CHAPITRE IV
BER.NARD1N DE SAINT-PI EURE
Rousseau a conduit nos imaginations jusqu'au seuil de la poésie de la nature, mais comme il arrive à la plupart des inventeurs, il n'est pas entré lui-méme dans cette terre promise.
Nos poètes avaient besoin de pénétrer en des contrées vierges pour que la nature, étudiée jusque-là dans les jardins seulement et dans les parcs, se révélât à eux dans toute sa magnificence. Le nouveau monde poétique ne pouvait être découvert que par d'aventureux voyageurs dans les forêts de l'Amérique et sous le ciel de l'Inde orientale, ce vieux sanctuaire des religions de la nature. Rousseau, dans ses voyages comme par son imagination, n'est jamais sorti de la nature habitée et ne s’est avancé jamais jusqu’aux sites vierges qu'il avait à sa portée dans les Alpes. A certain point de vue, on peut le louer d'avoir consacré ainsi tous ses tableaux à la figure de l'homme et de n'avoir pris la nature que pour le cadre ou le fond de la scène. Aux yeux de beaucoup de gens, l'excès commence immédiatement après Rousseau, et le centre de la poésie a été déplacé et porté du cœur humain dans les choses visibles; d’après eux, la poésie a
BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
rétrogradé jusqu'à l’Orient, et on a louché le seuil du paulhéisme indien. C'est en effet vers l’Orient, où la nature n’a pas cessé de dominer l’âme humaine, qu’il fallait se diriger pour renouveler notre poésie à cetlc source, dangereuse peut-être, mais si riche d'éhlouissantes merveilles. Le premier qui ait fait couler à grands flots cette veine inconnue dans notre littérature, Bernardin de Saint-Pierre, est allé la découvrir sous le ciel des tropiques, dans le voisinage de l’Inde. C'est là plus qu'une fortuite coïncidence ; le sentiment de la nature sera toujours lié au génie de l’Orient; le véritable esprit de l'Europe lui est contraire , et toutes les fois que cet esprit sortira un peu de lui-même par la contemplation du monde extérieur et la rêverie, ce sera en vertu de quelque communication nouvelle avec le génie oriental.
C’est l’Ile-de-France qui a fait la poésie de Bernardin de Saint-Pierre, comme la campagne de Genève a fait celle de Rousseau. Aussi l'auteur de Paul el Virginie a-t-il la nouveauté, l’abondance et l’éclat des images. Le premier dans notre littérature, il est vraiment coloré et pittoresque, et fait jouer la lumière dans ses tableaux, la chaude lumière d’un soleil des tropiques. Si Rousseau conserve sur lui l’avantage d'un dessin plus net, plus ferme dans sa sobriété, plus accentué et plus élégant à la fois, il est un peu terne et gris comme le ciel du canton de Yaud, et médiocrement riche de végétation poétique comme nos vallées suisses comparées aux forêts de la Louisiane ou de l'Inde. Cette opulence un peu prodigue de Bernardin de Saint-Pierre n’est pas seulement un fruit du climat où il s'est enrichi, mais aussi du caractère de son imagination qui le poussait à faire une
LE XVIIIe SIÈCLE.
moisson plus large dans la nature qu'il aima pour ellemême, pour les charmes qu’elle ne doit à personne, cl mm pas comme Rousseau, tantôt pour l'ahsencc des hommes et par misanthropie, tantôt comme un complaisant miroir de sa passion, comme une officine de ses plaisirs, et si on peut le dire, par égoïsme. &
Rousseau a rencontré la nature un peu par le hasard de sa première vie errante; Bernardin de Saint-Pierre est allé, au-devant d’elle, il l’a cherchée par un instinct, par un amour préconçus. Sa muse à lui c’est bien la nature et non pas la passion ; il a suivi la sirène au bout des mers; il est résolument voyageur, il est en quête de l'inconnu; il n'est pas seulement campagnard en quête du bien-être, comme Rousseau qui vante la vie rustique par opposition à la vie de Paris, et qui cultive son paysage pour faire honte à l'oisiveté patricienne.
Un pas immense a donc été fait entre Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre. La poésie de la nature qui n'est qu'un accident heureux dans le génie du maître devient toute l'inspiration du disciple. Rousseau a usé du paysage comme en peut user un peintre d’histoire; Bernardin de Saint-Pierre l’a créé comme un genre distinct.
