CHAPITRE I
C n A T E A U n IU A N D
Chateaubriand est le père de la poésie moderne ; ne nous lassons pas de le répéter. Or, le caractère de Chateaubriand, son imagination elle-même, ne s’expliquent pas sans la Révolution. Tout, dans notre siècle, se rattache de près ou de loin à ce fait immense, y compris les variations du sens poétique.
Le goût des champs, mis à la mode par Rousseau, va devenir, grâce aux voyages lointains, une sorte de culte de la nature. C’est des forêts vierges du Nouveau-Monde, et par l’auteur d 'Ata/a et de René, qu’a été rapporté chez nous le vrai sentiment des harmonies de la création. Bernardin de Saint-Pierre n’a fait que préluder sur celte corde; il fallait une âme plus vaste. et moins paisible que la sienne pour répondre à toutes les voix de l’orchestre infini. Le poète avait besoin d’écouter de plus près, et sous
des émotions plus poignantes, une nature plus nouvelle, plus sauvage, plus ignorée. L’impression faite par la Révolution sur un homme initié à toutes les idées d’avenir qui s’essayaient dans le monde, et lié an passé par ses sentiments, par ses devoirs, par ses traditions de race, a créé dans Chateaubriand l’état d’esprit nécessaire aux révélations qui l’attendaient dans les solitudes américaines. Il portait mieux au fond du cœur que ce désespoir sans cause dont il s’accuse. Ce n’était pas ses vingt ans et les aspirations d’une âme passionnée qui le tourmentaient. D’autres poètes avaient été jeunes avant lui, et n’avaient rien éprouvé qui ressemblât à ses sublimes et dévorantes inquiétudes. Il souffrait non pas seulement de sa propre jeunesse, mais de la jeunesse d’un monde qui commençait autour de lui et en lui ; il était malade de la vieillesse d’une société à laquelle il tenait par tant de racines. Voilà ce qui fait la grandeur de cette mélancolie que l’on a si injustement taxée d’égoïsme. Les convulsions sociales sont plus ardemment ressenties par une âme plus profonde. René portait, dans un esprit essentiellement religieux et dévoré d’une soif d’infini, la plaie ouverte par le dix-huitiéme siècle, cette blessure qui s’élargit chaque jour chez ceux que la foi naïve n’a pas préservés. 11 se calomnie lui-même, lorsqu’en racontant ses premières entrevues avec la grande nature au milieu des magnificences de l’Océan , il ne confesse qu’une aspiration vers l’amour: « Ce n’était pas Dieu que je contemplais sur les Ilots dans la magnificence de scs œuvres. Je voyais une femme inconnue, et les miracles de son sourire, les beautés du ciel, me semblaient écloses de son souflle : j’aurais vendu l’éternité pour une de ses caresses. Je me figurais qu’elle palpitait derrière
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ce voile de l'univers qui la cachait à mes yeux. Oh! que n’était-il en ma puissance de déchirer le rideau pour presser la femme idéalisée contre mon cœur, pour me consumer sur son sein dans cet amour, source de mes inspirations, de mon désespoir et de ma vie! »
Malgré la ferveur d'un pareil désir tout nouveau , dans sa forme littéraire, même après l 'Héloïse, si rien n’cùt poussé Chateaubriand que ses aspirations vers la femme idéalisée , il n’aurait pas franchi les mers pour la rencontrer. Réduit aux passions nécessaires , à la stricte poésie de la jeunesse de tous les siècles, ce cœur, si ardent qu'il fût , aurait trouvé à se satisfaire dans l'enceinte des villes. Il restait assez d’élégance et de raffinement à la société bouleversée pour satisfaire une imagination voluptueuse. Mais il y avait autre chose dans Kcné que la passion et la blessure personnelles. L’homme social et doué d’aspirations religieuses, le citoyen, souffraient en lui, désiraient et regrettaient tout autant que le jeune cœur passionné. C'est du contact de la Révolution française et de l’humeur fière, de l'héroïque sensibilité propre à Chateaubriand qu’est né le premier cri de la poésie moderne ; ce cri fut jeté dans la solitude des forêts vierges.
Le douloureux aspect d’une société qui se déchire à pour effet ordinaire d’incliner les âmes vers la contemplation de la nature. Plus d’une fois déjà la poésie pastorale a été le refuge des littératures vieillies, comme la campagne est l'asile des ambitions déçues et des cœurs blessés. La Révolution est pour beaucoup dans le réveil, en France, du sentiment poétique de la nature. File y a contribué par les plus minces changements de mœurs et par les plus amples bouleversements d’idées. Elle a
causé un déplacement universel, des milliers de grandes et de petites émigrations. En voyageant du château à la chaumière, de la montagne à la vallée, aussi bien que d’un empire à l’autre, soldats et proscrits, paysans et bourgeois devenus propriétaires, ont été forcés de regarder et de voir autre chose que des maisons et des villes. L’imagination française, circonscrite sous l’ancienne monarchie dans les jardins de Versailles et dans les prés fleuris qu’arrose la Seine, s’est répandue, avec les soldats républicains et les exilés gentilshommes, des bords du Nil â ceux du Meschaccbé, des steppes neigeux de la Russie aux rochers calcinés de l'Espagne. L’esprit et les yeux se sont accoutumés à voir, à redouter, à admirer autre chose que l’homme et ses œuvres. Dans l’intérieur môme de la France, les chemins plus nombreux et plus sûrs ont conduit plus fréquemment les citadins jusqu’aux récréations et aux études rustiques. Un auditoire s’est ainsi formé peu à peu pour les poêles qui revenaient chargés des harmonies du désert. Chacun d’ailleurs avait au fond de l’âme des mélancolies muettes, pareilles à celles qui s'exprimaient sur la lyre. Quel Français n’avait vu un peu de ses affections , de ses croyances et de son propre sang disparaître sous les ruines? Le besoin de se rattacher à quelque chose d'éternel, de contempler la jeunesse cl la vie toujours renaissante, d’oublier les ruines devant les arbres et les fleurs qui les ont si vile recouvertes, poussait les imaginations vers le monde extérieur avec une ardeur plus vive et plus vraie que n'avaient pu faire les déclamations de Rousseau.
Un monde moral tout nouveau, inouï, qu’il est impossible encore aujourd'hui de déchiffrer et de mesurer
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pleinement, commence d'ailleurs avec la Révolution et la démocratie. Nous n'avons à l’apprécier ici que dans ce qu'il apportait au sentiment poétique. Déjà, pendant le dix-huitième siècle, les nouvelles tendances de l'esprit s’étaient manifestées par une ardente curiosité des lois physiques et par la création de toutes les sciences de la nature. Ces éludes devaient bientôt témoigner de leur prépondérance et de leur popularité croissante, en retenant pour elles seules ce nom par excellence : la Science.
L'étude scientifique de la nature date du dix-huitième siècle ; elle a été consacrée comme l'emploi le plus utile et le plus élevé de l’esprit par la Révolution et la démocratie. Elle a pris peu à peu le pas dans les prédilections de la foule sur les sciences de lame et tout ce qui s’y rattache : théologie, art, poésie. De telle façon qu’à l'heure où nous sommes , dans les intelligences dites avancées et qui ont la juste prétention de représenter l'opinion démocratique et de la diriger, les mots de théologie, de métaphysique, de philosophie et de science morale 11e sont plus que des non-sens et qu’il n’existe qu’une seule vraie science, celle de la nature en général, la science physique avec ses diverses applications. Ce système a trouvé son nom merveilleusement approprié à flatter les tendances actuelles, sans afficher son matérialisme absolu : ils s'est appelé le positivisme.
