LES MYTH0L0G1ES GERMANIQUES
dévastent sans plaisir, ce sont des cataclysmes naturels, des éléments impassibles, plutôt que des hommes. Chez les dieux et les héros germaniques l’exubérante personnalité a besoin delà bataille et du carnage pour mieux s'affirmer à elle-même ; elle pousse la faculté de vouloir jusqu'à ses dernières limites, ou sent qu’il ne s'agit pas pour ces dieux d’étre simplement des causes naturelles, des principes métaphysiques comme les dieux de l'Inde; ils sont, ils veulent être de véritables causes, des agents humains, souverainement volontaires et libres. Voilà par où celte mythologie se dégage des pures mythologies de la nature : par l'énergie de la volonté, l'indomptable courage, la férocité, mais aussi par le sentiment de l’honneur et l'esprit de sacrifice qui distinguent ses héros. Le pur dévouement, l'immolation de soi môme sont rares, sinon inconnus, dans la fable hellénique; la cruauté, le courage môme sont limités chez les guerriers grecs par un bon sens, par une raison toujours éveillés. Les Grecs ont trop d'esprit pour être absolument héroïques; l'ironie est prête à fleurir sur les lèvres des hommes de \' Iliade-, elle est déjà sur celles des Olympiens. Ils sont exempts de la sauvage bonhomie et de l'imagination démesurée de ces barbares du Nord. Ce n’est pas l’énergie de la volonté, la liberté souveraine, manifestée par le mépris du danger et de la mort, qui élève les personnages de la fable grecque au-dessus des dieux orientaux, simples incarnations des agents physiques : c'est leur beauté, la perfection accomplie de leur forme humaine; c'est leur intelligence parfaitement équilibrée : c'est la raison qui plane toujours en eux au-dessus du tempérament; c’est la connaissance, c'est l’analyse de soimême qu'ils ont enseignées à leurs adorateurs. Supérieurs
LA l’OÉSIE ALLEMANDE.
ou volonté, en courage , en dévouement , en chasteté autant que le comporte leur intempérance d’hydromel , les dieux germaniques appartiennent encore, parla monstruosité de leurs formes, par leurs forces et leurs dimensions exagérées à la famille des dieux du panthéisme, (l’est par le cœur, par la moralité qu’ils lui échappent, comme les dieux grecs lui échappaient par la beauté du corps et par la clairvoyance de l’esprit.
En dehors de la théogonie et de tous les détails mythologiques, ne cherchons pas dans l’Edda, dans les Niehelungen, dans tout ce qui nous reste de la poésie primitive des races germaniques, des témoignages du sentiment de la nature. Les impressions faites par l’ensemble de l’univers créé sur l'âme des peuples enfants se confondent entièrement avec leurs idées religieuses. Leur imagination ne considère pas le monde extérieur autrement que comme la divinité elle-même, ou du moins comme le théâtre où se développe sa perpétuelle action. La nature est de plus, pour les races germaniques, le champ de bataille où so livre l’éternel combat qui remplit la vie de leurs héros. Ne cherchons pas dans ces poèmes de descriptions proprement dites, de peintures d'une situation morale traduite en paysages, h la façon des peuples artistes ou rêveurs. La beauté leur importe peu; la rêverie n’est chez eux qu'un éclair qui précède l’action. Dans les seules épopées de l'Inde, chez celte race profondément contemplative et amoureuse de l'inlini, nous rencontrons de larges tableaux des sites et des phénomènes naturels, mêlés à l'expression d’un certain état de l’âme et peints quelquefois pour le seul plaisir du regard . L’épopée d’IIomère, quoique très- rarement , nous montre aussi au fond de la scène quelques paysages es-
LES MYTHOLOOIES GERMANIQUES.
quissés à grands traits. Rien de semblable chez les races guerrières de l'Occident et du Nord. Quand le poète a cessé d'entrevoir ses dieux terrifiants dans la région qu’il traverse et de les adorer dans quelqu’un des faits mystérieux de la nature, il est tout aux passions et aux actions des hommes. La poésie gracieuse on formidable du monde visible ne cesse pas d’ailleurs de l’entourer, mais sous des figures à demi humaines. Les Géants, les Nains, les Elfes, les Génies de toute sorte, qui figurent dans les anciens poèmes, sont tous des personnages cosmiques, des incarnations de tel ou tel phénomène naturel. Ils fourniront au moyen âge, presque sans se modifier, son innombrable cortège de Démons, de Fées, de Sylphes, d'Ondines, de Gnomes et de Farfadets. Tous ces types, qui défrayent de surnaturel et de merveilleux nos poèmes chevaleresques, sont évidemment un legs des vieilles religions et du sentiment barbare de la nature.