‹ Le Sentiment de la NatureChapitre 60 sur 92 · WERTHER. HERMANN ET DOROTHÉE · texte numérisé non relu

WERTHER. HERMANN ET DOROTHÉE

qui ne font jamais sous divers noms qu'un seul portrait dont ils sont le modèle. A l'inverse de res écrivains dont l’éloquence est subordonnée à leur propre passion, Goethe atteint sa plus haute perfection dans scs œuvres les plus impersonnelles. Combien dépasse Werther ce merveilleux poëme A' Uermann et Dorothée, dont tous les personnages, toutes les situations sont si complètement en dehors de la vie et de la sphère habituelle du poêle? On sait qu’il avait pour ce livre une prédilection toute particulière. Il en a dit lui-même : « Ce sujet est extrêmement heureux, c’est une de ces idées comme

on ne les rencontre pas deux fois en sa vie Quand

je montrai pour la première fois ce poëme à Schiller, il

en fut émerveillé Hermann et Dorothée est de tous

mes grands poèmes presque le seul qui me réjouisse. Je ne puis le lire sans un vif sentiment d’intérêt. » L’œuvre mérite ces éloges, c’est une des plus belles fleurs de la poésie de l’Europe. On se demandait s’il était possible de donner à des sujets modernes, et surtout à des scènes prises dans la vie familière, la noble simplicité, l’élégance, la pureté de contour, l'élévation de style propres à l'art grec. Goethe a résolu cette question dans Tlermann et Dorothée. Mais l'exemple est encore unique jusqu’à ce jour. Ce petit roman, si vulgaire en apparence, les amours du fils d'un hôtelier avec une servante , le poëte allemand l’a traité d'une façon qui rappelle et qui égale parfois les peintures homériques.

Il semble, au premier abord, que le sentiment du monde extérieur n’est entré pour aucune part dans ce tableau si exclusivement consacré à la nature humaine. Gœlhe , toujours si sobre de ce pittoresque qui n’a pas sa raison d’être dans la description de l’âme, n’a jamais

LA POÉSIE ALLEMANDE

été plus avare de détails sur le paysage eu lui-même, sur les décorations de la scène où il place ses acteurs. El cependant telle est la propriété de chacun de ces détails, ils sont si bien idendifiés à la peinture des situations morales et des caractères, à la marche du drame, que l’on voit tous les lieux de l'action plus nettement que ne les montreraient les descriptions les plus minutieuses des coloristes de nos jours. Tout se grave dans les yeux et dans la mémoire, depuis cette route poudreuse où se déroule la longue file des chariots des émigrants, jusqu’au vignoble et au jardin h travers lesquels Hermann conduit la jeune fille à la maison de son père et lui dit de si douces paroles, au pied de ce beau poirier « qu’il aimait et près duquel il avait, ce jour-là même, versé des larmes d’amour. » Comme on fait en se rappelant les émotions de sa propre vie, on revoit, au souvenir des situations et des personnages de ce poëme, chaque place où ils se sont parlé; on se retrouve à la même heure de la journée, on goûte la môme senteur de l’air, la même nuance de la lumière

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