Cette doctrine est en germe dans la philosophie du dix-huitième siècle. L 'avènement de la démocratie en devait favoriser l’éclosion, comme celle de toutes les sciences, de tous les sentiments qui se rapportent au monde extérieur et matériel. Par son essence même, la démocratie, c’est-à-dire la grande masse humaine, les
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classes les plus nombreuses, les moins cultivées, les plus jeunes, les plus voisines de l’enfance, sont plus ouverles aux impressions du monde extérieur , à tout ce qui émeut l’imagination et les sens. Le goût des choses immatérielles, du monde intérieur, de la psychologie, de la métaphysique, de toute la science morale, en un mot, sera toujours le privilège du petit nombre. La nature est plus accessible h tous les regards que le vrai Dieu a toutes les consciences. 11 est plus facile d'ouvrir les yeux au spectacle de la création que d’ouvrir son âme à la raison pure. La ‘démocratie n’cst-ellc pas d’ailleurs l'élève et la fille du travail, forcément vouée, et de notre temps plus que jamais, à l'œuvre industrielle? L'industrie, l’agriculture, toutes les occupations qui inclinent l’homme sur la matière, le retiennent plus près de la nature. Par leurs nécessités, par leurs plaisirs, par leur origine, les classes populaires sont plus étroitement que les autres rattachées à la terre qu’elles fécondent. Elles ont senti plus vivement l’aiguillon des besoins; elles sont plus portées que les classes opulentes à juger tous les travaux, toutes les découvertes de l’esprit dans leur rapport avec la production de la richesse et du bien-être. Les sciences physiques ont une relation si évidente et si directe avec les arts qui nourrissent et vêtissent l'homme, qu’elles obtiennent nécessairement la faveur de ceux qui se préoccupent avant tout de combattre la misère et d’égaliser les jouissances. Le monde visible attire donc les multitudes, et par l’imagination et par l’intérêt. La démocratie a des besoins plus pressants que les classes élevées ; elle a en outre certaines tendances poétiques qui la rendent plus sensible aux séductions du monde extérieur.
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Les progrès des sciences au dix-huitième siècle, le malaise des esprits qui se traduisait par des attaques contre la société au nom de l'état de nature, les déclamations de Rousseau, et par dessus tout cela, l’avéncment de la démocratie, autant de causes qui favorisaient le penchant de l’homme à chercher sa poésie, sa théodicée, et jusqu’à sa loi morale, dans le spectacle de l'univers. Ce qu’a donné ce mouvement de plus légitime et de plus pur à notre siècle, après les vérités scientifiques, c’est une poésie, un art nouveau : précisément ce quo ses promoteurs songeaient le moins à conquérir.
Quand Chateaubriand partit pour l’Amérique, le 6 mai 1791, il ne se doutait pas de ce qu’il en devait rapporter : une littérature complètement opposée à celle qu’il admirait. Poussé hors de France et par les inquiétudes de la jeunesse et du génie, et par l’aspect d’une société qui faisait dire au vertueux Malesherbes : « Si j’étais plus jeune, je partirais avec vous; je m’épargnerais le spectacle que m’offreijt ici tant de crimes, de lâchetés et de folies, * il s’était sérieusement imaginé qu’il allait chercher le passage au nord-est de l’Amérique, en découvrant la mer polaire. Cette illusion du poêle est d’ailleurs une preuve de plus de l’importance qu’avaient alors dans tous les psprits les questions de science naturelle : géographie, cosmologie, physique, tout ce qui attire l’attention de l’homme hors du monde intérieur et tend à le distraire de la connaissance de lui-même cl des douloureux retours sur sa destinée. René aspirait à la gloire paisible d’un géographe. Mais les fantômes A' Amélie, d’ A ta la flottaient déjà dans son cœur et l’attiraient vers une carrière plus orageuse. Il allait découvrir tout un monde de sentiments, mille lio-
rizons nouveaux dans la vie morale, les splendeurs d'un art inconnu, les richesses d'un style qui fait pâlir notre ancienne poésie.
L’ambition littéraire avait dès lors sa pari dans celle jeune âme ouverte à toutes les ambitions; un projet de poëmc y germait plus profondément, à son insu, que les projets de découvertes géographiques. « J'étais encore très-jeune, nous dit-il dans la première préface A'Atala, lorsque je conçus l’idée de faire l'épopée de l'homme de la nature ou de peindre les mœurs des sauvages en les
liant à quelque événement connu Je jetai quelques
fragments de cet ouvrage sur le papier; mais je m'aperçus bientôt que je manquais des vraies couleurs et que, si je voulais faire une image semblable, il fallait, à l’exemple d’ilomère , visiter les peuples que je voulais peindre. » Voilà deux idées qui portent leur date et qui dérivent toutes du mouvement d’esprit dont nous étudions l’origine, lé épopée de l'homme de la nature! c’est bien d'un disciple de Rousseau, mais plus poète que son maître; le désir des vraies couleurs , c'est le mérite propre à Chateaubriand et à l'école qu'il a fondée. Le même besoin de réalité dans les images, dans la peinture des lieux, qui poussait vers l'Amérique l’auteur des Natchez, conduira vers Jérusalem, à travers la Grèce, le poète qui médite les Martyrs et lui dictera dans Y itinéraire les plus splendides de ses pages descriptives. Ce goût de la vérité pittoresque et de la couleur locale est absolument nouveau; ni les maîtres du dix-septième siècle, ni ceux du dix-huitième siècle n’en donnaient l'exemple au jeune écrivain. Encore un indice de cet attrait plus puissant que le monde extérieur exercera désormais sur les imaginations françaises, c'est le goût
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du naturel , qui des sentiments passe aux paysages et aux costumes. Ici encore Rousseau serait le novateur; mais dans cette imagination de Chateaubriand plus vive à la fois et plus cultivée chez le contemporain d’André Chénier, mieux initié que le citoyen de Genève aux lettres antiques, n'est-ce pas une brise de la Grèce, un rayon d'Homère qui éclatent dans ce zèle pour la sincérité pittoresque, pour la description des beautés visibles?
I/inüuence latine, souveraine sur nos deux derniers siècles, et qui semblait autoriser l’imitation et les redites, cédait notre littérature à une inspiration meilleure. La muse ionienne conduisait par la main le poêle, non plus devant les livres, mais en face de la nature. Notre poésie du dix-neuvième siècle, si chrétienne et si germanique, si romantique qu’elle fut à son aurore, a reçu par André Chénier, et directement par Homère et Sophorle, une inspiration de la Grèce. On verra reparaître quelque chose du génie grec au début de toutes les périodes heureuses de la littérature et de l'art. La poésie latine indiquait , comme modèle suprême à la nôtre, la poésie grecque. Homère, consulté, nous renvoyait à la nature elle-même. C’est en vertu d’Homère que Chateaubriand s’affranchit de Rousseau; c’est le voyageur de l’Odyssée qui lui montre le vieil Orient et la jeune Amérique comme une double source de vérité et de jeunesse pour la poésie. L’auteur des A ’atchcz devait au Contrat social une idée fausse : l'homme de la nature; il reçut de l’ Iliade ce bon conseil, si peu pratiqué jusqu’à lui : voir avant de peindre.
