‹ Le Sentiment de la NatureChapitre 4 sur 92 · L'ARCHITECTURE ET L’ART DU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

L'ARCHITECTURE ET L’ART DU MOYEN AGE

Entrons dans ces nefs élancées, sous ces voûlcs d'azur si richement constellées d'écussons et d’étoiles, marchons dans ces longues allées qui s’enfoncent dans un vague lointain, adossons-nous à ces faisceaux de colonnettes qui s’appuient et s’enlacent l'une à l’autre comme de jeunes arhres. Laissons nos regards errer dans cette lumière adoucie qui passe à travers les branchages de pierre et que découpent les vitraux comme un feuillage à mille couleurs. Ne retrouvez-vous pas ici l'impression des grands Lois de sapin quand le soleil pénètre à demi sous leurs sombres et sonores arceaux ? Toutes savantes et géométriques que soient les lignes de ces constructions si hardiment calculées, la première et naïve impression de l’artiste s'y laisse deviner. Avec la foi et la science enseignées par l'Église, je discerne là une imagination suscitée par le spectacle de la nature. Les forêts septentrionales, les instincts des races dont elles furent le berceau m’apparaissent encore dans ces sanctuaires du christianisme. La vieille religion de la nature a pénétré dans cette religion de l’esprit, un indéfinissable sentiment s’est mêlé à cette géométrie conservée de l'antiquité et retrouvée par un prodige de l’intelligence.

Les forêts, leur demi-jour et leur vague musique, le monde végétal tout entier et les transparentes ciselures dont mille plantes enlacent les arbres et les rochers, le ciel étoilé des belles nuit3, voilà les sources de l’architecture ogivale en tout ce qui dérive chez elle du spectacle de la nature. Dire qu'à l'imagination des artistes chrétiens ces phénomènes ont apparu sous leur physionomie la plus idéale, dans leur sens le plus spiritualiste et le plus délicatement poétique; que les architectes,

LE MOYEN AGE

comme les poètes, en ont approprié les formes à l'expression d'une nature tout invisible, d'un monde tout intérieur et tout divin , c'est constater seulement la transformation opérée dans les Ames par l’Évangile. Tl existe donc chez les races modernes un naturalisme chrétien; comme il existe dans l’Orient primitif un naturalisme panthéiste, et chez les Grecs un naturalisme anthropomorphe.

L'habitude de personnifier tontes les forces , tons les phénomènes de la création sous des figures humaines, ce système qui constitue la poétique et la mythologie grecques, réduit beaucoup le rôle de la nature dans les conceptions poétiques de l'antiquité païenne , pour agrandir celui de la raison et de la liberté humaine. I/Orient avait subordonné Dieu à la nature, les Grecs ont subordonné la nature à la conscience de l'homme. Ils ont dépouillé l’univers de l'idée de substance et de vie que l’Inde adorait en lui, pour n'y chercher que les lois de la forme, la beauté géométrique et l'idéal rationnel.

Le naturalisme chrétien et moderne reproduit en sens inverse l'inspiration panthéiste de l'Orient et de l’Égypte ; il en est à la fois la négation et l'analogue. Il place de nouveau en dehors de l'homme la substance et la vie divine, non plus pour les identifier avec la nature matérielle, mais pour en investir le pur esprit. Il restitue à la création sa haute valeur symbolique, en l’acceptant comme l'image transparente du monde invisible. Il ne considère plus la nature comme la substance et la vie universelle; mais il recherche moins la beauté abstraite que l’expression de la substance et de la vie. Il aperçoit cette vie dans la création, mais il en cherche la cause

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