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CARACTÈRE DF, I.A POÉSIE AU XVII* SIÈCLE. LA RAISON ET LE SENS MORAL

Aux grands siècles de l’esprit humain, chez toutes les nations dont les œuvres marquées du sceau de la beauté rationnelle ont mérité de devenir classiques, l'art a eu pour principal et presque seul objet la représentation de l’homme. Sans doute, c’est une loi commune à tous les temps, à toutes les écoles que l’art ne puisse rien être, sinon l’expression de l’Ame humaine dont il est le produit ; mais selon les époques et les sociétés, les artistes laissent prédominer en eux certaines tendances moins élevées, et pour ainsi dire moins humaines.

L’homme n’est pas dans ses sens et dans ses instincts, il n’est pas dans ses mœurs et dans scs traditions locales qui varient, pas même dans sa religion, car elle est d’origine surhumaine; l’homme ressent et reçoit toutes ces choses, mais ce qui le constitue lui-même, ce qui

est humain par excellence, c'est la raison et la liberté. L'art, miroir de l’universalité des choses, a droit de réfléchir ce qui est inférieur et ce qui est supérieur à l’homme; il peint dans l'homme lui-même ce qui est de l'animal et ce qui est de Dieu, ce qui est le caprice de l'individu et ce qui est la loi de l’espèce ; l’art est légitime toutes les fois qu'il reflète une chose vraie; mais il n’est excellent, durable, universel que lorsqu’il reproduit ce qu'il y a de plus grand dans la création, l'homme, et dans l'homme ce qui fait sa véritable grandeur, la vie morale, l'activité libre, agissant dans la lumière rationnelle.

Les belles époques de l'art concordent donc toutes en ceci. Non-seulement elles prennent l’homme pour sujet de leurs tableaux à l'exclusion du monde physique et du monde surnaturel, mais parmi les nombreux points de vue sous lesquels on peut peindre le type humain elles affectionnent les conditions qui le font ressortir dans la force de sa liberté morale, dans la pleine possession de sa personnalité. L’art antique sous Périclès et sous Auguste, l’art moderne sous Louis XIV, se sont attachés à nous montrer l’homme revêtu de cette beauté qui est une émanation de l'activité intérieure, l’homme entièrement dégagé des langes mystiques dont l’Orient et le moyen âge le tenaient enveloppé, l'homme dans sa nudité radieuse et sans parure étrangère, portant sur chacun de ses traits l’empreinte de la vie morale, maître de lui-même et dans la noble attitude du mouvement et de la liberté.

Entre tous les grands siècles littéraires, le siècle de Louis XIV est celui de tous qui a choisi le plus exclusivement pour sujet de sa poésie l'homme intérieur. Il a

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écrit l'épopée de la grandeur morale. Sans parler de ses philosophes et de ses orateurs, tous ses poêles sont des moralistes. La peinture du cœur humain, de tous les ressorts apparents ou cachés qui déterminent nos actions, peinture large et simple dédaignant les subtilités et les détails qui préoccupent les époques de décadence, telle est l’œuvre essentielle de Corneille, de Racine, de Molière et de La Fontaine. Mais la grande gloire de cette littérature du dix-septième siècle n’est pas seulement dans la vérité de ses images de l'homme, elle est dans leur noblesse. Nos grands poêles, nos grands orateurs ne nous présentent pas seulement le fidèle tableau des luttes de l’âme avec les passions et les événements, ils savent nous montrer comment la raison, la liberté savent sortir triomphantes de cette lutte; ils nous révèlent et nous inspirent l’héroïsme. Nulle part, ni chez les Grecs, ni chez Dante ou Shakespeare, l’homme n’apparaît aussi grand de sa véritable et solide grandeur que dans Corneille et dans Bossuet. Ils nous font assistera la perpétuelle victoire de l’âme sur toutes les tyrannies qui cherchent à la subjuguer. Ils nous montrent la personne humaine plus forte que les événements, et dans cette possession libre et souveraine d’ellemême qui éclate dans l’héroïsme à son plus haut point, le sacrifice. Il y a sans doute chez les écrivains du siècle de Louis XIV une place, une trop large place pour la philosophie et la poésie de l'égoïsme, mais d’un égoïsme qui atteste encore la liberté de l'esprit et sa suprématie sur les choses. D'ailleurs la grande lumière du siècle n’est pas de ce côté, c'est par là qu’il avoisine les vapeurs malsaines du siècle suivant. Le véritable aspect du dix-septième siècle, celui qui le marquera