L'homme moderne, l’homme de la Révolution et du dix-huitième siècle pouvait-il voir la nature avec ce calme, avec celte impartiale sérénité, avec cette jeu-
nesse confiante et joyeuse qui président à l’art hellénique? La naïveté nous a fuis avec fa(lo!cscenee , avec la santé morale du monde grec. 11 n’est donné qu'à bien peu d'entre nous de voir la nature autrement qu’à travers le vitrage colorant de nos passions, de notre humeur, de nos idées préconçues. C’est à la fois le défaut et le charme propre de la poésie moderne ; c’est ce qui rend nos paysages si éloquents à cété des descriptions sculpturales et muettes des maîtres grecs. La peinture de l'univers ne relevait chez eux que de la clairvoyance du regard et de la fermeté de la main; elle relève chez nous de l'âme tout entière. Tant vaut le cœur du peintre, tant vaut le paysage.
De quelle âme , avec quelles passions et quelles croyances llené abordait-il les forêts vierges du Nouveau- Monde? A travers quelle atmosphère morale verra-t-il plus tard l’antique Orient? Quels reflets son caractère jettera-l-il partout sur le paysage comme sur les événements humains? On est presque toujours injuste quand on reproche à Chateaubriand sa personnalité, ce qu'on appelle son égoïsme. L’époque actuelle où les caractères s'effacent si vite sous l'iiniverselle platitude, devait mal juger un des derniers grands caractères de notre histoire. Sans discuter de l’homme politique et de l’homme du monde, admirons chez l'écrivain, comme sa plus grande richesse, cette (ière personnalité qu’on accuse : c’est avec elle qu'il a transformé notre poésie, et particulièrement le sentiment que nous étudions. Vous affirmez qu’il ne s'oubliait jamais lui-même, et que son moi lui était partout présent, c'est-à-dire qu'en politique il ne perdit jamais le souci de sa dignité, de sa gloire même : il en avait bien le droit; c’est-à-dire qu’en face
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du monde extérieur, il n'oublia jamais son Ame et força les choses qu’il dépeignait à s'empreindre de ses sentiments, à refléter ses passions, A palpiter de sa propre vie. Heureux et grand poète ! car telle est la plus haute, la plus émouvante poésie qu'on puisse tirer de la nature.
Il fut triste et mécontent des hommes et de lui-méme, amer contre la société où il vécut, fatigué du rôle qu’il y joua, impatient à la fois de l'obscurité et du grand jour. Pareille histoire est-elle bien égoïste et bien déplacée dans la vie d’un gentilhomme de vieille race, d’un penseur de haute lignée, partie de l’échafaud de Louis XVI, poursuivie sous le despotisme de Bonaparte et terminée au bruit des canons de juin 1848? Mais portez cette âme inquiète, ambitieuse, inassouvie au sein des grands spectacles de la création; mettez-la en contact avec l’œuvre de Dieu et en perspective de l’infini, tous ces rêves de voluptés et de grandeurs mondaines deviennent des aspirations sublimes vers ce qui est au delà de ce monde ; la lassitude du réel engendre la soif de l’idéal; ce cœur fatigué des hommes se retrouve assez fort pour s'élancer vers Dieu; la misanthropie devient religion. C’est l’inquiétude du cœur, le vague des passions, ce sont les douleurs sociales, les larmes des choses qui suscitent chez ce fils du dix-huitième siècle la pensée religieuse et chrétienne. Or, c’est par l’idée religieuse que l’écrivain va réformer, agrandir, créer de nouveau la poésie, et surtout la poésie de la nature.
J.-J. Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre lui-même, étaient restés à mi-côte du vrai sentiment de la nature; le souille religieux leur avait manqué pour monter plus haut. La mélancolie de Rousseau était autrement égoïste que celle de Chateaubriand ; l'envie plébeïeune en faisait
le fond. Ce n’était pas celle haute et féconde tristesse inhérente â tout esprit sérieux placé en dehors d'une foi positive, en face d’éternels problèmes, et livré, sans espérances fixes, à toutes les aspirations qui font le tourment et la grandeur de l'âme humaine. La richesse, un nom illustre, les plaisirs et les honneurs auraient suffi à dissiper la mélancolie de Saint-Preux. Comblé des dons de la naissance, de la gloire littéraire, de la grandeur politique, le cœur de René est resté vide; car le besoin dont il souffrait, c’était le besoin d'un Dieu; l’infini seul, les seuls trésors de l’incommensurable au delà étaient capables de le remplir.
Lu nature ne livre pas toute sa moisson poétique, elle n’accorde que quelques fleurs fugitives à ceux qui ne l’interrogent pas avec celte passion religieuse, avec celte noble inquiéludo de l'idéal. Il ne suffit pas de l'honnête et candide morale de Bernardin de Saint-Pierre pour animer, pour diviniser la création; car il faut qu’on divinise la nature comme on a divinisé l'homme luimême, si l’on veut en tirer toute sa poésie; il faut qu'on voie dans l’univers, ou à travers lui, la pensée et l’action incessante de l’Être divin. Le placide auteur de l'nul et Virginie, dans son déisme sans infini , dans sa sensibilité bourgeoise, demandait trop peu aux harmonies de la nature, pour faire chanter tout ce grand orchestre. Il était trop facilement satisfait des hommes et des choses, du ciel et de la terre. Les vaillants seuls, les ambitieux et les téméraires contraignent cet oracle rétif à leur répondre. Les mécontents, les rêveurs, les insatiables ont seuls à lui faire de profondes et d’innombrables questions. La joie se suffit à elle-même : les poêles grecs, en face de la nature, n’ont guère autre
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chose qu’une coupc de vin et une couronne de roses à lui demander; ils glissent bien vile dans le pur et simple matérialisme. Voyez plutôt Horace et nos chansonniers.
La mélancolie de René , ce qu'il appelle le vague des passions , quel qu’en soit le principe dans le caractère et la cause dans les événements, est un état de l'âme qui confine au sentiment religieux et qui y conduit. On l a dit maintes fois, la mélancolie fut inconnue des anciens; le désir, chez eux, la passion avaient un but fixe, positif, avoué, et l'inquiétude ne survivait pas dans leurs aines, au même point que dans les nôtres, h la pleine possession de l’objet désiré. C’est le christianisme qui a développé dans le cœur humain cette sublime tristesse, en y suscitant pardessus tout le besoin de l’infini. L’idée des joies et des douleurs éternelles qui sont promises à l'homme au delà de cette vie, gâte en nous toutes les joies de ce monde et répand je ne sais quelle magie dans toutes les douleurs. Toutes ces aspirations sans objet précis qui .tourmentent le cœur de I homme moderne, sous leurs formes les plus variées, à travers les fantaisies étranges, la dépravation même qu’elles engendrent parfois, n’ont au fond qu'un seul et même objet, la possession du divin, l'attrait de l'infini. Le désir de pénétrer jusqu'au divin, de l'apercevoir, de l'embrasser en toute chose, la recherche de l’invisible, voilà ce qui communique sa haute puissance de poésie à la contemplation de la nature. Relever dans les âmes l’aspiration à l'invisible, rallumer en elles la vie religieuse, c’est renouveler tout le monde moral. C'est aussi renouveler l'imagination., ressusciter le sentiment poétique. Si l'auteur de lient1 et des Martyrs a transformé la poésie et le style, ce n’est pas seulement son âme passionnée, son
imagination puissante, qui ont opéré oc miracle. En attirant les esprits vers l’idée religieuse, en ramenant le goût aux régions qu'haliitait la foi, l’auteur du Génie du Christianisme a fait alitant et plus que par ses splendides peintures des orages du cœur et des grandes scènes de la création. Il a préparé des peintres sincères, éloquents, à l’univers visible, en rendant à ces peintres le souci d’un monde moral, en restituant à la création son principe de vie, son auteur et son héte divin.