Il a plus que Rousseau les facultés propres du paysagiste, l’amour même du pittoresque, la vive curiosité des sites, des animaux et des plantes, la couleur et une certaine magie spéciale du pinceau. Comme Rousseau, il reste incomplet dans l’expression de cet élément invisible, indépendant de la peinture, et que la peinture cependant doit exprimer; en un mot sa pensée religieuse est au-dassous de son talent d'artiste et en abaisse le niveau.
Il faut, nous l'avons dit, un support philosophique à
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la poésie de la nature, une idée qui étaye le sentiment poétique sous la forme et la couleur. La poésie vaut ce que vaut la doctrine. Le monde surnaturel, dont l’univers visible est la forme aux yeux de Bernardin de Saint- Pierre, n'est pas beaucoup plus réel, beaucoup plus vaste et plus solide que celui de Rousseau. Sa religion néanmoins est poétiquement supérieure à celle du Vicaire Savoyard. C’est toujours un déisme, mais plus large et plus ému, un dieu plus vivant dont la providence se fait mieux sentir; c'est presque le Christianisme, en un mot, comme les Etudes et les Harmonies de la nature sont
presque la poésie.
Si Bernardin de Saint-Pierre reste encore très-vague dans sa croyance à celle providence dont l’univers exprime la pensée et manifeste l’amour, trop indécis sur celte grande question des rapports de la nature avec le bien ou le mal moral, des limites dans lesquelles l’homme doit subir son influence ou la dominer, il admet du moins l’union plus étroite de l’œuvre à l’ouvrier, et en même temps plus de liberté, une action plus personnelle, plus morale, plus affectueuse dans le créateur. Il intéresse plus vivement le cœur de l'homme aux scènes de la création en les soumettant à une volonté plus compatissante à nos vœux, comme il excite plus fortement notre imagination par la variété, le mouvement des scènes, et par la peinture de cette vie qu’il semble parfois attribuer aux objets même inanimés. Il y a, enfin, chez lui quelle qu’en soit la valeur profonde ou naïve, une mythologie de la
nature que ne comporte pas le déisme calviniste de Rousseau . 7'“v
En prenant legmot dabs une signification large et res-
pectueuse et qui n’exclut pas l’orthodoxie chrétienne,
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tout poète a nécessairement sa mythologie de la nature ; il en associe les phénomènes à ses idées sur l'intervention de Dieu dans les actes de notre vie, sur nos destinées après la mort; il lui applique sa géographie du monde invisible; il y trace certaines régions théologiques, et la peuple nécessairement de telles ou telles familles d’esprits distincts de l’homme, génies, anges, fées, dieux secondaires, fantômes allégoriques, forces abstraites, person nifications empruntées soit à une religion positive, soit à l'imagination, soit même au dictionnaire scientifique. La poésie delà nature, en chacun de nous, vaut exactement la valeur métaphysique et morale de cette mythologie. Dans tous les temps, depuis le vaste panthéisme de l’Inde, jusqu'au spiritualisme chrétien, y compris le paganisme hellénique où tout prenait forme humaine dans la nature et dans l’invisible, les dogmes positifs et populaires ont toujours été plus féconds en poésie que les plus ingénieuses combinaisons des poètes philosophes et savants. Bernardin de Saint-Pierre est entré plus avant que Rousseau dans la poésie de la nature en s'approchant plus que lui de la théologie chrétienne. Mais le raisonnement, les intentions dogmatiques et la controverse sont trop apparents chez l'auteur des Etudes de la nature. Sa poésie et son merveilleux sont trop calculés en vue de l’objection contre les athées et contre ceux qui considèrent la nature comme pervertie. Il fait plus souvent de la poétique que de la poésie, et veut tirer trop directement la leçon morale de la science physique. La poésie et la physique ne sont point en désaccord, mais elles procèdent de deux mondes différents et ne peuvent pas être données à l’esprit sous la même formule. La physique expose des lois fixes, la poésie s’inspire de sentiments
BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
libres et variables. Bernardin de Saint-Pierre a trop l’air de penser que l’on peut dresser un formulaire poétique comme un formulaire de chimie, et que les combinaisons du sentiment et de l'image sont aussi fatales dans l’intelligence que celles des réactifs dans l'alambic.
