‹ Le Sentiment de la NatureChapitre 6 sur 92 · IV · texte numérisé non relu

IV

C'est ainsi que l’imagination chrétienne en face de la nature s’assimile surtout les symboles de l’immensité, de l’immatérialité de l'Être. Le sentiment du sublime et de l’infini, l’émotion religieuse, les terreurs saintes de l’antique Orient rentrent, avec le christianisme, dans les arts où le culte de la beauté abstraite les avait remplacés pendant la période hellénique. Mais, ce sublime et cet infini,. cet éternel principe de la vie, l'Occident chrétien ne les aperçoit plus dans la nature visible; il les cherche au delà. Dans les arts il affectera les formes les moins matérielles, les symboles les plus transparents. A force d’idéaliser la matière, il est sur le point de l’anéantir. Pour peindre celte vie subtile et dégagée des sens qui répond à la notion du Dieu pur esprit, il emprunte ses images préférées à la nature végétale où la matière est déjà animée, mais où la vie est encore exempte des brutalités du sang et de la chair.

Comparés aux constructions de l’Orient, ces édifices de l'architecture ogivale qui nous racontent dans un langage plus délicat les mystères d’une vie supérieure, sont plus élégants mais plus fragiles; leur signification est plus claire, leur structure est plus svelte, mais elle est moins durable. Certaines hypogées de l’Inde dureront autant que notre globe ; il faudra que la main de l'homme s’acharne longtemps sur les œuvres de l’art égyptien pour arriver à les détruire. Les injures de plus de vingt

LE MOYEN AGE

siècles ont laissé debout les temples de Pæstum, de Sélinonte et d'Agrigente. Toutes les barbaries conjurées n’ont pu détruire entièrement les merveilles de l’acropole d’Athènes. Au bout de six ou sept cents ans, nos cathédrales gothiques presque toutes inachevées, ne subsistent que de restaurations perpétuelles. Si la main de l’homme s’en retirait un demi-siècle, la ronce et le lierre prendraient possession de leurs ruines. Or, la solidité et la durée sont l’un des caractères incontestables de la perfection architecturale. La Grèce et Home, sans parler de l’Orient, l’emportent sur nous par la durée de leurs œuvres. Devons-nous donc leur céder encore la palme de l’architecture avec tant d'autres? Le parallèle de la beauté du Parthénon et de la sublimité de nos cathédrales peut éternellement se poursuivre sans qu’il ên sorte un arrêt équitable. Ces deux poésies rivales ne tombent point sous les mêmes sens ; la beauté classique et la beauté moderne sont, pour ainsi dire, des quantités hétérogènes et qui n’ont pas de commune mesure; mais, en inspirant des sentiments très-divers, elles peuvent exciter une égale admiration.

Nous ne prétendons comparer ici Part grec à l’art ogival que dans leur rapport avec le sentiment de la nature. De ce point de vue tout spécial nous apercevons cependant les caractères généraux des deux poétiques. Évidemment, le rôle du sentiment de la nature est plus apparent dans les édifices du moyen âge; et, par cela même, en vertu d’une loi profonde et merveilleuse, leur signification morale est plus manifeste; ils sont plus riches en révélations du monde spirituel ; ils parlent davantage à l’imagination cl au cœur; leur plan semble mieux calqué sur celui de la nature invisible. L’homme tout entier.

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avec son âme si complexe, y reconnaît mieux ses aspirations infinies, ses inquiétudes et jusqu’aux obscurités, aux mystérieuses profondeurs qu'il découvre dans sa propre pensée. Plus libre des impressions rapportées du spectacle de la nature, plus affranchie de tout symbolisme historique ou naturel, l'architecture grecque n'obéit qu’aux lois de la géométrie, du goût et de la raison esthétique; son but n'est pas l'expression, mais la beauté. Scs œuvres ont la clarté, l'universalité, l'éternité des axiomes, mais aussi quelque chose de leur froideur. Sans rien nous rappeler dans scs formes de la vie organique et des phénomènes matériels, elle nous parle moins des choses de l’âme et nous laisse plus près de la terre. L'art ogival, en acceptant bien des expressions empruntées à la nature terrestre, sait les approprier aux mystérieuses communications de l’ûmc avec Dieu. Le temple chrétien abandonne la ligne horizontale, caractère de l’art antique qui semble craindre de trop se détacher du sol, pour adopter les formes ascensionnelles. Toutes les lignes de nos cathédrales montent et s’élancent vers le ciel comme les arbres de nos forêts. Le faite de ces édifices perce les nuages. Les flèches gothiques parviennent à la plus grande élévation où la main de l'homme ail jamais porté son œuvre; on dirait que ceux qui ont travaillé à ces constructions aériennes ont été portés sur des ailes.

Dans ses audaces sublimes, cetarl reproduit l’essor des âmes mystiques qui ne touchent à la terre que comme un marche-pied, et qui brûlent de se perdre à plein vol dans l’infini. La conscience chrétienne est encore plus libre que l'âme du sage antique; non-seulement elle sait se rendre indépendante de la nature, mais elle est indépendante de sa propre personnalité ; elle se possède

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pleinement, car elle se donne Dieu. Tout en consentant, comme l'art oriental, à s'assujettira des symboles fixes, l'art chrétien atteint une variété plus grande; il est encore plus libre et plus dégagé que la beauté grecque. Le symbolisme qu'il admet se sert de la nature, mais en vue de l’idéal et de Dieu, et non pas seulement pour repro duire dans l’art la ressemblance du monde extérieur.

Ainsi l'histoire de l'architecture nous fournil une image visible et comme une échelle des évolutions de la pensée humaine. L'édifice est moins lourd, sa cime est plus haute, à mesure que l'âme se spiritualise et s’élève. Mais cette élévation a ses périls; et la destinée précaire de ces conceptions éthérées renferme une grande leçon. A mesure que l'édifice se dégage et s'éloigne de la terre, il perd de sa solidité et de sa durée. Il en est ainsi de la pensée humaine. Certes, elle n'est pas condamnées ramper ; mais, quoi quelle fasse, elle est attachée au monde visible; ses constructions les plus merveilleuses sont destinées à s'écrouler quand elles n’ont pas pour base le terrain de la réalité, quand l’art adopte le sentiment pour seul architecte, quan 1 la raison n'a pas été la suprême maltresse de l'œuvre.

Comme il y a la raison géométrique, il y a la raison poétique; il y a un goût, impersonnel, universel comme la conscience morale, une idée du beau dépouillée de toutes les conditions, même les plus respectables, qui la mélangent de tel ou tel sentiment, de telle ou telle croyance. C'est ce goût transcendantal et absolu, cette raison dans l'art, qui a été l’apanage de la Grèce. Son

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