Il est de mode aujourd'hui de rabaisser le Génie du Christianisme entre toutes les œuvres de Chateaubriand. Chacun s'empresse, orthodoxes et libres penseurs, de déclarer ce livre vieilli. Il est vieux, sans doute, comme l’aurore est vieille quand midi brûle des feux qu’elle alluma. Qu’on se rappelle de quelle éclipse étaient voilées ces deux grandes choses : la religion et la poésie, sous les disciples de Y Encyclopédie et de Voltaire, sous les. froids imitateurs de Rousseau! avec quelle légèreté, quelle étroitesse, quelle ignorance de l’histoire, quelle impuissance de raison les questions morales étaient abordées! de quel style plat, énervé, incolore, on habillait dans les vers, dans le roman, sur le théâtre, la sensiblerie banale qui chassait les fortes passions! quelles vagues et pfiles ébauches s’étaient substituées à la vraie peinture sous la molle estompe des poètes descriptifs ! quels paysages morts, artificiels, quelle architecture de carton formaient la scène de ces drames puérils éparpillés dans les poèmes didactiques! Pour redevenir juste envers Chateaubriand, il faudrait relire, — qui en aurait le courage? — les moralistes et les poètes de 1789 ù 1815. L'école des inquisiteurs trouve aujourd'hui Chateaubriand bien léger de théologie. Je les crois ; mais ce que
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je crois aussi, car nous l'avons vu, c’est que le poêle a fait ce que les théologiens ne faisaient pas et ne pouvaient faire : il a ramené des fidèles, des curieux, si vous voulez, dans ces églises que l'autorité rouvrait cl que dédaignait la liberté; il a rassemblé au pied de la chaire des auditeurs qui n'auraient jamais entendu sans lui un prédicateur chrétien. Conduire des cœurs, guéris de leurs ^préventions et de leurs haines, jusqu'en face de la vérité, leur faire franchir le seuil du temple, c’était l’œuvre difficile et c'est la sienne. Il n’a pas, sans doute, versé l’eau du sacrement sur le front des néophytes; c’est œuvre de pontife et non de poêle; mais c'est lui qui a inspiré le désir du baptême à toute une génération d’incrédules.
S'il avait moins fait pour lé christianisme, il serait plus ménagé aujourd’hui par la critique athée renouvelée de Louis XV et du Directoire. Le second empire a tenu ce qu’il devait au noble antagoniste du premier. Mais il est moins facile encore d’amoindrir dans Chateaubriand le citoyen et le poète que de réduire son rôle d’apologiste chrétien. Nous n’avons pas à défendre ici sa politique; mais sa poétique reste, à nos yeux, la source mère, accrue, si l'on veut, par maint ruisseau, mais la - vraie source de toute notre littérature moderne. S’il est des poètes, parmi ceux qui le dénigrent aujourd'hui de par la libre pensée, ne devraient- ils pas lui pardonner d’avoir ravivé l’inspiration catholique, en voyant tout ce qu’il a fait pour la pure poésie, pour le style, pour la mise en valeur littéraire de celte nature, de jee vaste monde visible qui devient à leurs yeux l'être essentiel de la science , que dis-je? le seul objet de la religion ? Chateaubriand, le premier parmi nous, a tiré du pay-
sage, des scènes de la nalure, toute l'émotion, toutes les révélations, en un mot, toute la poésie qu’elles recèlent.
Il est en ce point le créateur et le maître, plus que Rousseau et Bernardin de Saint- Pierre; il l’est en vertu de son imagination plus puissante et surtout par ces deux éléments de sou génie que l'on discute le plus à divers litres, son caractère et sa croyance religieuse. Sa mélancolie, de plus haute origine que celle de Rousseau, était plus capable de s'élever à l'étal impersonnel, de se fondre, de s'anéantir complètement dans cette tristesse sublime inhérente à toute grande âme qui se sent séparée de l'infini. Il était atteint de cette nostalgie céleste, que ne connaissent pas les créatures inférieures, et qui fait la noblesse de l’esprit humain. C'est par elle que sa lassitude des passions et des hommes se traduit en élancements vers ces vestiges de Dieu, empreints sur la face auguste de la création. Sa religion lui révèle un Dieu vivant, omniprésent, autrement animé, actif, mêlé à son œuvre, que la vague divinité de Bernardin de Saint- Pierre. Ce Dieu et cette âme se poursuivant, s’adorant, se combattant même, à travers la nalure émue et palpitante, voilà ce qui répand le charme, la magic, la poésie, sur ce vaste univers, témoin et complice de nos embrassements avec l’idéal.
Chateaubriand n'a pas vu de plus magnifiques, de plus luxuriants paysages que ceux de Paul et Virginie; mais la philosophie de Bernardin de Saint-Pierre appauvrissait la nature en écartant tout surnaturel, et le Génie du Christianisme la rattache au monde de l'âme, lui restitue l’esprit qui la vivifie et qui la rend pour nous intelligente et sensible : « Le vrai Dieu, en rentrant dans scs œuvres, a donné son immensité à la nature libres
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de ce troupeau de dieux ridicules qui les bornaient de toutes parts, les bois se sont remplis d’une divinité immense. Le don de prophétie et de sagesse , le mystère et la religion semblent résider éternellement dans leurs profondeurs sacrées Il y a dans l'homme un instinct qui
le met en rapport avec les scènes de la nature. Eh ! qui n’a passé des heures entières assis sur le rivage d’un fleuve à voir s’écouler les ondes! qui ne s’est plu, au bord de la mer, à regarder blanchir l’écueil éloigné! Il faut plaindre les anciens qui n’avaient trouvé dans l’Océan que le palais de Neptune et la grotte de Prolée; il est dur de ne voir que les aventures des Tritons et des Néréides dans celle immensité des mers qui semble nous donner une mesure confuse de la grandeur de notre Ame; dans cette immensité qui fait naître en nous un vague désir de quitter la vie pour embrasser la nature et nous confondre avec son auteur. »
Rien n’obscurcit, en effet, n’encombre et ne stérilise la nature comme une mythologie à laquelle on ne croit pas, et celle foule de dieux, de démons ou de génies inventés ou acceptés par le porte. L’homme a besoin d’avoir foi ù la parole qu’il entend, à l’esprit qu’il aperçoit à travers la nature. La sincérité avec soi-méme est la première condition de la poésie. Il vaut mieux pour l’imagination qu’elle se pose en face d’un monde absolument vide de surnaturel et privé de dieux, comme celui de Lucrèce, qu’au milieu d’un Olympe artificiel, et dans une théologie arbitraire. La naïveté et la bonne foi sauvent la poésie et la rendent vivante et vraie au sein même des légendes superstitieuses, quand elles sont crédulement acceptées.