Sans doute, il y a quelque chose de nécessaire dans les rapports des formes dans la nature avec les idées dans notre esprit. Toute la valeur poétique du monde exlérieur, toute la portée morale des arts repose sur ce principe que la création est un langage immense qui exprime l’invisible, qui nous raconte la gloire de Dieu, selon le langage des livres saints. Mais de celte langue infinie personne n’écrira jamais la grammaire; le génie en devinera quelques régies, en assemblera quelques mots, mais le procédé par lequel il les trouve sera toujours un mystère et l’inventaire de ces divines analogies ne sera jamais dressé. Il y a dans cette recherche technique des harmonies à laquelle se livre Bernardin de Saint-Pierre quelque chose d’aussi puéril, parfois, qu’un dictionnaire du langage des fleurs. Le vrai poète trouve dans les divers ordres de la création la couleur juste pour peindre un sentiment; mais aucune théorie ne peut lui indiquer à l’avance la plante ou l'animal qui doit la lui fournir. On a souvent essayé ce catalogue des analogies précises du monde physique et du monde moral. En général ces projets de codifications appartiennent à des cerveaux mieux meublés d’algèbre que de poésie et de bon sens. C'était une des prétentions, et celle-là du moins bien innocente, du fouriérisme, la plus sottement prosaïque des religions que nous avons vues pulluler depuis soixanteans.
L’auteur de Paul et Virginie a trop de poésie véritable pour réver cette exactitude de traduction d’un sen-
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liment par une couleur, une forme, une senteur déterminées; il incline trop, cependant, à la croire possible, et à considérer la nature comme un texte fini, parfaitement déchiffrable, et qui renferme non-seulement toutes les receltes du bien-être matériel, mais la révélation tout entière, et tout l’ordre moral et politique. On peut dire qu’il a trop visé à se faire le scolastique, le grammairien de la nature, pour en devenir pleinement le poêle. Ce qui lui a manqué surtout, c’est une vue plus claire du monde surnaturel, une vraie métaphysique, en un mot, une religion. Il y a dans sa manière de sentir la nature à la fois trop de théorie, trop de science, trop d’ingénieux raisonnement et pas assez de vraie philosophie. Ayez une philosophie, une croyance religieuse, mais laisscz-les agir au fond de vous-même à votre insu, et ne cherchez pas la poésie de la nature par l'analyse, mais par le sens poétique.
Surtout, ne demandez pas à la nature celte complète révélation qu'elle ne peut pas vous donner; né la considérez pas comme la substance et la cause, quand elle n’est que le phénomène. N'espérez pas trouver toute la pensée infinie dans le signe fini. L’erreur de Bernardin de Saint-Pierre est d'avoir cru aussi que la raison et la tradition, que toute révélation pouvaient être remplacées par une révélation sortie de la nature. C’est dans les harmonies de la nature qu'il cherche la loi morale et jusqu’à l'ordre politique. Or la nature et l’observation confirment et complètent la raison et la tradition en matière de croyance religieuse et morale; elles les aident à s’imposer aux sentiments en les faisant pénétrer dans l’imagination; mais elles ne sauraient les suppléer dans leur office primordial. C’est la raison seule qui nous
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donne les principes cl non pas l’observation de la nature. Chercher dans les analogies du monde extérieur avec celui de l’âme la source et l'enseignement des devoirs et des lois, c’est d’abord rendre impossible toute morale solide; c'est enlin dédorer la nature et lui ôter sa poésie en introduisant quelque chose de trop positif et d'exact comme le chiffre dans ces harmonies, dont le charme est précisément d'être un peu vagues comme l’imagination, un peu variables comme le sentiment.
Bernardin de Saint-Pierre ne tire pas sa philosophie des principes de la raison ou de la tradition religieuse, il la demande au sentiment; non pas môme, comme Rousseau, au sentiment moral intérieur, mais au sentiment du monde visible ; il espère faire sortir de celte amoureuse contemplation le code entier de la religion, de la politique et de l’art. Il analyse trop en décrivant ; le commentaire n’est pas assez voilé dans ses peintures, l’intention morale est sur le premier plan et beaucoup trop directe. Quand il parcourt le paysage avec l’imagination du poète comme une scène animée par les mille drames de la vie, on dirait souvent qu'il le feuillette comme un manuel de science sociale, d’agriculture et d'hygiène. Ses descriptions ont parfois l’allure de la dissertation; et ce défaut se fait sentir jusque dans ce chef-d'œuvre, si justement populaire, Paul et Virginie.
