I. M. Villemain
LES SCIENCES NATOHELLES.
ne suffiraient pas à compenser ce que la société française est menacée de perdre. Pour nous en tenir aux lettres, nous déplorerions le don qui a été fait à notre époque de ce sentiment nouveau , tout essentiel qu'il soit à la poésie véritable, s'il avait pour dernier résultat d'avoir conduit la poésie française de l’idéalisme de Corneille et de Racine au réalisme contemporain.
Mais, en lui-méme et dans ses justes bornes, le sentiment de la nature qui a éclaté dans notre poésie avec Chateaubriand et Lamartine, est une conquête légitime et vraiment poétique. Le dix-huitième siècle, si fortement attiré par tout ce qui est autre chose que l'âme et le monde moral, a-t-il eu le vrai sentiment de la poésie du monde extérieur à l'homme? a-t-il compris la nature dans ces grands aspects si riches en inspirations? C'est un mérite que nous ne saurions lui accorder; auquel d'ailleurs il n'a pas prétendu, malgré son culte adressé sous toutes les formes à la nature, et l'abus de ce nom. I/esprit général du dix-huitième siècle est la négation métpe de la poésie; n'ayant pu conserver la poésie de l’âme, il n'a pu créer celle de la nature. Ce n’est pas en vain pourtant qu'il a dirigé les imaginations du côté de la sirène éternelle, et la gloire qui lui revient, c'est de nous avoir mis sur la voie d’une région nouvelle dans laquelle il lui était interdit d'entrer
L'œuvre particulière du dix-huitième siècle à l’endroit du monde matériel, est tout ce qu'il y a de plus différent de l'œuvre poétique. C'est un travail, d'ailleurs très -sérieux et très-fécond, et qui se distingue par ses résultats positifs de ce vain étalage qu'on faisait alors de l'amour de la nature. Çe^ amour n'était guère autre chose qu'une haine déguisée et une déclaration de guerre à la société et
à la religion. Les sciences naturelles, leur application aux jouissances de l'homme, voilà le domaine légitime du dix-huitième siècle. Les progrès qu'il a faits dans cet ordre, ceux qu'il y a suscités après lui, sont sa véritable gloire. Mais, en ce point même, sa gloire est entachée par un venin de matérialisme et d'athéisme qui transpire de presque toutes ses productions.
Il est vrai, en fait, que les progrès les plus éclatants des sciences naturelles datent de l’adoption d'une méthode distincte de celle des sciences morales, et de l'émancipation absolue de ces sciences à l’encontre de la philosophie et de la théologie. C'est le dix-huitième siècle qui a fait triompher celte méthode, qui a dégagé l'observation scientifique de toutes les entraves qu’y pouvait mettre l’autorité des traditions. Ce progrès dans la physique, la chimie, la mécanique et les arts industriels qui en dérivent, a été chèrement acheté. La philosophie, la morale, la religion en ont payé les frais; la poésie ne pouvait pas y gagner.
La science et les lettres au dix-huitième siècle ne conçurent l’étude et l’amour de la nature que comme une arme contre le christianisme, la philosophie spiritualiste et les institutions sociales. On peut aujourd'hui, sans faire aucun tort aux écrivains de ce temps, dégager leurs idées de toutes les petites hypocrisies de langage dont la plupart d'entre eux se sont précautionnés, et l’on arrive presque toujours, à travers leurs déclamations sur la nature, à la négation, non pas seulement du christianisme, mais de l’idée de Dieu, de l'âme immortelle et du devoir. Par une heureuse exception qui prouve l’étroite union de la vraie poésie de la nature avec les doctrines spiritualistes et le sentiment religieux, les écri-
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vains de ce temps que nous trouverons les plus semblables à des poCtes, sont les seuls qui fussent sincèrement pénétrés de l'idée de Dieu.
Quant aux sciences physiques, à la science en général, à partir du dix-huitième siècle, il est évident, malgré les dénégations sincères de plusieurs de ceux qui la cultivent, qu'elle s’est faite athée et matérialiste; elle reste irréligieuse, même après avoir cessé d’étre directement agressive contre la religion, comme elle l'était entre les mains des encyclopédistes. Le seul fait de celte indépendance absolue dont jouissent désormais les sciences de la nature vis-à-vis des sciences de l’âme, sans parler de la suprématie qu elles affectent, les met en contradiction avec la religion, avec la philosophie, avec la poésie, et les constitue réellement athées. Il ne s'agit pas de faire rentrer la science dans le sanctuaire ou sous l’empire des inquisiteurs, comme dans l'Inde, dans l’Égypte et au moyen âge ; il s'agit seulement d’exprimer ce principe : que le sentiment, que l’étude de la nature, affranchis de la métaphysique, séparés de la connaissance de l'âme, étrangers à la science morale, doivent aboutir à une poésie, à une science athées.
Or, quelles que soient les splendeurs actuelles de la science physique et le mérite du dix-huitième siècle qui les a préparées, il est certain que les savants de cette époque, même en dehors de leur hostilité systématique contre le christianisme, ont élevé leur édifice sans aucune hase métaphysique et morale. L'absence de toute métaphysique sérieuse chez les contemporains de Voltaire se trahit de toutes les façons; ne fût-ce que par les railleries dont le nom même de la métaphysique fut par eux entouré Et cependant , si pé-
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dantesque que paraisse son nom aux physiciens el aux poêles, il n'y a pas de science solide de la nature qui ne repose sur la métaphysique, el qui ne puisse être jugée par la métaphysique dont elle dérive, comme parcelle où elle aboutit. Allons jusqu'au bout : il n’y a pas de poêle faiseur de sonnets, qui, pour être dans la justesse du sentiment et du style, n'ait besoin de porter en lui, d’instinct ou de tradition, une saine métaphysique, c’està-dire une idée vraie de Dieu et de l'âme.
Le désir de se passer de ces deux hypothèses, l'âme et Dieu, ou la négation formelle de Dieu el de l'âme, constitue toute la croyance philosophique des savants et de la plupart des lettrés du dix-huitième siècle. L'attrait que la nature exerce alors sur les esprits n’a rien de sérieux et de vrai, surtout au point de vue poétique; on exalte les sciences de la nature, pour se dispenser d’approfondir celles de l'âme, et pour opposer les besoins aux devoirs; on parle beaucoup de la religion et de la politique de la nature, pour ruiner la religion révélée et la politique traditionnelle; enfin, quand les littérateurs el les poêles du temps nous rappellent aux spectacles, aux émotions de la nature, je ne reconnais en eux que l’accent d'un épicurisme blasé, qui a besoin de respirer le grand air au sortir d’une orgie, ou la voix des passions el celle des rancunes démocratiques révoltées contre les nécessités sociales.
Il n'y a pas dans tout ceci matière à la vraie poésie de la nature; il n’y a pas trace du senlimcnt légitimée! profond qui attire l'artiste et le poète vers les splendeurs de la création révélatrices du monde invisible. Ne demandez pas au dix-huitième siècle la poésie de la nature, pas plus que celle du cœur. A cette époque, les poètes pro-
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