‹ Le Sentiment de la NatureChapitre 44 sur 92 · KO · texte numérisé non relu

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pas vivre dans la solilude. Rousseau esl seul dans son verger au bord du lac el sur les rochers de Meillerie ; rien ne lui parle que sa misanthropie ou sa passion. Manfred est entouré d'une multitude éloquente sur les glaciers de la Yung-I’rau. Il évoque autour de lui une foule d cires sympathiques el les rend complices de ses joies el de ses douleurs, de ses aspirations et de ses révoltes. C'est qu’il aborde la nature avec une religion, au moins avec une religion poétique; c’est qu’il admet, au moins par l’imagination, tout un monde surnaturel. Rousseau n'a pas de religion poétique, pas de religion de la nature. l e Dieu du vicaire savoyard, ce Jéhovah étriqué par le calvinisme, est relégué par l’étroit déisme du citoyen de Genève, tellement en dehors de son œuvre, el la nature une fois montée par lui a si bien l’air de marcher toute seule, que toute idée de surnaturel, et, par conséquent, toute grande poésie disparait de la création.

Pour tirer une vraie poésie de la nature, l'homme a besoin de croire qu'il n’est pas seul quand il passe au milieu d’elle; il a besoin d'y sentir une âme, des âmes vivantes outre la sienne. Le Dieu des déistes a fabriqué l'univers, mais il ne l’habite pas. L’immense mécanique de la création est vide de sentiments et de pensées. Le catholicisme a, pour peupler l'univers, toute la multitude des bons et mauvais esprits, les anges et les démons. Mais le christianisme de Rousseau, si l’on peut donner ce nom à la philosophie du vicaire savoyard, réduit le poète en face de la nature à la simple affirmation d'un Créateur invisible, insensible, indifférent, dépourvu de serviteurs et de cortège, sans action persistante sursoit œuvre el dont nulle prière, nulle magie ne sauraient évoquer la réelle présence.

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