L’idée chrétienne de la Providence, des rapports du
Créateur avec cette nature dont il s'enveloppe comme d’un voile diaphane, qu’il déroule aux regards de l'homme comme les pages vivantes d'un livre vivant, le surnaturel chrétien, ne fût-il pas la vérité môme, c’était faire beaucoup pour la poésie que de ramener à cette grande doctrine des convictions sincères, que d’avoir renversé cet Olympe de carton qui cachait la nature aux poêles classiques, et de combler par la foi l'immense vide laissé dans l'univers par l'athéisme cl par ce déisme d’horloger qui fait de la création une morne cl insensible mécanique.
Voilà donc le vaste monde peuplé de. nouveau de la présence d’un Dieu, d'un Dieu vivant, qui s’est fait chair, qui visite et pénètre, dans l'immense étendue, le moindre des atomes qu'il a créé. L’univers tout entier avec l'humanité dans son sein est fait à l'image de Dieu; c’est sa figure, c’est l'apparence par où nous pouvons le saisir, c’est la parole qui le raconte à nos sens, la symphonie qui le chante à notre cœur. Il n'est pas donné au môme homme de déchiffrer toutes les pages de ce texte sans fin. Chaque poète, la plupart du temps, n’aperçoit qu’une face de cet édifice aux mille aspects, ne possède qu’un seul instrument pour imiter cet innombrable orchestre.
Dans cette nature à laquelle il a restitué son âme véritable, quel genre d'émotions, quel enseignement cherchera l'auteur de René? quels traits de cette figure de l'infini aimera-t-il surtout à reproduire? de quelles con-
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leurs se servira-t-il de préférence? quel sera, en un mot, le caractère de ses descriptions et de son style?
Les longs tableaux sont rares dans Chateaubriand, précisément parce que c’est l’àmc des choses qui l'attire et non pas leurs apparences matérielles; parce qu’il est poëte encore plus que peintre. On ne trouve jamais chez lui ces paysages sans bornes, ces interminables descriptions qui ralentissent la marche de l’idée et atténuent l'impression morale dans les livres de ses successeurs. Il est court dans ses peintures, parce qu’il est passionné; rapide, parce qu’il est profond. Il donne au paysage plus d’éloquence poignante; d’autres lui donneront plus de relief pittoresque; d’autres plus de philosophie et de perspective dans l’invisible. Ce qui l’enchante dans la nature, c’est ce qu’elle a d’humain, c’est l’image qu’il y trouve de son propre cœur. Il aime à peindre les orages, le vent impétueux, l’éternelle agitation des flots; il s’enivre des ombres mystérieuses dans les forêts vierges. S’il était possible de caractériser d’un mot chaque poêle par l’élément qu’il fréquente le plus, par l'objet de la nature vers qui ses regards se dirigent d’instinct, on pourrait dire de Chateaubriand que c’est la mer tempétueuse, comme Lamartine est le ciel étoilé.
Les paysages de Jocelyn et des Harmonies sont plus impersonnels, pour ainsi parler, que ceux à'Atala et de René. La grande affaire de Chateaubriand c’est de peindre sa passion, toute son âme en peignant la nature. Des deux aspects de la création, dont l’un est le reflet de Dieu, l’autre une image de l’homme, il affectionne, malgré scs élans vers l’infini, tout ce qui le ramène 5 la contemplation de son propre cœur. Il ne copie jamais un site, un phénomène pour leur beauté propre,
comme les arlislcs ; pour leur signification générale , comme les esprits méditatifs cl sans passions; il aime à les peindre pour leurs analogies avec les situations, les mouvements divers de l’âme humaine. Grande âme inquiète , éclose au sein de la tempête révolutionnaire, c’est dans la région la plus orageuse et la plus troublée, dans les scènes les plus sombres de la création, dans les bois et dans l'Océan qu’il prendra ses modèles. Jamais il ne lui sera donné de se bercer mollement sur un lac qui ne connaît pas de tempête et qu'illumine un ciel serein. Dans sa barque toujours agitée, il n’aura pas les loisirs de percer du regard les profondeurs célestes ; il sera moins rêveur et plus actif, il sentira tout autant l'infini dans ces grands spectacles, il en raisonnera moins. Son cœur cric trop fort pour qu’il entende la pensée pure ; le dieu qui parle seul dans les paysages de Lamartine cède ici la parole à l’àme de Kené.
Aussi, quoiqu’il ait créé chez nous la poésie du monde extérieur, si envahissante plus tard au préjudice de la poésie morale et du cœur humain, on peut dire que Chateaubriand maintient encore le paysage à l’état héroïque, dans les conditions où le comporte l’épopée , où pourraient l’accepter la peinture d’histoire et la peinture religieuse. Combien n’est-il pas plus sobre dans ses descriptions que tous les poêles de sa lignée! Lamartine a des pièces entières qui ne forment qu’un immense paysage d'où le drame humain est absent; mais on voit s'ouvrir â l'horizon de larges perspectives sur l’inlini ; c’est le paysage philosophique, si celte expression est permise. D'autres, Victor Hugo, par exemple, voudront remplacer en face du monde visible le peintre et le sculpteur ; les vaincre par la couleur cl le relief, leur
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fournir an moins des modèles à traduire dans le marbre ou sur la toile. La description dans Chateaubriand ne prétend pas rendre la peinture inutile; il cherche à dire autre chose que la peinture, et, surtout, les choses qu’elle ne pourrait dire. Il a créé chez nous le pittoresque du style, mais il sait le contenir en de justes limites; il n'étoutTc pas la pensée sous la couleur, il n’ajpas noyé le cœur humain dans un paysage sans borncsll-a description faite uniquement pour décrire n’existe pas chez ce père de la vraie poésie descriptive. Sa poésie est mieux qu’un tableau, elle est un chant. Nos réalistes modernes l’ont trop oublié ; il ne s’agit pas de reproduire l’écorce des choses de façon à ce que l’œil et les doigts s’y trompent, mais d'exprimer ce qii’il y a dans les choses de vie de passion et d’idées. Les longs tableaux, les descriptions minutieuses nesont pas nécessaires pour nous faire penser.
Dans les voyages de Chateaubriand, dans les Nalchez , celte épopée de l'homme de la nature, partout, enfin, où l’on pourrait s’attendre à trouver d’abondantes peintures des sites, les paysages proprement dits sont rares et courts. Les notes mêmes qui doivent servir de matériaux à ces poëmes et qui n’ont d’autre objet que de conserver danstous leurs détails les images des sitesentre lesquels le poète choisira, sont loin d’avoir l’exubérance de nos descriptifs d’aujourd'hui, quoique le but avoué du voyageur soit d’amasser des couleurs vraies qu'il associera plus tard à ses pensées. Au moment même où son sens pittoresque semble seul s’exercer, son esprit ramène toujours les réflexions et les émotions favorites.
Dans les parties mêmes de son œuvre qui ont l'univers visible pour objet, Chateaubriand n'est donc pas un paysagiste, un simple coloriste comme tant de r.os poètes
contemporains; c’est un peintre d’histoire, il fait des tableaux épiques et religieux. C’est moins par les sujets qu’il traite que par son style qu'il est le créateur du pittoresque dans notre littérature.
Le style de Chateaubriand marque dans la langue française la date la plus considérable depuis Malherbe. Qu'on l'exagère à la façon de nos réalistes, qu’on le répudie au npiii de Voltaire ou de Doilcan, il n’en règne pas moins dans toute la poésie de notre temps et l’engendre dans scs beautés comme dans ses vices.