dans l’avenir, c’est' son aspect noble, moral, héroïque : sa vraie physionomie est celle que lui donnent Dcscarles, Corneille, Bossuet; et l'âme humaine nous y apparaît plus libre, plus forte, plus maîtresse d’elle même et du monde extérieur que dans toutes les autres grandes époques littéraires. Chez quel poète l'homme est-il plus grand, de sa grandeur la plus légitime et la plus personnelle, la grandeur morale, que chez notre Corneille? C’est Corneille qui donne à la poésie de ce temps l’accent qui la distingue, c’est lui qui a résumé dans les accords les plus éclatants l'hymne héroïque qui s'exhalait alors de la pensée française. L’homme de la poésie et de la philosophie du dix-septième siècle, l'homme de Descartes, de Bossuet et de Corneille se manifeste dans la pleine possession de sa personnalité, de toutes les puissances de l’esprit et du cœur à un degré tel qu'il semble n’affecter rien de plus que son droit légitime lorsqu'il s’écrie avec le poêle :

Je suis maître do moi comme de l’unhers.

Tout l’esprit de la tragédie de Corneille et de la poésie du dix-septième siècle est contenu dans cette exclamation sublime de la force qui se dompte elle-même. L’homme ne s’y souvient de la nature que pour affirmer qu'il en est le souverain; et celte souveraineté il en pose le vrai principe dans l'empire qu'il exerce sur luiméine et sur ses passions, dans la liberté morale.

En face de celte noble littérature dont le sentiment moral est la sève et qui se déploie dans la région sacrée de la conscience et du devoir, on hésite à discuter au nom de l'imagination toute seule. Qu’il nous soit permis

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cependant de juger celle poésie d'un point de vue tout spécial et de lui demander dans quelle mesure elle a possédé une faculté secondaire, il est vrai, mais essentielle, du génie poétique, le sentiment de la nature.

Comparés aux poêles de tous les temps, nos écrivains francaisdu dix-scptièmesiècle nous semblent privésdecc sentiment d’une manière presque absolue . Pour la plupa rt d’entre eux, ce n’est pas là une cause d'infériorité. Dans l’ordre où s’exerce leur génie, ils n’avaient pas besoin de celle faculté pour atteindre la perfection. Descartes, Pascal, Bossuet, Bourdaloue, Larocbefoucauld, Labrujère n’avaient que faire du paysage. Uniquement occupés de l'homme intérieur , ils pouvaient fermer les yeux aux horizons infinis des mers et des plaines ; ils poursuivaient du regard un infini plus grand et plus mystérieux encore, le monde moral. Les poètes 'plaçaient l’homme sur une scène dont ils n’avaient pas à peindre les décorations et la perspective; ils l’étudiaient dans l’histoire, dans les mœurs, dans les passions dramatiques. La tragédie et la comédie, exclusivement consacrées à l'homme social , peuvent se passer du sentiment de la nature, comme elles se passent du lyrisme que le théâtre à cette époque n'admetlail qu'accidentellement. Corneille, Molière, Racine ne trouvaient pas dans les sujets et dans les genres qu'ils ont raités, l’occasion légitime d’exprimer telle ou telle façon de sentir le monde extérieur à l'homme. Les poètes secondaires, en des genres qui semblent devoir plus emprunter au paysage, l’élégie, l’idylle, ne fourniraient qu'un si petit nombre de traits tirés du monde champêtre, qu’il est inutile de les glaner dans leurs

œuvres. D'ailleurs c'est par les maîtres qu’il faut juger un temps et une école.

Le sentiment de la nature au dix-septième siècle, doit donc être étudié là où se trouve la plus parfaite et la plus glorieuse expression du génie de ce temps, chez les écrivains de premier ordre. Trois seulement peuvent être interrogés sur ce point : Racine, d'abord, quoique poète tragique, mais le plus élégiaque de tous, et qui d'ailleurs nous a laissé dans les chœurs d’Esther et d’Athalie ce qu'il y a de plus éclatant dans la poésie lyrique de son époque; Lafontaine, qui semble de loin l'interprète spécial de la poésie du monde extérieur à l'homme; Fénelon, enfin, ce chantre harmonieux formé à l’école d'Homère, de Théocrite et de Virgile et qui nous a peint avec tant d'art ces horizons faits à souhait pour le plaisir des yeux. En dehors de ces trois grands poètes il n’y a pas même lieu de chercher dans la littérature du siècle de Louis XIV des traces du sentiment de la nature. Avant donc de savoir à quel degré nous le rencontrerons chez les auteurs des Fables, du Télémaque et A'Esther, nous pouvons considérer cette branche du génie poétique comme à peu près stérile durant la plus belle saison des lettres françaises.