Cet excès de dogmatisme, qui se glisse jusque dans la peinture du sentiment, se lie, et on ne l'a pas assez remarqué, à l’absence môme d'une croyance religieuse positive. Si le poêle de Paul et Virginie s’était placé franchement dans la doctrine chrétienne, il aurait pu se dispenser de la plus grande part de ces raisonnements
et de ces réflexions théoriques qui refroidissent quelquefois les situations et alourdissent un peu son drame. Le père Aubry et le père Soüel, qui remplissent dans Atala et dans René l offlce du vieillard de Paul et Virginie, sont beaucoup moins prolixes et verbeux que lui, et pénètrent plus intimement dans le fond des questions morales. C'est qu’ils parlent en vertu d’un dogme précis et non pas d’une religiosité vague. Il y a d’ailleurs un bénéfice certain pour le poëte à prendre son merveilleux et sa morale dans des croyances qui sont, ou qui ont été générales et populaires, et non pas dans les tendances indécises d’une religion encore à son crépuscule et qui n'aura peut-être pas son jour. Un écrivain qui s’appuie sur une mythologie traditionnelle est plus facilement compris. Il part d’idées et de faits connus de tous; il peut donc être plus sobre de théories et réduire les dissertations au profit de la peinture et du sentiment. Enfin il émeut davantage, car il s’adresse à des sentiments que le plus grand nombre a éprouvés, à des préjugés, si l’on veut, mais à des préjugés vivants et universels. La touchante histoire de Paul et "Virginie perd quelque chose à être racontée par ce vieillard théophilanthrope, grand-prêtre à la fois trop raisonneur et trop naïf de cette divinité incertaine qu’il adore sous le nom de nature. Il émousse, en voulant le tremper de métaphysique, chaque trait d’imagination ou de cœur; il éteint les chaudes couleurs, l’ardente lumière du tableau sous la brume de ses commentaires. Atala et René nous touchent plus au vif par l’imagination, par la passion, et aussi par l’émotion religieuse qu’ils soulèvent sans y prétendre, par les questions qu’ils agitent sans les poser directement. On sent que de grands, d’éternels problèmes
Dioitized
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y sont en jeu, et que même, dans les ombres dont celte lumière est mêlée, il y a d’immenses trouées par où jaillissent les vérités immuables, par où l’âme s’élance vers le Dieu réel, vers cet infini que sa raison et son cœur lui révèlent aussi sûrement que la nature.
Si Bernardin de Saint-Pierre réussit moins à nous émouvoir, ce n’est pas seulement parce qu'il est moins ému, moins orageux et moins passionné, moins grand écrivain et coloriste que Chateaubriand. C’est surtout parce que dans cette simplicité que l’on a opposée au romanesque de René , il y a bien plus de notes d’une justesse douteuse quoique moins enflées. Pour notre compte, nous ne sommes pas très-frappé de la vérité de Paul et Virginie; elle ne nous parait pas plus vraisemblable que la poésie A'Atala. C’est une vérité analogue à celle des situations de Y Emile et de Y Héloïse, et de toutes ces productions si artificielles que le goût factice de la nature inspirait au dix-huitième siècle. Jusque dans celte catastrophe de Virginie qui a fait verser tant de larmes, notre admiration hésite; car l’auteur ne nous a pas donné la clef de ce mystère d’iifr- — • roïsme. Code de la nature, meme idéalisé, aucun code sérieux, aucun idéal, ne prescrit à la jeune fille son sacrifice. Le code de la nature ne prescrit qu’une chose, c’est de vivre. La mort de Virginie me fait pleurer, mais il est impossible de deviner de quel devoir, de quelle passion elle est martyre. Je vois bien que l’auteur a voulu grandir son héroïne, mais son intention est perdue pour moi. Je suis suffisamment attendri du trépas de la jeune fille en vue des côtes de Plie, en face de son amant désespéré; la fausse pudeur qui cause cette mort est un raffinement qui sent sa Nouvelle
Héloïse et la poésie de décadence, et qui n'ajoule rien à l’émotion vraie.