Cette langue rompt absolument avec celle du dix-huitième siècle, à l’heure même où l'auteur donne un gage à l'une des pires erreurs de cette époque, à ce que l’on appelait la prose poétique^ Les douze premiers livres des Natchez sont écrits dans ce mode pénible, en phrases balancées sur une sorte de rhythme, emprisonnées dans une mesure qui leur ôte la liberté, la variété et la souplesse sans leur donner la concision et la mélodie qui n’appartiennent qu’au vers. Si forts étaient restés les préjugés de collège dans cet esprit si novateur , que, trente ans après la composition des Natchez, ayant depuis longtemps trouvé son vrai style, son style immortel, Chateaubriand semble croire encore à la supériorité de cette forme bâtarde que son instinct lui a fait rejeter au milieu même du livre. Il nous dit dans sa préface : « I,e premier volume s’élève à la dignité de l’épopée, comme dans les Martyrs, le second volume descend à la narration ordinaire comme dans Atala et René. » Mais son génie a trouvé moyen de chanter juste dans cet idiome faux, d’étre original, sincère, d’exprimer toute sa passion personnelle sous ce masque banal. Il écarte dès le début ce détestable raffinement de la périphrase substituée au
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vrai nom des choses, qui depuis Racine jusqu'à Delillc énerve les pensées en allongeant les périodes et bannit toute couleur vive, tout pittoresque de notre poésie. Il accepte le mot propre; et comme il a vu de scs yeux les choses qu’il raconte, comme il ne copie pas ses costumes et scs paysages sur des copies faites d’après d'autres copies, il est contraint par son sujet, malgré la vieille rhétorique qu’il n’ose attaquer de front, à user largement de la couleur locale. Scs personnages ne marchent pas sur l’ombre d’une terre, sur des montagnes abstraites, dans des jardins et des forêts de convention, au bord du même ruisseau, du même torrent, du même fleuve, de la même mer, qui servaient à tous les poèmes en vers et en prose depuis Virgile jusqu'à Fénelon et jusqu’à M. de Marmontel. Chateaubriand remonte au peintre par excellence, à Homère; non pour lui emprunter scs couleurs, mais pour apprendre de lui à être sincère, à ne.pcindre que ce qu’il a vu. Il écarte résolûment la faune et la flore classiques, et se sert d’une foule de noms à qui Boileau n’a pas donné leur passeport. L’usage de ce droit si simple de nommer les choses par leur nom et sans périphrases, fut un des scandales de l’avènement du père des romantiques.
* Celuta fut chargée d'apprêter le repas do l’hôte de Chaetas. Elle prit la farino do mats, qu’elle pétrit avec de l’eau de fontaine; elle en forma un gâteau qu’elle présenta à la flamme en le soutenant avec une pierre. Elle fit ensuite bouillir do l’eau dans un vase en forme do corbeille ; elle versa cctto eau sur la poudre do la racine de semilax. Ce mélango exposé à l’air se changea en une gelée rose d'un goût délicieux. Alors Celuta retira le pain du foyer et l’offrit au frère d'Amélie; elle lui servit en même temps, avec la gelée nouvelle, un rayon de miel et de l’eau d’érable.
« l.e soir on sc rassembla sous les tulipiers, la famille
prit un repas sur l'herlie semée de verveine empourprée et de ruelles d'or. Le chant monotone du Will-poor-Will, le bourdonnement du colibri, le cri des dindes sauvages, le sitücmenl do l'oiseau moqueur, le sourd mugissement des crocodiles dans les glaïeuls, formaient l'inexprimable symphonie de ce banquet. »
Un monde aussi nouveau pour nous que celui des forêts vierges el des tribus sauvages de l'Amérique enrichissait le style d'une foule d'images nouvelles ; el l'habilude une fois prise, dans un sujel pareil, de nommer les choses sans périphrases par le mot pittoresque, modifiait forcément toute la langue poétique. Chateaubriand a fondé noire poésie moderne dans la forme comme dans les sentiments: en renouvelant les idées parle Génie du Christianisme, en ouvrant aux passions des horizons nouveaux dans Ata/a et dans René, et en accroissant à l'infini le trésor des couleurs, le nombre des sites et des objets pittoresques qui devenaient usuels dans la peiulur/i-^
Les descriptions proprement dites de paysages, de costumes, de physionomies n'abondent pas dans Chateaubriand. La vieille école de Delille et les réalistes contemporains, si divers de procédés, se rencontrent dans leur goût pour les longues peinlures d’objets matériels et brillent par la même absence de poésie. L’auteur de René est trop grand poète pour laisser prendre cette importance excessive au monde extérieur. Le créateur de la poésie pittoresque n'a fait lui-môme qu'un usage trèssobre de la description. C’est le plus souvent par un trait rapide, par une comparaison, par une image, qu'il mêle à l'expression du sentiment le souvenir du paysage, cl contraint le muude physique à sc faire l'interprète du monde moral. Son style est émaillé de ligures neuves,
gle
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imprévues, hardies, qui ajoutent une vivacité singulière à l’expression de la pensée; mais ses livres ne sont jamais encombrés de tableaux qui retardent la marche du récit, ou qui se substituent aux idées. Malgré tout ce qu'emprunte son langage à la nature, aux objets visibles pour frapper notre imagination, il a plus de mouvement encore qu’il n’a d’images; — il est moins coloré qu'il n'est vivant.
La vie, l'accent ému et personnel, voilà le charme principal, la grande puissance du style de Chateaubriand. C’est sans doute en grande partie par l’abondance et la vigueur des images qu'il obtient ce don de la vie. Un éclatant coloris à recouvert la pâleur de la poésie moribonde ; la richesse de l’imagination a centuplé l’éloquence et la profondeur du sentiment. Mais c’est le souffle direct, l’élan spontané du sentiment lui-mème, la passion toujours présente qui anime ce langage et qui nous bouleverse, nous entraîne sur les flots de ce torrent. L'imagination toute seule, la passion même, n'auraient pas sufli à renouveler la langue affadie, à retremper, à vivifier le style aussi fortement. Cette personnalité, dont on a fait un reproche à l’auteur des Mémoires iF outre-tombe, est la source de son éloquence. Le style c'est l'homme même; Chateaubriand a fait le sien, il crée cette langue, mère de tous nos idiomes poétiques contemporains, non pas seulement avec son esprit, mais surtout avec son caractère^C'est parce que le style de René est plus personnel que celui des dix-septième et dix-huitième siècles, qu’il est plus poétique ^Après Montaigne et surtout depuis Malherbe, toute personnalité s’était effacée de la langue de nos grands auteurs. Ils écrivaient trop exclusivement avec la raison, les facultés abstraites, les idées générales.
C’est là sans doule ce qui fait l’universalité de leurs ouvrages; mais ce n'est pas ce qui en fait le charme et l'éloquence. La sagesse, l’impartialité , l'impersonnalilé du style, c'est la clarté de plus, mais c'est la poésie de moins. Si Chateaubriand nous a lanl émus dés ses premiers écrits, s'il a fait révolution dans la poésie et dans la langue, c'est que son style était l'accent d'une âme, la forte expression d’un caractère, d’une personnalité.
Il ne nous appartient pas, à propos de poésie descriptive, de défendre le caractère de Chateaubriand, mais nous ne rencontrerons jamais cette noble figure sans nous incliner devant elle. Pour l’honneur des lettres françaises souhaitons aux plus illustres après ce grand homme, particulièrement à scs détracteurs, autant d’indépendance, de fidélité, de désintéressement, de respect d'euxmémes qu’en a montré ce fier Breton, le dernier gentilhomme de notre histoire politique, le premier de notre histoire littéraire.
