CHAPITRE VII
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Dans tout paysage un coin ducielapparait; tout peintre de la nature trahit quelque chose de sa religion, des idées qu'il se forme du divin. Pour bien comprendre et bien juger un poêle, il faut se demander en ouvrant ou en fermant scs livres : quel est son dieu? Ses descriptions de l’univers, ses paysages quand ils ne sont pas le portrait même de ce Dieu, en forment du moins le costume transparent. Quel est le dieu de lord Ryron? celui qu'il aperçoit dans le monde extérieur, et qu'il manifeste par ses peintures? Car dans ses drames humains, dans sa propre conscience, dans la société, dans le monde moral, le seul dieu qu’il sente, qu'il confesse, qu'il adore, le seul héros qu'il ait mis en scène, c’est lui-méme, c’est l'indomptable personnalité de sa race. Consent-il néanmoins à reconnaître une autre divinité dans l’immense création qui nous enveloppe et si souvent nous écrase? Fait-il participer l’univers à cette apothéose de l’homme, est-ce l'ensemble des choses qu’il révère, comme étant à lui-méme sa cause souveraine et sa providence; n’étant pas chrétien, est-il panthéiste? Nous ne sondons pas ici le for de sa conscience et l'intimité de
LA POÉSIE ANGLAISE
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ses héros, nous consul Ions ses pa\ sages. Partout dans ses tableaux., la nature semble subordonnée à l'homme; nous ne voulons pas dire qu’elle lui obéit, mais quelle est moindre. Elle ne l'efface, elle ne le domine jamais; elle le porlc avec plus ou moins de révolte comme le coursier fougueux de Mazeppa.
Jamais d'exubérance dans ses paysages; ils sont pour ainsi dire classiques; ils sont de la famille des paysages grecs, si germanique et Scandinave que soit l'âme de l'auteur. Est-ce seulement parce que lord Byron a snrtoul habité, aimé et décrit les contrées méridionales de l'Europe? qu'avec l’âme orageuse d'un pirate normand, il avait les goùls littéraires d'un disciple de la Grèce? C'est surtout parce qu'il eslilc race héroïque et militante, un combattant plutôt qu’un rêveur, un homme de passion plus qu'un homme de pensée, un Anglais plus qu’un Allemand, Ce n'est pas lui qui sentira la nature à la façon d'un brahme. Le panthéisme sous toutes ses formes est la doctrine des esprits résignés, et non pas celle des âmes de combat; c'est une religion de penseur et non pas de héros. Dans une poésie comme celle de lord Byron le paysage ne saurait jamais amoindrir, faire oublier le personnage; c’est une scène aimée de l'acteur, complice de l’action, magnifiquement éclairée cl parée, vivante, animée par elle même, mais d'une /une moins vaste, moins puissante, plus silencieuse que celle de l’homme.
Les plus formidables accompagnements de la nature ne couvrent jamais chez lui la voix du chanteur humain ; la passion y domine la rêverie; la volonté semble y contraindre les choses inanimées, les éléments et les sites, à prendre part à la lutte qu'elle poursuit contre la société et la loi morale. On pourrait dire que chez lord
LES PAYSAGES ET LA MYTIIOLOC.IR DK LORD IIYRO.X.
Byron, encore plus quo citez Rousseau cl les premiers qui préconisèrent les charmes de la nature au dix-huitième siècle, le paysage entre dans l’opposition; il devient une des armes révolutionnaires de la sensibilité et parfois de la sensiblerie contre la religion cl la société officielles, contre les travers humains et l'espèce humaine tout entière. C'est autant pour fuir et pour maudire les hommes que pour contempler et adorer les œuvres de Dieu que Rousseau et lord Byron se réfugient dans les solitudes.
Il y a néanmoins dans le sentiment qui porte Byron vers la nature, une tout autre richesse, une poésie autrement puissante, que dans les velléités champêtres de la Nouvelle Héloïse et de Y Émile. I.a pensée de Child- Harold en face du vaste univers, n’est pas mue par les étroites rancunes d’un plébéien et les petitesses métaphysiques d'un déisme d’horloger.
« Ne vaut-il pas mieux être seul et aimer la terre pour elle-même auprès des flots d’azur du Rhône rapide ou du paisible sein de son lac maternel, qui le nourrit comme une mère trop indulgente pour son unique enfant, apaise ses cris par ses baisers? Ne vaut-il pas mieux ainsi couler ses jours que d'aller, oppresseur ou victime, se mêler à la foule nombreuse?
tt Je ne vis point en moi, mais je m’identifie avec ce qui m’entoure; il y a du sentiment pour moi dans les hautes montagnes, mais le tumulte des villes m'est un supplice. Je ne vois rien de haïssable dans la nature, sinon la nécessité de former, malgré moi, l'un des anneaux d’une chaîne charnelle, classé parmi les créatures, tandis que l'âme pense prendre son vol et s’incorporer d'une manière réelle au firmament, à la montagne, à la plaine ondoyante de l’Océan et au cortège des étoiles.