L’étroile philosophie de Bernardin de Saint-Pierre n’amoindrit pas seulement chez lui l'intérêt des situations, elle altère aussi la couleur et la vie de ses peintures. Comparez, pour en juger, ces tableaux avec ceux de René et de Jocelyn! On reconnaît dans ces dernières œuvres une imagination plus forte, un art plus avancé; on y trouve surtout la supériorité que donne un point de vue plus vrai, ou plus voisin dc.la vérité, et un procédé plus naturel dérivant de celte doctrine elle-même. Les images empruntées à la nature y expriment les situations de l'àme d’une manière plus juste et plus directe, précisément parce que ces situations sont prises dans l’étude de l'àme elle-même, qu’elles ne sont pas combinées en vue de telle ou telle harmonie avec la naturel^Un sentiment étant donné, le génie poétique lui trouve spontanément sa figure dans le monde extérieur ; il rencontrerait moins juste s’il cherchait cette image de par une théorie. Les paysages, les divers objets de la nature naïvement peints par un vrai poète, reflètent plus exactement la vie de notre cœur dans la vie qui leur est propre; parce que le poète s’inspire toujours de son sentiment, de son émotion pour répandre le sentiment et l’émotion dans la nature, et qu'il ne prétend pas lui attribuer par un procédé tout artificiel une vie qu’elle reçoit de Dieu seul, une expression que l'homme doit se contenter de deviner. Chaque symbole de la nature peut recevoir plus d’une interprétation ; le poète choisit selon son impression du moment; il faut qu'il ait dans ce choix toute sa liberté* Dès que vous vous proposez d'interpréter le symbole, à part de toute émotion personnelle,
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a priori pour ainsi dire, de lui imposer un sens fixe, absolu, vous sortez de la poésie, vous glissez entre la rhétorique et l'histoire naturelle, à travers un mélange inerte de couleurs matérielles et de sentences abstraites, et c'est là un faux pas habituel à Bernardin de Saint- Pierre.
Il en eut été préservé , même à défaut d'un génie plus fort, par une doctrine plus arrêtée en matière religieuse, par une idée plus nette des rapports de la nature et de Dieu. Qu’il se fût expliqué la nature ou par le panthéisme indien, ou par le spiritualisme catholique, il nous l'aurait peinte plus vivante et nous aurait touché et instruit davantage en dissertant beaucoup moins. L'univers panthéiste à qui Dieu est incorporé, porte sa poésie dans sa divinité môme; la création, selon le christianisme, voile obéissant, sous qui Dieu se cache et se manifeste à la fois, vivante écriture par laquelle il s’adresse à nos sens, comme il s’adresse par la raison à notre conscience, possède aussi sa poésie dans son alliance avec Dieu, dans sa perpétuelle dépendance du monde invisible. Mais la nature, selon Bernardin de Saint-Pierre, qui n’est pas animée et intelligente par elle-même, et qui ne semble pas soumise à une intelligence indépendante et supérieure, n'est qu’un entassement de chiffres dont sa vague philosophie s’est efforcée de composer des mots; tandis que le poète éclairé d'un dogme précis en lit couramment les signes qui écrivent le nom de son Dieu et dessinent quelques traits de cette image infinie.^.
Exposé par l'incertitude de ses croyances morales à une interprétation tout arbitraire du sens religieux et du sens poétique des principales ligures répandues dans
la création, l'aulcur des Études cl des Harmonies , observateur attentif et plein d’amour, poussé vers la nature par une vraie sympathie, a du moins cette clairvoyance des détails et ce don de peindre d'une couleur juste et vive qui révèlent le poêle. Il possède à fond, et le premier parmi nous, cette variété du sentiment de la nature qui se traduit dans le style et qui fait de la description un tableau coloré au lieu d'un procès-verbal, comme on en trouve chez les rimeurs contemporains. Bernardin de Saint-Pierre peint avec le mot propre, avec l’épithète qui parle aux yeux ; et si sa phrase n'a pas cette sobriété, celle fermeté de dessin, ce relief que lui donne la main plus vigoureuse de Bousscau, elle a plus de couleur, plus de nuances et de grâces délicates ; sa peinture reproduit à la fois plus de détails sur le premier plan, et dans l'ensemble du cadre de plus larges pans du paysage et de plus vastes horizons.^! a plus que ltousseau et que pas un jusqu'à Chateaubriand et aux poêles modernes, l’imagination pittoresque, celle qui est commune à la poésie et aux arts plastiques; et avec un goût qui pourrait servir de règle à ses successeurs d’un tempérament trop fougueux, il s'arrête à ce point où l'exubérance de la couleur et de l’image ne produit plus au lieu de la pensée qu’une grossière sensation. A lui la gloire d’avoir fait chez nous le premier poème où la nature joue son rôle, un rôle très-considérable et discret, cependant : celui de nourrice et de chère confidente des amours de Paul et Virginie, ce livre que nous louerons suffisamment en disant qu’il est doux de le relire encore, môme après Jorelyn.