois Dieu et la nature, le merveilleux et le pittoresque, le monde invisible et le monde extérieur, pour ne laisser subsister que l’homme réel et l’homme dépouillé de l’auréole du demi-dieu, dans le drame, en un mot, Shakespeare a été, comme Homère dans le poëmc épique, un immense miroir de tout ce qui peut devenir poésie dans la création. Plus dramatique que les Grecs, dont la tragédie n’est encore que l’épopée dialoguée, il est comme eux épique et lyrique, sans sortir jamais des véritables conditions du théâtre. Nul autre poêle n’existe dont on puisse dire d’une façon
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aussi absolue que rien d'humain ne lui est étranger. Chez un tragique, dans un esprit qui semble élrc le plus beau fruit du moyen âge touché du soleil de la Ilenaissance, on n'aurait pas le droit de chercher ce qui constitue le génie particulier de la poésie lyrique de notre époque, et pourtant l'on y rencontre jusqu'à ces emprunts faits à la peinture, jusqu'à ces échos du monde musical qui font un des plus grands charmes et un des plus grands dangers de l’esprit poétique moderne.
Le sentiment de la nature, sous ses deux formes les plus avancées, le paysage et la symphonie, joue un rôle considérable dans Shakespeare. Le théâtre, tel que nous le concevons en France, exclut cet ordre de sentiment. Pour laisser le paysage prendre ainsi une voix et la musique des objets visibles s'exprimer sur le théâtre, il fallait un poêle de nature profondément germanique comme l'auteur à'Hamlet.
Parler de Shakespeare comme d'un paysagiste et d'un symphoniste à la façon de nos élégiaqucs modernes, après scs grands drames sur l'histoire d'Angleterre et sur l’histoire romaine — de véritables épopées — et ses tragédies de passion, c’est paraître l’amoindrir; mais le génie musical et pittoresque est chez lui trop évident pour ne pas nous saisir dès l’abord.
A-t-on remarqué combien Shakespeare affectionne pour lieu de scène et décorations de son théâtre les sites champêtres, le paysage, la nature au grand soleil? Tout à fait opposé en cela aux habitudes du drame classique, qui ne sort guère des palais et des temples , il nous conduit à chaque instant dans une forêt , sur une bruyère en pleine campagne, au bord de la mer. On
les Epopées de la denaissance.
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dirait là que sa poésie s’éliulic à suppléer par l’abondance, par la justesse, par la vivacité des couleurs, à ce qui manque à l'art du décorateur de son temps pour nous rendre visibles les lieux où le drame s’accomplit. A force de variété dans le style et de profusion lyrique, il a fait d’un grand nombre de scs pièces des sortes d'opéras qui n’ont rien à demander au compositeur et dont les paroles portent avec elles leur mélodie et leur accompagnement ; il est musicien comme il est peintre.
Ne craignez pas que cette intervention du lyrisme, de l’élément pittoresque et musical, ralentisse la marche du drame et la peinture de la passion. Jamais, dans Shakespeare, de ces hors-d’œuvre descriptifs, comme le poëmc, le roman, le théâtre, même de nos jours, s’en permettent jusqu’à l’exubérance. La nature n’est pas en scène pour son propre compte ; le paysage ne s'exprime que par la bouche des acteurs, il intervient comme un auxiliaire dans l’expression de la passion qui domine ; le site concourt par son accent à la peinture de la situation morale. Un seul mot, parfois, sur les lèvres du personnage trahit celle impression de la nature extérieure qui vient doubler l’émotion intime en s’y associant. Plus rarement la nature joue un rôle direct; c'est l’orage, c’est l’éclair, c’est le bruit des vagues, c’est une brise harmonieuse qui font leur partie dans le concert et donnent la réplique à la passion humaine. Le poète les fait entendre soit dans un passage lyrique confié à l’un des acteurs humains, — et ce poétique moyen est le plus habituel à Shakespeare, — soit dans une indication de scène pour le décorateur et le machiniste.
Mais ce rôle du monde extérieur, ainsi subordonné aux personnages comme l'exige la loi du drame et comme
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l’ont toléré les Grecs eux-mêmes, ne suffit pas à l'esprit germanique. Shakespeare aime à se reposer de l’épopée et des passions héroïques dans une vague et fantastique symphonie, dans un concert chanté par des figures diaphanes, par des esprits à peine revêtus d’un corps, capricieuses divinités empruntées toutes à la mythologie de la nature.