De quelque façon que ce caractère soit jugé, c’est de son union avec une imagination ardente qu’est né cestyle plein de vie, de mouvement, de contraste qui, à chaque phrase, nous met en présence d’un homme et de la nature elle-même, quand, ailleurs, nous n'avons sous les yeux qu'un livre et un écrivain. Nous savons tout ce qu’il y a de critique à faire de par le dix-septième siècle, et de par la raison elle-même, à cette nouvelle forme du sentiment et du langage. Mais on ne peut lui refuseras don de saisir et d'ébranler fortement les âmes. La surprise, l'émotion furent générales à la lecture à'Atala. L'impulsion donnée aux esprits fut si forte, que notre poésie la suit encore. Notre siècle, dans ses meilleures inspirations, n'a pas dépassé celte sphère de sentiment. Nos
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erreurs, le réalisme, par exemple, ne sont rien que l’exagération de certaines tendances, légitimes si on les maintient dans les bornes que Chateaubriand n'a jamais franchies. Ce style, en un mot, est celui qui répondait le mieux à l’âme moderne, telle que l’ont faite les misères et les grandeurs de la Révolution. Chateaubriand a été le maître de nos maîtres; tous les illustres parmi ses contemporains et dans la génération qui le suit lui doivent, s’ils ne sont pas ingrats, l’éclatant hommage que lui rendait si noblement Augustin Thierry. Qui aurait pu, à plus juste titre, revendiquer l’originalité que l’éminent historien de la conquête d’Angleterre par les Normands? Voyez avec quelle franchise, avec quelle éloquence il salue dans Chateaubriand le rayon lumineux qui lui montra le chemin ! L’homme qui devait faire pour l’histoire ce que l’auteur du Génie du Christianisme a fait pour le paysage, la faire vivre et palpiter sous nos yeux et nous rendre l’exacte impression du moyen âge, ne connaissait encore que cette histoire morte, aride nomenclature de dates et de noms défigurés, muséum de créatures empaillées que la fausse philosophie du dixhuitième siècle était incapable d’animer. 11 vient à lire les Martyrs; écoutons-le lui-même : «L’impression que fit sur moi le chant de guerre des Francs est quelque chose d’électrique. Je quittai la place ou j’étais assis, et, marchant d’un bout à l'autre de la salle, je répétais à haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pavé : Pharamond ! Pharamond ! nous avons combattu avec •
l’épée. » « Ce moment d’enthousiasme fut peut-être
décisif pour ma vocation à venir. Je n’eus alors aucune con- 11 science de ce qui venait de se passer en moi ; mon attention ne s’y arrêta pas ; je l’oubliai même durant plusieurs
années; maislorsqu’aprèsd'inéviiablcs tâtonnements pour le choix d une carrière, je me fus livré tout entier à l’histoire, je me rappelai cet incident de ma vie cl ses moindres circonstances avec une singulière précision. Aujourd'hui si je me fais lire la page qui m‘a tant frappé, je retrouve mes émotions d'il y a trente ans. Voilà ma dette envers l'écrivain de génie qui a ouvert et qui domine le nouveau siècle littéraire. Tous ceux qui, en divers sens, marchent dans les voies de ce siècle, l'ont rencontré de même à la source de leurs études, à leur première inspiration ; il n’en est pas un qui ne doive lui dire comme Dante à Virgile :
Tu duca , tu signore, tu maestro. »
Après ce récit d’un maître , nous sera-t-il permis de rapporter des impressions personnelles, de vrais souvenirs d'écolier attestant la môme influence révélatrice de René et des Martyrs? Toute une génération pourrait rendre le môme témoignage, sauf, sans doute, l'aveu de naïve ignorance qui fait pour nous de cette page une sorte de confession. Jusqu'aux classes où le goût de l’étude commence à devenir celui des lettres, j’avais été préservé, par la discipline d’alors et par déférence filiale, de toute lecture étrangère à l’instruction classique. Je ne juge pas le système ; il était fondé sur ces maximes, que la politique présente ferait peut-être bien d'emprunter à l'éducation d'autrefois : «Il est inutile de susciter, et de mettre en serre chaude ce qui se développe tout seul par la force du temps et de l'âge, l’imagination, par exemple : l'autorité doit tous ses soins à ce qui risque d'élre délaissé, comme le savoir de la grammaire et la
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connaissance des vieux auteurs. » Toujours est-il que, déjà grand garçon, j’avais franchi le seuil de la rhétorique sans avoir lu par contrebande un seul auteur contemporain. Les bruits de la bataille entre les classiques et les romantiques, qui se livrait alors autour A'Hertmni, expiraient sous les murs de ce froid et morne lycée de Lyon. Nous n’avions pris part à d'autres polémiques littéraires qu’aux innocentes campagnes de Boileau contre Chapelain et Scudérv. On peut croire que nous n'y mettions pas nos plus vives passions. Tous ou presque tous nous ne connaissions, en dehors des Latins et des Grecs, que les plus belles scènes de notre théâtre classique, quelques grandes pages de Fénelon et de Bossuet, c’està-dire des chefs-d’œuvre; Boileau enfin, et ce qui vient à sa suite. Profondément docile par nature et porté à jurer sans effort in verba mayistri , j'accordais à tous ces anciens une admiration sans la moindre réserve, et, je l'avoue à ma honte, sans la moindre chaleur. Je reste confondu, encore aujourd'hui, de la parfaite indifférence que le collège réussit à nous inpirer pour les plus grandes merveilles do l'esprit humain. Ce n'était pas faute alors de nous les prôner. Les siècles de Périclès, d’Auguste, de Louis XIY étaient si solidement établis dans notre vénération, toute platonique, il est vrai, que j’avais tiré pour ma part do ce culte du passé une singulière philosophie de l’histoire. Je ne sais pas si j’oserai l’avouer, tant elle faisait peu d'honneur à mon entendement et présageait des opinions médiocrement progressives. Je tenais pour certain , n’ayant jamais ouï parler de livres nouveaux, que la littérature française était désormais terminée, qu elle avait eu son jour comme celle d’Athènes et de Home, que ce soleil s'était couché et qu’il ne se lè-
veraitplus; que nous lisions et parlions la langue de Boileau et de Voltaire comme une langue morte, et parce qu’il en faut absolument une à un peuple qui continue de subsister. Mais que ce peuple eût encore quelque ebose à penser et à dire, surtout en vers, après Corneille et Racine, les plus grandes témérités de mon esprit n'allaient pas jusque-là. Je croyais sincèrement que tout avait été dit et pensé dans notre langue. Nous faisions des vers latins, des narrations françaises, quelquefois rimées, — jamais parmoi ; — nous savions vaguement qu’on imprimait encore autour de nous, en 1830, des journaux d’abord, car il en pénétrait quelques-uns, et nous avions beaucoup d’ardeur à la politique. Je me faisais la mienne avec Démosthèncs et Tacite, et je n’en ai pas trop de regret; on rapporte aujourd’hui du collège pire chose que la haine du despotisme. Mais que les tragédies, les épîtres, les odes qui peut-être s’écrivaient encore, fussent autre chose que des exercices comme nos devoirs de rhétorique, plus parfaits, mais de même nature, des espèces de vers latins écrits en français par
des professeurs émérites dans mon idolâtrie pour les
grands siècles, je ne l’aurais jamais soupçonné. Je prenais facilement mon parti d’un état de choses qui devait m’exempter de la prose et des vers dès que j’aurais sauté par-dessus les murs de ma prison. C’est honteux à dire, mais depuis Homère jusqu'à Jean-Baptiste Rousseau. à moi rhétoricien de seize ans, pas un seul poète n'avait parlé autrement que comme un pédagogue ; et si l’on m'avait bien examiné, on aurait découvert peut-être sous mon culte naïvement officiel une sorte d'exécration pour ces précepteurs du genre humain. Car enfin, s'ils n'avaient pas existé, il n’y aurait point eu de collège!
