‹ Le Sentiment de la NatureChapitre 32 sur 92 · DO PITTORESQUE DANS SPKN9ER ET DANS SHARESPEARE · texte numérisé non relu

DO PITTORESQUE DANS SPKN9ER ET DANS SHARESPEARE

S'il est vrai, comme on le dit de toutes parts , que la grande œuvre des sociétés modernes est d'assurer le triomphe de l’homme sur la nature, de la contraindre à servir plus docilement nos besoins , aucune race n’a mieux mérité de la civilisation que la race anglaise, dans ce combat de l'activité humaine contre les puissances du monde physique. Depuis les pirates danois et normands, ces démons de la mer qui ont deux fois conquis la Grande-Bretagne, jusqu’aux marins des États-Unis, aux hardis pionniers de l'Amérique et de l'Australie, toujours ce peuple s'est complu dans ses luttes contre l'Océan ; il a toujours recherché le voisinage et l’intimité de la nature pour se mesurer avec elle; il aime le contact des forces vives de la création ; il y satisfait d'énergiques besoins, il y puise une incomparable vigueur. Ni l’ascé-

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tismc du moyen âge, ni la vie de cour du dix-septième siècle n’ont pu rompre chez les Anglais cette communion de l’esprit avec le monde extérieur, qui se forme si difficilement dans nos imaginations françaises.

Dès la première aulie de la Renaissance, au moment où les littératures nationales commencent à se dessiner, avec leur caractère propre, sur le fond commun de l’Europe chrétienne, dès que la langue saxonne prévaut sur l'idiome des Trouvères normands, on rencontre dans la poésie anglaise des images plus vives, et un plus grand nombre de traits pris au monde rustique. Dans les poèmes encore à demi français ou italiens de Chaucer , comme dans les vieilles chansons populaires, le génie de la race est déjà marqué par des appétits plus vifs de jouissance ou de combat en face de la nature et des éléments. Le monde visible préoccupe les Anglais comme la matière du bien-être ou l’occasion de l’héroïsme.

La splendide floraison de la Renaissance ajoute à celte sève toute saxonne et barbare, un principe de fantaisie élégante et le goût plus pur de la beauté. Spenser et Shakespeare, si Anglais tous les deux, n’en portent pas moins, dans le sentiment de la nature, toutes les délicatesses de l’idéalisme.

Il semble qu'il y ait une façon de voir et d’interpréter le paysage commun à ces deux génies si divers et à tous les poètes de la Renaissance. Nourrie par le moyen âge de la pensée, du surnaturel , l'imagination, sitôt qu’elle s’échappe de son cloître mystique ou de sa forteresse féodale, se répand à travers la nature, pleine encore des fantômes dont elle a peuplé le monde invisible. C’est dans cette région à demi réelle, à demi fantastique, de la chevalerie et de la féerie, que se promène la poésie de

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Spenser. Tout ce qui peut charmer les sens, toutes les splendeurs du monde créé l'attirent vivement; il décrit avec abondance toutes les beautés de la forme humaine, toutes celles du paysage; mais il les crée en les décrivant. Rien de plus contraire au naturalisme de notre temps que celui de la Renaissance. Rien ne ressemble moins à une description de la campagne chez les poêles et les romanciers anglais contemporains, si vrais, si étudiés, si réalistes, en écartant le sens grossier de ce mot, qu'une peinture, qu'un paysage de Spenser.

On voit bien que le poêle s’est enivré de soleil, d’air pur, de verdure, de toutes les splendeurs printanières, qu'il a regardé avec amour l'œuvre visible de Dieu , et qu’il n’en parle pas sur ouï-dire, comme nos poêles classiques. Mais sa faculté dominante n’est pas l'observation, pas plus que le sens métaphysique et religieux ; c’est la faculté qui crée, c'est une riche et puissante imagination. II transforme tout ce qu’il a vu; les objets se colorent en traversant son âme avant d'entrer dans sa poésie. Il invente un paysage impossible sans être faux, comme tout ce monde de la chevalerie et de l’allégorie, dans lequel se meuvent ses personnages. Ses descriptions ne sont pas des portraits visant à l’exactitude, mais une sorte de musique des formes et des couleurs arrangées pour le plaisir des yeux. Il exprime de la nature sa vie et sa grâce ; par-dessus tout il veut charmer ; il ne prétend rien expliquer; il ne songe pas à approfondir le langage de la création, dans ses rapports avec l'âme humaine, à laquelle la nature révèle l’ordre infini, et dont le paysage exprime parfois les situations.