Que font sur ce théâtre Ariel, Obéron, Titania? N’y viennent-ils pas représenter la nature elle-même au milieu des acteurs humains et traduire, par leur présence au milieu du drame, cette intime association des phénomènes du monde visible avec nos pensées et nos sentiments, celle harmonie préétablie entre, les battements de notre cœur et les palpitations de tout ce qui vit et végète autour de nous? La Tempête , le Songe d'une nuit d'été, genre à part dans la riche diversité des pièces de Shakespeare, relèvent moins du génie dramatique proprement dit que du génie musical cl pittoresque.
Hormis le mode architectural et religieux, interdit à Shakespeare par le temps où il a vécu , par son génie avant tout dramatique , par sa forte personnalité cl par l inlluence protestante, ce grand pocle parcourt, excellant sur tous les degrés, l’échelle entière des arts auxquels peuvent correspondre les inépuisables variétés de l.i poésie. Dans certaines de ses créations, dans ses drames romains, il est par moment sculptural comme le génie antique ; mais c’est là, il faut le dire, un degré qu’il atteint rarement; poêle chrétien, poète dramatique, ses héros relèvent de la peinture; le ciseau ne pourrait rendre leur physionomie trop mobile et trop complexe; inférieur en ceci à Michel-Ange, il n'a fait
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que peindre; sa sculpture n’est qu’une peinture plus solide. Mais sa peinture embrasse toutes les innombrables variétés de cet art, jusqu’au paysage; elle tourbe en raffinant ce dernier genre au monde indescriptible, à l'ordre indéfinissable des sentiments, aux vagues aspirations, aux rapides intuitions de l'infini, qui ne peuvent prendre une forme et se traduire que dans les productions musicales.
Gomme coloriste par le style et comme peintre de physionomie, Shakespeare atteste une époque plus mûre que celle des maîtres italiens; il creuse plus avant qu’eux dans le détail du caractère, il est plus voisin de Rembrandt que de Raphaël. Comme paysagiste, Titien, qui l’a précédé, Poussin et Claude Lorrain, qui l’ont suivi, le surpassent par l’élévation du style; mais leurs paysages, moins individuels, plus classiques, lui sont inférieurs dans l’expression du sentiment et de la vie. Par la profondeur et la vivacité du sentiment de la nature, Shakespeare enjambe le dix-septième et le dix-huitième siècle; il est comtcmporain de Schiller, de Goethe, de Chateaubriand, de Lamartine. L'auteur de la Tempête et du Songe d'une nuit dété dépasse de beaucoup ce degré du genre pittoresque où le sentiment de la nature se traduit par l'éclat des images, l'abondance et la richesse des métaphores. Cette façon de décrire, qui est le propre de la poésie grecque, en dehors de laquelle ne s'aventurent pas l’Arioste et le Tasse, que franchit à peine Camoëns lui-mème, correspond dans sa forme la plus sévère au bas-relief et dans sa plus large mesure à la peinture proprement dite. L’homme en lui-mème, non plus seulement le héros et le demi-dieu , est devenu le centre de la poésie de Shakespeare ; l’objet par excel-
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lencc de ses tableaux, comme il est l’objet par excellence de la peinture. Mais cette âme, essentiellement moderne, affectionne aussi le monde extérieur pour luimême, pour ce côté des choses dont la traduction dans l'art ne peut se faire pleinement que par la musique.
C’est bien autre chose qu'un paysagiste comme Claude Lorrain, c’est un symphoniste comme Beethoven. En même temps qu’il nous ouvre de vagues perspectives dans le paysage, et qu'il lance notre regard à travers des horizons sans fin à la suite des fées et des génies, il nous fait entendre ces vagues rumeurs qui semblent venir des mondes encore â naître, ces mélodies indéfinissables qui nous bercent entre la rêverie et la pensée. Il suscite, pour nous reposer de l’héroïsme ou des passions tumultueuses, ces émotions qui sont le propre effet de la musique, qui ne s'adressent pas exclusivement à nos sens, mais dont nous jouissons comme d'une sensation, sans aucun travail de l’intelligence; qui suffisent parfois pour imprimer une direction à la volonté, mais sans jamais éclairer sa route et sans nous rendre capables d'un effort. La poésie lyrique moderne, dans ce qu’elle a de plus rêveur, de plus indéterminé, de plus musical, est en germe à certains endroits des drames de Shakespeare.
En considérant l'art dans son ensemble à la fin du seizième siècle, Shakespeare en résume les tendances les plus voisines de nous. 11 exprime bien dans sa richesse merveilleuse celte époque, qui conduit la peinture depuis la mosaïque sur fond d'or jusqu'au paysage de genre, et qui, au lendemain des dernières œuvres de la grande architecture, a vu naître la musique d’opéra.