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Une journée en plein soleil, la fenaison et la vendange m’en disaient plus que tout Loileau, et, l'avouerai-je? que tout Virgile. A force d’admirer sur parole, je n’éprouvais pas, en écoulant ces illustres morts, le plus léger symptôme d’émotion. J’avais hâte de leur échapper pour voir des vignerons et des laboureurs , des hommes de chair et d’os. Nous en étions tous là, excepté deux ou trois forts en thème qui sont devenus notaires. La littérature, la poésie les plus voisines de nous avant celles de ce siècle, nous semblaient sans rapport aucun avec la nature et la vie. Dans cette nécropole du collège, je me figurais que les grands poètes naissaient comme je les voyais sous les vitrines des bibliothèques, à l'état de momies, tout embaumés, tout empaillés, tout reliés pour les âges futurs.
J’en étais là de mes opinions et de mes émotions littéraires quand sur ces mêmes bancs de rhétorique , entre ces mômes murs glacés et lugubres du lycée , de la bouche du professeur lui-même, le Géfiie du Christianisme, et peu à peu les grandes pages de Chateaubriand, nous furent révélés; quelques brochures de lui circulèrent. Ce fut comme un plein soleil d’été dans un cachot souterrain; un enivrement de lumière et de vie. Nous sortions d'un musée de statues par un chemin peuplé de vivants. Au lieu de ces paysages sculptés dans le marbre ou peints sur le carton, je voyais enfin la vraie campagne, avec de l’air et des Heurs à respirer, avec des créatures animées et sympathiques à mon ennui ou à ma joie. Et ce n’était pas seulement la vie et la passion des acteurs qui se communiquaient à notre jeunesse; nous avions écouté dans Kacinc des dialogues aussi passionnés et vu d'aussi vives peintures. Ce n’était pas le
charme romanesque des situations qui , rejaillissant sur le tlu'-àtrc, douait les décors eux-mêmes d’un splendide rayonuement et d une sorte de voix, et faisait pour moi, du langage de René et d'Eudore, une musique inaccoutumée. Celle même impression de réalité, de nature vivante après la nature morte, cette contagieuse émotion, une page de pamphlets, de discours, une lettre, une note de voyage écrite de la môme main me les faisaient éprouver. Cette lecture me transportait avec délice du pays des ombres glorieuses sur la terre des hommes, du monde des livres dans celui des choses.
Était-ce par les sujets traités que nous ôtions saisis et par l’inlérôl supérieur qui s’attache pour la jeunesse à tout ce qui est contemporain? D’autres livres tout récents, des romans môme peu à peu introduits, laissaient nos imaginations paisibles. Ce qui était de notre âge et de ses passions, de l’attrait des questions agitées, de la nouveauté des choses, avait eu prise sans doute, mais l'ébranlement, la révolution venaient de l’écrivain luimême, de ce qu’il y a de plus personnel; la magic du sty le avait tout fait.
Si je cherche aujourd’hui à m’expliquer cette action mystérieuse du style de Chateaubriand sur une âme que n’avait pas éveillée la parole des maîtres du dix-septième siècle, je la trouve, pour la plus grande part, dans celte intervention toute nouvelle de la nature, du monde visible, de la création tout entière, de tout ce qui reflète l’infini dans le langage de René aussi bien que dans ses passions. Les images vives et nombreuses, la couleur introduite dans le style avec magnificence, après la pauvreté de pinceau du dix-huitième siècle, les vastes horizons ouverts d’un mot dans le monde supérieur à l’homme, tout ce
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qui relève, dans la façon d’écrire, d’un profond sentiment de ce qui est au delà de celte vie et de ce qui nous entoure sans nous être soumis; Dieu et l’univers ajoutés à l'homme dans la perspective de tous les tableaux, le sentiment de la nature sous toutes ses formes : voilà ce ■ qui était neuf, imprévu, dans les écrits de Chateaubriand. Voilà ce qui s’emparait de notre imagination', tandis qu’avant lui le style ne parlait qu’à notre intelligence; voilà ce qui nous révélait que la poésie n’est pas objet d’érudition et œuvre d’artifice; qu'elle est aussi jeune de notre temps qu’au temps d’Homère, aussi voisine de nous que des héros de Y Iliade ci des tragédies de Racine; qu’elle se transforme et se renouvelle, qu'elle vit enfin, puisque la nature vit toujours , et que l’oiseau divin chantera dans les cœurs tant que le printemps fleurira , et à l’heure encore où le dernier soleil se lèvera sur le dernier homme.
Dans cette langue si fort épurée par le dix-septième siècle, qu’elle n’avait plus de saveur que pour l’esprit, •ns aucun mordant sur l’imagination, dans cette langue desséchée par les encyclopédistes, réduite par les géomètres aux simples lignes abstraites, jusqu'à n’étre plus que le chiffre au lieu du portrait des choses, dans celte machine, dans ce cadavre, Chateaubriand, le premier, fait rentrer la vie cl la couleur, en les empruntant à leur source, à la nature, à l’œuvre de Dieu, qui ne s'épuise pas comme les nôtres. Et la poésie et la langue française et le style rajeuni échaufferont de nouveau l’imagination, le cœur et l’âme, l’homme tout entier, au lieu d’éclairer froidement la seule raison. A l’éloquence de l’idée qui peut convaincre, mais qui n’entraîne pas, il ajoutera cette éloquence des images, parfois dangereuse, mais irrésistible comme la sirène.
402 LA POÉSIE FRANÇAISE AU XIXe SIÈCLE.
Ne laissons croire à personne que nous admirons ce beau génie par son moindre côté. Le sujet tout spécial de cette étude, Chateaubriand paysagiste, nous a permis, cependant, de rendre hommage au restaurateur du sentiment religieux dans la poésie. Saluons aussi le grand caractère ; car cette éloquence, d'une allure si nouvelle, qui enivrait notre esprit d’enfant et qui mouille encore nos yeux de nobles larmes, c'est avant tout le rayonnement d’un cœur généreux, la chaleur communicative d’une grande âme. Cette musc moderne qui môle la rêverie à la pensée, qui met la contemplation de la nature de moitié avec l’étude du cœur humain dans la poésie, n'est donc pas, comme on l’en accuse, une muse énervante et qui tarit en nous les sources de l’action. Il s'agit là, comme toujours, de mettre chaque chose à sa place ; de subordonner la nature à Dieu et la rêverie à la raison ; d’être un homme et un chrétien avant d’être un artiste. Si la vraie poésie de la nature énerve l’âme, si elle appauvrit le cœur du citoyen, la fière altitude de l’auteur de René devant l’assassin du duc d’Enghien l’a montré à nos pères, et nous l’avons vu nous-mêmes, en 1 848, dans cette immortelle journée où la voix qui venait de chanter dans Jocelyn l’hymne des grandes solitudes, a su commander au Ilot populaire et refouler l’anarchie.