I/auteur de la Reine des fées, dans son poème constamment allégorique, compte bien nous traduire le monde

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moral par toules ses descriptions du monde visible ; mais c'est le monde moral de la chevalerie, celui du demi-paganisme de la Renaissance, c’est-à-dire un monde ' charmant, mais aussi peu réel que peu profond. L’esprit vient de s'émanciper du sombre ascétisme et de la scolastique; à sa première entrée dans la nature vivante, dans un paysage tout radieux de Ileurs et de soleil, il est ébloui; il voit tout dans le vague, sans bien distinguer sa propre fantaisie de la vérité, et prenant ses sensations pour les objets eux-mémcs. Jamais peut-être on n'a fait de plus enivrants tableaux de l'univers et delà beauté, et jamais on n'a moins copié la nature.

Ces descriptions sont belles précisément parce que l’idéal s’y trouve de moitié avec le réel, l'imagination de moitié avec l'observation, l'âme humaine de moitié avec la forme matérielle. Mais au delà des séductions et de la volupté du regard, il ne faut rien demander à ces peintures. Non-seulement la pensée ne s'éveille pas devant le paysage de Spenser, mais c'est à peine si la rêverie est excitée. On reçoit une délicieuse sensation qui ne pénétre pas au fond de l'Ame. Cette peinture n'a pas de lointains ; son horizon est borné, elle n’ouvre pas de grandes perspectives sur la nature humaine, pas plus que sur le monde divin. Pour initier plus profondément la muse anglaise à l’intelligence de l'immense symphonie dont l’univers nous enveloppe, il fallait un plus grand peintre, un plus grand musicien que Spenser.

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Shakespeare est ce musicien et ce peintre. Sans doute, il est avant tout un créateur de caractères, un faiseur d'hommes ; mais il les fait de toutes pièces, comme la nature, et rien de ce qui est étranger à l'esprit humain ne reste en dehors de son génie. Il amène de force sur son théâtre des figures, des êtres, des éléments, qui, autre part que chez lui, n'ont jamais trouvé place que sur le théâtre de la création, dans les régions les plus insaisissables et les plus vagues de l'œuvre de Dieu. Tout Tordre du sentiment qui se rattache à la contemplation du monde extérieur, et qui semble à notre goût classique • si incompatible avec le drame, Shakespeare le fait intervenir avec une puissance, avec une mesure, avec une liberté souveraine, et de façon à compléter le portrait de ses personnages, à l'accuser plus fortement au lieu de le voiler, comme dans nos méditations et nos élégies, sous les nuages et les vapeurs d'un paysage exubérant.

Le paysage est bien peu de chose dans l'immense peinture de Shakespeare; mais sa poésie touche au sentiment de la nature avec la même supériorité qu'aux plus grandes passions; et, comme tous lesautres sentiments, il exprime celui-là dans ce qu’il a de plus vivant, de plus délicat, de plus profond et de moins raisonné. Les rêveries, les aspirations vagues, les jouissances innommées qui s’emparent de l’âme humaine en face des splendeurs du monde visible, au milieu des forêts, devant les montagnes ou la mer, dans un orage ou par une belle nuit d'été, tous ces sentiments ont quelque chose de fatal dans

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la poésie de Shakespeare, comme dans le cœur de tous ceux qui les éprouvent. C’est un ordre d'idées au sein duquel l'esprit ne se meut pas plus librement que dans l’amour, dans la haine, dans toutes les grandes secousses qui paralysent la volonté. La liberté et la raison n'apparaissent dans le sentiment de la nature qu'au point où l'ivresse et la rêverie aboutissent à la méditation, et quand l'âme du penseur, s’appuyant sur de fortes sensations de la réalité visible, s'élance vers la contemplation du monde moral, vers la divination de l’ordre infini.

