DANIEL DE FOÉ
éclataient déjà dans les écrits de J. -J. Rousseau, quand la plupart de ses contemporains n'affichaient encore ce sentiment que pour obéir à une mode importée d’Angleterre.
On ne puise pas dans les livres et dans les salons l’intelligence et l'enthousiasme des forêts, des montagnes, des solitudes. Ce n’est pas à Paris, au retour de Londres, que pouvait germer cette poésie; elle a été conçue au bord du lac de Genève, en face les Alpes; elle est éclose au soleil de l’Inde, elle a grandi dans les forêts vierges de l’Amérique. *
Chez les Anglais, l’aristocratie n’ayant jamais été réduite à une domesticité claustrale, comme la noblesse française dans le couvent monarchique de Versailles, n’avait pas cessé d'habiter ses terres ou du moins de les visiter souvent. Grâce à cette communion plus fréquente avec la campagne, la poésie de la nature s’était conservée au fond des âmes avec d’autres sentiments plus précieux, qni s’évanouissaient chez nous. Nos littérateurs en étaient encore à ignorer tout ce qui se passe hors de l’enceinte des villes, que la poésie anglaise, même avant la renaissance du dix-neuvième siècle, cueillait fréquemment dans les fraîches et vertes vallées du sol national, des images vraies, des inspirations naïves, quoique trop souvent mélangées par la culture classique d’éléments artificiels.
Quoique le roman ait été de bonne heure chez les Anglaisconsacré à la peinture des moeurs, des caractères et à une sorte d’enseignement moral qui subordonne pleinement la description du monde extérieur à l’analyse du cœur humain et des habitudes sociales, il a le premier placé la personne humaine dans un isolement absolu en
LA POÉSIE ANGLAISE
face de l’univers; ila peint l’hommeavec tous les besoins de son corps et de son esprit en face de la création étalant toutes ses menaces, toutes ses duretés de marâtre; mais il a voulu nous montrer en même temps toutes les ressources que l'éuergie du caractère et la foi d'une âme religieuse peuvent tirer de la nature et de la solitude.
En écrivant Robinson Crusoé, Daniel de Foé voulait faire un roman de caractère, une œuvre morale et religieuse, et ne songeait certainement pas à tracer des paysages, à constater de poétiques émotions en face d'un monde qui fait Courir à l'honneur de si terribles dangers et lui impose des luttes si formidables. Il obéissait à un des instincts les plus impérieux et les plus nobles de sa race, celui qui fait chercher à l’homme une sorte de tôte-à-tétc à la fois mystérieux et militant arec la solitude, avec les océans et les forêts, à cet instinct qui donne encore aujourd'hui à l’Amérique et à l'Australie leurs indomptables défricheurs. Jamais un livre comme Robinson ne fût sorti d'une imagination française ou méridionale; jamais un de nos poètes n’aurait pu faire autour de son héros une abstraction aussi complète de la société et l'isoler ainsi entre les bras de Dieu au sein de la création, dans un désert que la main de l’homme n’a pas encore entamé.
L’attraction qui pousse l’homme vers le monde extérieur, la communion nécessaire qui s’établit entre eux, prend souvent, comme tous les grands amours, la forme d'un antagonisme et d'un combat. C'est à la fois le besoin du corps et le besoin de l'âme, la recherche de l'aliment physique et de la substance divine qui anime les pionniers de la solitude. Dans cette double condition religieuse et industrielle, se produit et s'exalte le sentiment