CHAPITRE III
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Ce que Millon a gardé, malgré son éducation biblique, d'inspiration saxonne et païenne en face de la nature, va s'atténuer et presque s’éteindre, après lui, dans la période classique et sous l'influence de notre dix-septième siècle.
Jamais cependant la poésie anglaise ne perd de vue le paysage réel aussi absolument que la nôtre. On dirait que les écrivains du siècle de Louis XIV n’ont aperçu de leur vie d’autre monde rustique que les jardins de Versailles, d’autres arbres que les ifs coniques et cylindriques des allées de Le Nôtre. Les Anglais ont toujours aimé, ont toujours senti la campagne, môme aux époques où, dominés à notre exemple par la vie de cour, de salon etd’académie, ils avaient cessé de sentir et d'aimer la grande nature.
Nous autres Français, même initiés au sentiment de la nature depuis la renaissance de notre poésie, nous avons encore bien des efforts à faire et toute une longue éducation à recevoir avant de goûter la campagne et de comprendre la vie rustique. En Angleterre, la plus grande richesse acquise ramène l’homme à la vie des
LA POÉSIE ANGLAISE
champs; en France, la moindre fortune, b moindre instruction commencées le poussent du côté des villes.
Aussi la poésie anglaise, même à l’âge classique, tout en cherchant à s’emprisonner dans notre école que l'autorité de nos grands écrivains du dix-septième siècle a rendue prépondérante, s'échappe à l'occasion vers le monde rustique. Il en est ainsi jusque sur le théâtre, dans le pamphlet et les vers de salon. Dryden, au milieu de ses poèmes politiques, Addisson, quoiqu'il admire Boileau et cite comme une autorité le père Bossu, Cooper, lui-même, tout en se montrant digne, par sa façon de décrire, d’être le modèle de Delille; tous ces poètes et leur groupe témoignent par moment d'un sentiment vrai, naturel, sympathique des choses de la campagne. On voit bien vite que, si atténué qu’il soit par les habitudes de la vie mondaine, le goût des champs est inné chez eux, et qu’ils connaissent le monde extérieur autrement que par les descriptions et les métaphores d’Homère et de Virgile, d'Horace et de Théocrite, comme nos poètes français de la même époque.
Longtemps avant que la nature et la sensibilité fussent mises en vogue chez nous par la philosophie matérialiste, et que l’on ornât les poèmes galants et sceptiques de quelques paysages artificiels comme les dessus de porte des salons et des boudoirs, la littérature anglaise abondait en images vraies, en traits justes , inspirés, du monde rustique et dictés par une émotion sincère. C'est aux Anglais que nos écrivains du dix-huitième siècle empruntèrent, avec tant d'autres idées mal comprises, les premières tendances qui les amenèrent à parler de la nature, sinon à la sentir. L'amour vrai de la poésie des champs, et le don de l’exprimer.