Le sentiment de la nature est dans notre âme une musique, avant de devenir une pensée. Chez la plupart des hommes, chez un grand nombre de poêles, ce concert n'éveille que des sensations, il n’a pas d'écho dans l'intel- • ligence; cette mélodie se passe de parole; cette émotion, si vive qu'elle soit, ne se résout pas dans une idée claire. Tel est , chez les personnages de Shakespeare , l’elTet produit par le spectacle de la nature. Le poëte saisit cette impression et la fixe sur son théâtre immortel au moment où elle ne dépasse pas encore l’état musical. Le mouvement et les cris, les harmonies et les dissonances des couleurs, desbruits, des parfums, toutes les séductions et toutes les terreurs qui émanent des choses, les grâces et les bizarreries de la formp, tout ce qui indique et tout ce qui communique la vie, Shakespeare le sent profondément et l'exprime d’une façon poignante. Il ne cherche pas à s'élever jusqu'à l’idée morale, jusqu'à la conception rationnelle des choses. Sa poésie, en face de la nature, n'explique rien, n’exprime rien que la musique ne puisse exprimer comme lui.

Ce caractère musical de Shakespeare , si frappant quand ou étudie en lui le spectateur du monde étranger

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à l'homme, le peinlre de paysages, se trahit mt'me dans l'cnserohle et dans les parties les plus passionnées de son drame. Toute critique le ronslatera, quel que soit son principe, si elle veut aller au fond des choses.

La même observation que nous avions faite sur Shakespeare peintre du monde extérieur 1 , Skakespeare tout entier la suggère au brillant historien de la littérature anglaise, qui analyse ce beau génie d’une façon si originale et si vraie. Le mot dopera se trouve à chaque instant sous la plume de M. Taine, à propos de ces drames, surtout de ceux que nous avons qualifiés de symphonies. C'est dans la bouche même de l'auteur de ( '///«heline , de la Tempête , du Sovye d'une nuit dété , de Comme il vous plaira, que M. Taine a placé ce jugement, si peu conforme aux idées françaises, mais si particulier à Shakespeare.

« I.a vraie comédie est un opéra. On y écoute des sentiments sans trop songer à l'intrigue. On suit les mélodies tendres ou gaies sans réfléchir qu’elles interrompent l'action. On rêve ailleurs avec la musique; j’essaye ici de faire rêver avec des vers. » Et plus bas, à propos de Comme il vous plaira: « Oitaiid on l’écoute, on croit entendre le ramage d’un rossignol. Ces métaphores redoublées comme des trilles, ces roulades sonores de gammes poétiques, ce gazouillement d’été ruisselant sous la fouillée, changent la pièce en un véritable opéra. » Et enlin dans la conclusion : « La comédie, promenée dans une fantasmagorie de peintures, s'égare à travers le vraisemblable et l’invraisemblable, sans autre lien que le caprice

I. Le Naturalisme de la Hennissante. ( Correspondant , numéro rlu ï5 décembre 1861.)

d’une imagination qui s'amuse, décousue et romanesque à plaisir, opéra sans musique, concert de sentiments mélancoliques et tendres, qui emporte l'esprit dans le monde surnaturel et figure aux yeux, par ses sylphes ailés, le génie qui l’a formé. »

Le drame de Shakespeare mérite d’être ainsi qualifié de concert et d'opéra, non pas seulement pour les broderies, les agréments d'imagination, tous les charmes sensibles de la peinture, mais pour une cause très-profonde et très-bien aperçue par le critique que nous citons, c’est-à-dire l’abandon de la liberté morale, l’absence d'un principe rationnel chez ses héros. Si des passions elles-mêmes le poète lire surtout une musique, de la simple rêverie, du seul spectacle de la nature, du paysage qui n'est en lui-même qu’une symphonie, il ne peut rien faire autre chose qu'une œuvre toute musicale, sans nulle prétention à l’idée, à l'intention morale.

C’est ainsi pour le plaisir des yeux, pour le charme de tous les sens et l’ivresse du rêve, que les contemporains ont peint le monde extérieur. Ils sont avant tout des coloristes, et tout coloriste est un musicien.