Le génie de la France est le génie de l'action. Aucun peuple n'est plus exempt que nous des facultés rêveuses et du goût des arts, abstraction faite de leur but social. Notre littérature depuis la Renaissance est un long plaidoyer. Au moyen âge même, la rêverie et la contemplation n’ont presque pas de place dans notre poésie. L’âme héroïque et l'esprit railleur, tels sont les deux éléments étrangement associés qui se rencontrent dans les fabliaux et dans les épopées, dans les chansons et dans les

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CARACTERES RF. LA POÉSIE. lia

sirventes de nos poëtes chevaleresques. La jeunesse de la race, l’influence d'une foi religieuse toute-puissante n’ont pas réussi à tourner l’imagination de nos troubadours et de nos trouvères vers l’un ou l’autre de ces deux mysticismes qui s'adressent au monde invisible, ou à la nature. Le génie français a été armé en guerre dès l’aurore ; il a combattu de la plume ou de l’épée pour des intérêts ou des droits. Le sentiment de la nature qui domine toutes les enfances, celle des nations comme celle des individus, qui avait asservi les premières sociétés orientales, n’a pu captiver l’esprit français, même dans son berceau. Ce n’est pas dans l’âge de sa fière virilité que le génie national pouvait céder aux séductions de la rêverie, et se laisser enivrer par la sirène du désert ; c’est au commencement et à la fin des littératures que le monde extérieur dérobe le plus de place aux peintures purement humaines dans l’œuvre des poètes et des artistes. Le dix-septième siècle, par cela même qu'il est l’époque de maturité de la langue et de l'esprit français, a donc repoussé, plus sévèrement encore que les temps qui l'ont précédé ou suivi, les emprunts que la poésie peut faire à tout ce qui n’est pas l’homme et surtout à la création matérielle.

Quand l'homme a passé les ardeurs et les découragements fébriles de la jeunesse, il n’éprouve plus le besoin de s’associer à la vie de tous les êtres et de répandre sur eux sa vie personnelle. Il ramasse et concentre en lui-même toutes ses forces ; il regarde plus dans l’intérieur de sa conscience qu'autour de lui, plus dans la société humaine que dans la nature.

C’est à ce point que se trouvait, au siècle de Louis XIV,

! i U LA POÉSIE FRANÇAISE AU XVII* SIÈCLE.

la pensée française, déjà si peu portée, même dans ses jeunes saisons, à se répandre en dehors de la cité humaine et à chercher son miel dans les fleurs sauvages et les forêts inhabitées.

Un notable changement dans les habitudes des classes supérieures aidait cette tendance des esprits à se détacher plus complètement du spectacle de la nature. La noblesse quittait scs châteaux pour la cour, et les bois paternels pour les jardins tracés par Le Nôtre. Tout ce qu’il y avait en France de grands seigneurs et de grands poètes gravitait autour du soleil de Versailles. En outre, la plupart des écrivains illustres de l'époque naissaient dans la classe qui a le moins de contact avec les champs, dans la bourgeoisie. Au moyen Age, la classe noble avait fourni la plupart des troubadours et des trouvères. Toute la poésie de ce temps avait fleuri en dehors des villes. Tandis que les chevaliers et leurs suivants d’armes déployaient leur enthousiasme héroïque et leur tendresse dans les chansons de geste et les chants d’amour, l’imagination rustique des laboureurs, des bûcherons et des pâtres, produisait tout un monde de fabliaux et de légendes où des poètes plus cultivés devaient puiser plus lard. Cette littérature, née au milieu des champs, au bord des grands bois, retenait néeessairemenl quelque chose de leur couleur et de leur senteur agreste. Au seizième siècle, les auteurs de mémoires et de nouvelles étaient encore des seigneurs rarement enfermés dans l’ombre des villes. Les poètes même les plus lettrés, les plus étrangement saturés de poésie grecque et latine, respiraient encore, dans les voyages, les courses de guerre et d’aventure, dans les seigneuries rustiques de la province, quelques-unes de

ces fleurs fraîches et de couleur vive qui se transplantent si bien dans la poésie.