Shakespeare a senti merveilleusement cette indéfinissable musique qui s’exhale de l’ensemble des choses créées; il en exprime dans sa poésie tout ce qui charme les sens, tout ce qui émeut le cœur, tout ce qui suscite et féconde l'imagination; il s’arrête au moment où l’intelligence aurait à tirer du spectacle de la nature un jugement moral, une idée religieuse, une conclusion sur le monde invisible. L’univers est pour lui un orchestre, et non pas un livre; il en répète les mélodies, il n’y cherche pas un enseignement. Il possède, cependant, comme tous les vrais poètes, une lointaine divination de l’âme des choses; il

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sent qu'un esprit s’agite, qu'une pensée se cache sous ses formes, sous ses harmonies, sous ses couleurs :

« Ici, loin d’un monde importun, nous trouvons un langage dans les arbres, des livres dans les ruisseau* murmurants, des serments dans les pierres, du bien en toute chose 1 . »

Ainsi parle le vieux duc exilé; c’est la profession de foi du penseur et de l'homme mûr ; tandis qu’autour de lui la jeunesse amoureuse ne songe à tirer des merveilles du printemps et de la forêt enchantée que des voluptés et des ivresses.

Le bonheur de s’épanouir librement au grand soleil, le plaisir de vivre, et d’user sans entrave de tout ce qui est une source de jouissances, voilà ce que le seizième siècle demande d’abord à la nature, au sortir des mortifications du moyen âge. La race anglaise, forte de scs vigoureux appétits et de l’impétuosité du vieux sang barbare , se précipite avec sa gloutonnerie native à cette curée des sens. La poésie transforme ce festin en une fête charmante pour l’esprit. Bercée dans le mysticisme catholique, dans les traditions chevaleresques, dans les mille’ croyances au surnaturel qui, des mythologies Scandinaves, étaient venues se mêler au christianisme pour peupler le moyen âge de démons et de fées, l'imagination était toute prèle, au contact de la Renaissance, à se réveiller dans ce jardin merveilleux de Spenser et de Sha-, kcspeare; elle y a vécu jusqu’au moment où la Réforme, le puritanisme sont venus la chasser de cet Éden.

Sans doute il manque un horizon céleste à ces délicieux paysages, un sens moral à cette jeunesse luxu-

t. Comme il vous plaira, acte n, scène tr«.

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riante, une philosophie à ce poème, un Dieu à celle éblouissante créalion. La mythologie féerique, les personnages entre lerre et ciel, les sylphes légers, à demi esprit, à demi matière , qui animent par moment ces domaines de la fantaisie, ne suffisent pas au sentiment profond, religieux, au vrai sentiment de la nature. Audessus de la terre (pie parcourent les poètes de la Rcnaissencc, en y cueillant et en y semant des fleurs, l’œil ne plonge pas dans l'azur infini ; il s'arrête sur de charmants nuages, rapides, lumineux, brillants de mille couleurs, découpés en figures souriantes. Voilà les divinités de cette nature, voilà ce qui lui tient lieu d'infini.

Mais si le ciel est vide du seul hôte qui puisse le remplir, si les acteurs qui le traversent n’ont que la consistance d'un nuage ou d'un rêve, et s'évanouissent au premier souffle de la raison, le sol terrestre est habité par les créatures les plus vivantes et les plus vraies qu’ait jamais enfantées la poésie. Les sites eux-mêmes, les paysages, quoiqu’ils n’existent nulle parte! soient œuvre de fantaisie, sont décrits de fayon à ce qu'on les sent vivre, •à ce que l'âme en tire tout ce que la campagne peut lui donner d’émotions terribles on gracieuses, de musique et de peinture, de voluptés ou de rêveries. La nature ainsi interrogée nous livre toutes ses richesses, excepté une seule, le sentiment de l'infini. Mais dans le silence de l'idée divine, elle se pare au moins largement de la vie et de la beauté.

(lue fera la Réforme de ce splendide paysage de la Renaissance? Au prix des fleurs profanes dont il est paré, des fruits enivrants dont il abonde et des nymphes à demi nues qui cueillent ces fruits et ces (leurs, verrons-nous germer de cette campagne féconde une moisson de plus

1)U PITTORESOUF. DANS SHAKESPEARE. 230

lorles pensées? I,a vraie Divinité rentrera-t-elle dans la nature après l'expulsion des faux dieux? Une parole vraiment humaine, la liberté morale, l’idée rationnelle, se feront-elles entendre dans la symphonie de ces paysages, soit qu'elle conserve, soit qu’elle laisse échapper le charme musical qui lui est propre?

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