Il en va tout autrement quand la monarchie commence à concentrer toutes les forces éparses de la France. La poésie et l’étude ne sont plus de libres compagnes mélécs à la vie guerrière, aventureuse, galante des grands et petits gentilshommes, elles deviennent une profession. L'homme de lettres a définitivement succédé aux trouvères. La classe des gens de lettres se constitue en France sous Louis XIV, comme elle s'était constituée à Rome sous Auguste. Les poètes de ce temps sont les premiers qui aient complètement rompu avec une autre vie et d’autres travaux, pour mener la vie littéraire et remplacer d’une manière exclusive, par l’action et le mouvement de la plume, toute autre action et tout autre mouvement. Malherbe lui-méme, le père de cette poésie sortie des livres et faite pour les livres, Malherbe , si bien qu’on l'appela le gendarme de ta grammaire et le tyran des syllabes, était encore un rude gentilhomme et n’avait d’abord donné à la lyre que les loisirs d'une épée qui se vantait d’avoir, durant trois lieues, menacé les reins de Sully. Boileau, qui hérite de la seigneurie des syllabes, n’en a jamais possédé d’antre plus militante; il aurait au besoin imité d’Horace, avec tant d'autres choses, le relicta non bene parmrda. Comme lui. Racine, Molière, Lafontaine, Corneille mènent la vie sédentaire du bourgeois de Paris ; ils ont comme lui une profession, celle de bel esprit, et sont rentés comme tels. Si fiers gentilshommes que soient le Cid et Nicomède, Corneille, en maints endroits, sent plus la robe que l’épée ; issu des châteaux et non des salles d’audience, son drame eût été plus agissant et moins discou-

reur. Lafontaine, maître des eaux et forêts, où il pouvait quelquefois pourclrairc Jean Lapin sur nature, s'empresse de changer les grands bois contre les allées de buis taillé des jardins du Marais. Toute la poésie de Louis XIV n’a donc respiré d'autre air que celui de la ville, si ce n’est l'air de la cour.

Il est évident que, sauf de très-passagères exceptions, les écrivains de ce temps n'ont jamais regardé la nature que dans les jardins de Versailles ; la campagne ouverte et libre n'existait pas pour eux. Quand ils en parlent, d’un mot sobre et souvent juste, ce n’est pas sur une impression personnelle, c'est sur une autorité, comme on fait d'une scène historique. Ils peignent le paysage d’après un livre; et s'ils rencontrent en quelque trait la nature exacte, c’est que l’excellence de leur raison les a conduits de prime abord aux livres, aux tableaux par excellence, à ceux des anciens. C’est par les yeux d’Homère et de Virgile que les poêles du dix-septième siècle ont le mieux vu la terre, la mer et le ciel. Leurs paysages, leurs descriptions, leurs métaphores sont d’admirables copies, faites le plus souvent d'après les maîtres latins, copiés eux-mêmes des maîtres grecs ; ils n’ont ajouté à la couleur et au sentiment rien qui vint de la personne, du temps et du climat, rien de l’âme chrétienne et du sol de la Gaule. Mais le soleil, les fleurs, les mers et les rochers de la Grèce, si étincelants dans les peintures d’Homère, déjà un peu éteints par les retouches de Virgile, ne conservent plus dans nos gravures françaises que l'aride exactitude de quelques profils. Enfermés dans l'enceinte des parcs complantés d’ifs coniques et d'arbres parasols, c’est dans les livres des anciens que nos grands poètes pouvaient contempler le

monde ie plus vrai, le plus large et le plus vivant. Pein • dre d'après les Grecs, c’est encore peindre d’après nature. Nos ancêtres l’ont fait avec leur goût exquis et leur sobre imagination. Chez eux, tout ce qui est paysages, descriptions, images de la vie agreste et de l’univers, tout cela est emprunté aux poëtès grecs et latins.

Une source non moins abondante et plus auguste encore alimente de couleur et d’images poétiques les écrivains du même temps qui continuaient chez nous une autre antiquité que celle des poètes profanes et devaient s’instruire à d'autres modèles. Nos grands orateurs chrétiens font avec la Bible ce que les autres lettrés font avec Virgile et Homère. Bossuet, quoiqu’il ailles ailes de l'aigle pour voler jusqu’au soleil et planer sur toute la création, ne cherche pas plus directement dans l'univers visible les magnificences du style que ne le font Racine ou Boileau. Il ne laisse pas se distraire aux accidents de ce vain théâtre du globe son regard concentré sur l'àme et sur le monde divin. Tout ce qui ne naît pas du fond môme de sa puissante imagination et du spectacle des choses sociales, son style figuré le reproduira des images de la sainte Écriture. Dédaignant d’aller chercher lui-même sous notre ciel moins lumineux les quelques couleurs, les quelques signes matériels dont il consent à frapper nos yeux, il s’empare par la main des prophètes de toutes les richesses de la nature orientale et nous traduit dans les magnificences de son langage ce que ceux-ci nous avaient déjà traduit des magnificences du langage de Dieu. C’est donc sur les pages de la Bible plutôt que sur celles de la terre que Bossuet a regardé se mouvoir la création sensible; comme les poètes contemporains regardaient les scènes de la nature, les travaux de la campagne, la vie

des animaux, les tempêtes, les météores, les fleuves, les forets, les étoiles dans les livres des anciens, et rien que là.

Boileau nous a laissé une épltre sur les plaisirs des champs ; le paysage y apparaît à peine dans un coin du tableau, derrière le portrait de l'auteur et par la fenêtre de sa maison; et c'est un paysage fait presque entièrement de main d'homme. Les fabriques y tiennent la plus grande place, les arbres même y sont peints avec des traits moraux plutôt qu'avec des couleurs visibles :

Tous ses bords sont couverts do saules non plantés Et de noyers souvent du passant insultés.

Le poêle prend le soin de nous dire que lorsqu’il s’y promène, c'est un livre à la main ; et vraiment ce soin était inutile, on devine assez qu'il a fort peu levé les yeux de dessus son livre et ce vers, si charmant d’ailleurs

Je trouve au coin d'un bois le mot qui m'avait fui,

achève la peinture de l’homme de lettres.

Occupant sa raison d'utiles rêveries,

et sous lequel a disparu l'homme de sentiment dont l’imagination se laisserait aller aux attraits mystérieux de la nature, au vague des impressions et des souvenirs, en un mot à des rêveries moins directement utiles, mais plus profitables à la vraie poésie.

Il serait injuste, en cherchant dans la poésie du dixseptiéme siècle les traces du sentiment de la nature, de trop s'arrêter sur Boileau. Ses tableaux ne comportaient

guère un reflet des bois et des montagnes et des mille perspectives du monde extérieur. C’est à la figure de l’homme qu'il présente son miroir. Est-ce bien à l'homme pris sur le vif ou déjà décrit dans les livres? Comme l'homme est le même, au fond, dans Horace et sous Auguste que sous Louis XIV, il est vrai dans Boileau comme s'il était peint d'après la vie; mais le poêle français a si peu ajouté aux traits consignés dans la satire et l'épitre latine, les réalités vivantes et contemporaines sont si peu indiquées dans ses dessins, qu’il semble avoir connu les hommes et les femmes de la même façon que le paysage et seulement par les livres, qui remplaçaient pour lui, jusque dans les champs, le livre de la nature, ’j

Demandons ce que le dix-septième siècle a lu et ce qu’il a compris de cette œuvre de Dieu aux poètes qui semblent l'avoir feuilletée de leurs propres mains. Comment ceux qui ont senti par eux-mêmes, qui ont vu, étudié, copié directement sur le modèle tout ce qui est de l’homme, ont-ils senti ce milieu sympathique de la création en qui se meut l’humanité, comment ont-ils reflété celte vie universelle qui nous entoure? Si riche par son théâtre, le dix -septième siècle manque d’une poésie lyrique, et c'est la poésie lyrique, surtout, qu'il faut interroger pour savoir ce que le poète a senti de la nature.

Les chœurs d 'Esther et d 'Alhalie et un petit nombre de pièces de la jeunesse de Racine, écrites à Port-Royal, ses traductions du Bréviaire romain , celle de Y Imitation de Jésus-Christ et de quelques hymnes religieux par le grand Corneille, c’est là tout ce que ces grands hommes ont donné au genre et au divers rhythraes lyriques. Dans Racine, comme dans Corneille , un grand nombre de monologues, même de ceux qui sont écrits

dans le mètre ordinaire de la tragédie, appartiennent, par le fond des sentiments, par le mouvement de la pensée et du style, à l'ordre du lyrisme. Mais ni Racine ni Corneille ne sont lyriques par le sentiment de la nature. Nous les trouvons cependant, en face de la nature, placés dans des sphères très- diverses d'intelligence et d'émotion. Corneille est à la fois trop oratoire, trop héroïque dans sa pensée et trop sobre, trop sculptural dans sa forme, pour s'inspirer de tout ce qui n'est pas la forme et la pensée humaine. Il médite quelquefois, mais c’est de l‘âme ou de Dieu ; il n’est jamais rêveur, il ne s’est jamais arrêté devant le paysage. Quand il lui arrive d'être lyrique, il participe de l’ode et du dithyrambe, jamais de l’élégie ou de l’idylle. Dans Racine, le genre élégiaque se manifeste au sein même de la tragédie. Ce n'est pas seulement dans Bérénice tout entière, mais dans la plus grande partie à'Esther et dans maint passage de ses rôles de femmes. Racine entre ainsi dans l’élégie et la poésie lyrique par la tendresse gracieuse ou mélancolique ; il touche aussi parfois au vague de la rêverie , et l’aspect de la nature ne le trouve pas insensible.

Ce ne sont pas seulement les fortes et délicates images empruntées aux champs dans les chœurs à'Esther ou à'Athalie qui nous révèlent cette imagination de Racine, plus ouverte aux impressions du monde extérieur. Ses premiers essais à Port-Royal nous le montrent livré presque tout entier au spectacle de la nature et tâchant d’en reproduire quelques traits. Dans le groupe d’odes intitulé le Paysage, ou Promenade de Port-Royal-des- Champs , il peint avec les couleurs et le dessin conventionnel des descriptions de la Clélie, du Cyrus et des autres romans du temps, une nature arrangée par le jar-

dinier el l’architecte ; il ne témoigne guère du sentiment des formes réelles et du vrai pittoresque, ni de celui de la vie universelle, ni de l’intelligence de ce grand symbolisme naturel à l'aide duquel la création nous révèle Dieu et l'idéal. On s’aperçoit bien vite qu’il n’a fréquccté, comme tous les lettrés de son temps, que des jardins, des parcs ou des bois royaux dessinés par Le Nôtre. Mais à travers ses couleurs naïvement fausses, et dans son sentiment qui s’arrête à l'écorce et ne va pas jusqu'à la sève des choses, quelques traits justes, de la grâce, de l'abondance, un épanouissement de jeune homme à la face du soleil, témoignent de l'attrait que la nature inspire au poète et de la faculté qu'il aurait eue de la mieux sentir et de nous en faire le tableau si l'esprit du siècle eût donné cette direction à sa poésie.

Corneille , en aucun temps, n’eût accordé grande attention à autre chose qu’à l'homme et au dieu qui parle en lui. Racine, venu de nos jours, se fût laissé entratner, peut-être, à écouter ce dieu dans la création et à répéter quelques-unes des mélodies de la nature qui répondent si bien aux voix du cœur. Aurait-il pénétré dans les profondeurs du sentiment de la vie dans la nature , aurait-il su recueillir en elle ce grand souffle d'infini qu’elle exhale, ces émanations de l’invisible dont s’est imprégnée la poésie de Lamartine, cette puissante respiration de l'être universel qui se dégage de l’œuvre de Goethe? Cela nous semble douteux ; mais tout ce que l’élégie et l’idylle ont de grâces louchantes et rêveuses nous eût été prodigué dans la douceur limpide, daus l’élégante mollesse de son style.

Le sentiment de la nature, qui fait la nouveauté et la valeur de notre muse moderne et dont fut privé le siècle

de Louis XIV, est sans doute une conquête précieuse ; mais peut-être faut-il craindre qu’un moment ne vienne où le sentiment moral , où l'énergie de la conscience, où l'âme humaine, enfin, aura perdu dans le domaine de Fart tout le terrain que la nature, que le paysage, que le monde extérieur y auront gagné. N’oublions jamais que si, pour assigner son rang à l'œuvre d’un poêle, il est nécessaire d’en apprécier la couleur et la mélodie, les qualités qui s'adressent aux sens, la douceur pénétrante, la rêverie, tout ce qui s’adresse à l’imagination et au cœur, le souffle puissant, les hautes aspirations, tout ce qui part des nobles ambitions de l'esprit, il faut pardessus toutes choses, il faut pour question suprême en revenir toujours à demander h l’art quel est son effet moral, c'est-à-dire quelle est Faction directe ou indirecte qu’il exerce sur ce qui est l'homme même, la volonté. L’àme humaine est le but de la poésie; tout ce que Fart représente d’étranger à l’homme, tout ce qu’il emprunte au monde extérieur doit être reproduit en vue de l'âme, étudié dans ses rapports avec elle; l'homme moral reste le plus fécond et le plus excellent sujet des peintures de Fart.

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